Suffoquer

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2 décembre 2015 par Paul Landriau

Saul fia

Il y a bien sûr tout un débat moral et esthétique autour de la représentation des horreurs des guerres, et de la Deuxième Guerre mondiale en particulier. Parce qu’elle a supprimé tant de vies, et transformé de nombreuses autres, de façon directe ou indirecte, on évite de la mettre en scène. Pourtant, elle est aussi objet de fascination et un vecteur de mythes. La Deuxième Guerre semble posséder une aura narrative claire et manichéenne ; comment peut-on concevoir les juifs soumis aux chambres à gaz autrement que comme des martyrs, des victimes d’une atrocité innommable, et comment peut-on penser au parti nazi autrement que comme le mal incarné, la définition même de l’inhumanité ? De front ou de côté, par la métaphore ou par le récit conté, par archives et par reconstitution, par nécessité et par devoir de mémoire, les artistes des 75 dernières années sont retournés à cette Guerre qui les définit toutes dans sa sordidité sans limites.

À savoir donc s’il aurait fallu ou non produire ce film, qui présente, sous les couverts d’une fiction en forme de fable, où Saul est moins un témoin qu’un archétype, un véhicule par lequel s’inscrit toutes nos réflexions et nos peurs, nos pensées et nos culs-de-sac, un terriblement efficace travail de recomposition, l’auteur de ces lignes n’apportera ni réponse ni recommandation. Car je sens que le débat me dépasse moralement et intellectuellement. À savoir s’il vaut mieux oublier, se rappeler mais ne pas en parler, ou commémorer par l’action et/ou l’écrit l’holocauste, je ne peux que rester humble et coi. Ce texte ne sera donc pas un procès d’intention, mais que le ressenti personnel d’un cinéphile relativement détaché de cette Guerre, quand bien même son grand-père y a-t-il combattu il y a trois quarts de siècle.

Protégé de Béla Tarr, possible nouveau prodige du cinéma hongrois, László Nemes nous propose ici son premier long, récompensé à Cannes par le Grand Prix, officieusement le 2e prix du festival, et qui souvent représente un film bien plus éloquent que la Palme d’Or. Mais c’est un autre débat.

Le film s’ouvre sur un carton explicatif, définissant la notion des Sonderkommandos, soit ces prisonniers, qui par leur âge et leur forme physique, devenait les esclaves réalisant les tâches quotidiennes des camps d’extermination, guère plus que des chiens que l’on bat et envers desquels on aboie les ordres de creuser telle tranchée ou d’amener tel groupe se faire gazer. Il serait facile de les juger, mais comprenez bien que s’ils refusaient, c’était directement une balle en pleine tête, sinon la torture. Le recul historique ne permet pas toujours de bien se mettre dans leur peau, ces pauvres citoyens qui n’avaient souvent rien à faire là, et qui espéraient toujours qu’aujourd’hui serait le dernier jour de la Guerre, et qu’ils n’auraient plus à exécuter ces ordres immoraux. Saul est donc un de ces sonderkommandos, identifié grâce à une croix rouge peinte dans le dos de son veston, qui servira en même temps de cible pour le caméraman, qui suivra avec une rigueur extrême ce personnage durant les quelque 107 minutes du récit impitoyable. Une scène lui retire son veston l’identifiant, et soudain la vie semble échapper à Saul.

Le film s’ouvre alors que Saul doit « nettoyer » les douches, c’est-à-dire d’en extraire les corps nus, inanimés de ces êtres gisant sur le plancher, sans vie, d’effacer les nombreuses taches de sang au sol, trier les vêtements selon les tailles, vider les poches, etc. La seule façon de ne pas perdre la raison, c’est de ne pas penser, et toujours obéir, en vitesse, les sens en éveil, espérant au fond de soi qu’aujourd’hui signera la libération. Dans le tas de corps, une jeune carcasse est encore animée du souffle de vie. Un jeune enfant, que Saul reconnait comme son fils. Est-ce bien son fils ou un jeune qu’il a pris pour son fils, ou encore un jeune enfant que Saul identifie comme fils qu’il n’a jamais eu ? Autant de questionnements sans réponses et au fond bien futiles. Si ce film nous rappelle une chose, c’est bien que les Guerres n’apportent aucune réponse.

Puisque le fils a survécu au gaz, il sera envoyé à l’infirmerie à des fins d’analyse. De rat qu’on extermine, il deviendra rat qu’on étudie. Commence alors un nouvel objectif personnel pour Saul, celui d’enterrer son fils et de le faire bénir par un rabbin, afin de l’envoyer au domaine des morts dans la dignité. Alors que tous ses gestes sont surveillés, autant dire que sa mission est impossible. Sauf que dans des lieux où l’humanité s’est évaporée, vaut mieux poursuivre un objectif noble, ultime geste altruiste qui fait s’élever Saul.

Quête simple en théorie et impossible en pratique auquel répond une mise en scène rigoureuse et balisée afin de traiter le sujet avec tout le sérieux qu’il exige. Nemes a lui-même ressenti les horreurs de la Guerre, une partie de sa famille étant décimée dans ces années, comme l’explique le dossier de presse. Il donnera à son excellent directeur photo, Mátyás Erdély, la consigne de capturer tout le film caméra à l’épaule, en 35 mm, objectif 40 mm, ratio académique, et surtout foyer extrêmement mince qui ne laisse que Saul net alors que son environnement est totalement flou et insaisissable. Durant la grande majorité du film la caméra sera collée au protagoniste, qu’il se trouve face ou dos à la caméra, en plan rapproché. Le jeu de l’acteur principal, Géza Röhrig, dont c’est étonnamment le premier rôle au cinéma, se rapproche d’un jeu bestial. Ses regards inquiets et affamés rappellent les chiens abandonnés des chenils insalubres. Un seul faux geste, une seule arrogance et cela peut signifier la mort pour Saul. En manque apparent de repos, autant physique que moral, il n’est qu’un squelette humain obéissant aux coups portés et aux ordres beuglés. Lorsqu’on ne trouve pas de place pour l’humain, on ne peut y trouver l’émotion.

Le travail sonore, les plans-séquences, l’inexistence de répit salutaire ; le spectateur suffoque et étouffe dans ce récit aussi opaque qu’important. En un sens, voilà un film qui n’aurait pu être produit que par une équipe jeune, aveugle et insouciante, avec uniquement le besoin infatigable de présenter cette histoire comme force motrice. Ça prenait bien la fougue de la jeunesse et une mission aveugle pour réaliser un film aussi fort et prenant. Quand à savoir si le film mérite d’exister, je laisse ça à des experts plus érudits.

8

Le Fils de Saul / Saul fia – 2015 – 107 min – Hongrie – László Nemes

Une réflexion sur “Suffoquer

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