Entrevue avec Philippe Faucon

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1 décembre 2015 par Paul Landriau

Philippe Faucon

Il y a de ces rencontres imprévues, impromptues, qui touchent et qui donnent le sourire. En octobre, je découvrais avec grande joie le film FATIMA de Philippe Faucon, cinéaste qui ne m’était pas familier. J’écrivais sur le film quelques mots très positifs. Ensuite, en novembre, je le rencontrais en Abitibi. Entre cet échange et la publication, il y a eu les attentats multiples en France, la fermeture temporaire de l’Excentris à Montréal et donc le report de la sortie du film à l’année prochaine. Ceci dit, il y aura toujours de la place pour l’empathie, donc voici, en décalé, mon entrevue avec ce cinéaste français d’origine marocaine.

Paul Landriau : Bonjour Philippe Faucon, merci de nous accorder de votre temps. J’ai attrapé votre film FATIMA au Festival du nouveau cinéma, il y a un mois, à Montréal. C’était un de mes coups de cœur du festival, j’ai beaucoup apprécié le film ! Le genre de film-surprise que l’on découvre en festival et qui fait très plaisir. J’ai écrit une critique dont le titre est « Couscous linguistique ». Je trouve très juste le travail sur la langue entre les trois principales femmes du récit. La mère et ses deux filles. Chacune a une relation à l’arabe et au français qui est différente. J’aimerais que vous me parliez un peu de ce travail sur la parole, qui semble très étudié. On sent l’amour du verbe !

Philippe Faucon : Fatima, c’est une femme qui est venue en France, sans parler le français, en suivant son mari. En France, elle a eu deux filles, qui elles, ont appris le français depuis qu’elles ont appris à parler. Avec leur mère, il s’est créé une espèce de séparation, par la langue. Fatima, du fait qu’elle ne parle pas le français, est une femme qui n’a eu accès qu’à des travaux très peu considérés. Elle fait, dans la journée, des ménages dans trois endroits différents, avec des transports compliqués. Elle part tôt le matin, il fait nuit, elle rentre tard, il fait nuit. Elle n’est pas toujours en mesure d’être assidue au cours d’alphabétisation. Petit à petit, avec ses filles, cette séparation linguistique s’installe. C’est une grande frustration pour elle. Elle a ce besoin, ce désir de rétablir la communication avec ses filles. Les choses qu’elle ne peut pas exprimer à ses filles, dans sa langue, l’arabe, elle prend l’habitude de les noter dans un cahier. Sa langue, c’est quelque chose auquel elle s’accroche de façon très précieuse. C’est quasiment la chose la plus précieuse qui lui reste. À part ses filles !

Dans sa vie sociale, c’est un personnage assez muet. Au travail, elle ne peut pas tellement s’exprimer. Sa langue, c’est pour elle un dernier refuge. Le dernier refuge de sa personnalité authentique.

P.L. : Un refuge et un trésor.

P.F. : Un trésor, oui. Exactement. Les filles, elles, évoluent dans des univers linguistiques et des repères et codes qui sont ceux de deux jeunes filles de leur âge nées et grandies dans la société française, qui sont quelque peu différents pour chacune d’elle…

P.L. : Tout à fait différents !

P.F. : L’aînée c’est une fille aux études, qui s’est engagée avec besoin, avidité, pour la possibilité que cela puisse lui permettre d’accéder à ce que sa mère n’a pu lui transmettre.

P.L. : Elle le fait à la fois pour elle et pour sa mère.

P.F. : Sans doute aussi pour sa mère. La plus jeune, c’est une jeune fille de 15 ans, en difficulté avec l’école et dont l’univers linguistique est celui des jeunes de son âge. De la rue. Un univers assez inventif et un peu restreint aussi.

P.L. : Ça devient un peu revendicatif.

P.F. : Voilà. Et comme ça arrive souvent aussi entre jeunes de cet âge-là, une espèce de compétition, une rivalité verbale… Une autre identité, d’autres repères. Une autre culture du langage.

Toutes les trois sont dans des situations isolées, en ignorance des autres. Même si elles vivent sous le même toit et partagent beaucoup de choses. Les filles par exemple ignorent le contenu du carnet que leur mère écrit. Elles sont dans la même situation que leur mère par rapport au français, la langue [arabe] leur échappe. De même, la mère ne comprend pas toujours ses filles. Il y a dans le film des situations de malentendus sur les mots, les expressions, que la mère ne comprend pas et interprète différemment. Tout ça, c’est une dimension importante du film, dans les relations entre les personnages.

P.L. : Cette séparation linguistique est également générationnelle. Les enfants d’immigrants n’ont jamais la même expérience que leurs parents. Par exemple, mon patron [au Cinéma Impérial, NDLR] est Algérien. Il vit depuis longtemps au Québec avec sa famille. Entre sa femme et lui, ils se parlent en arabe, mais vont toujours glisser quelques mots de français… Moi, je trouve ça absolument magnifique ce mélange des langues, ce métissage. Je peux cependant comprendre que pour certains, ça peut ramener de mauvais souvenirs, notamment de la Guerre d’Algérie… Le rapport à la langue prend ainsi une dimension politique, qui est différente à chacun. Que la réelle Fatima [Elayoubi] publie son roman, qu’elle l’écrive en arabe, qui éventuellement sera traduit et publié en français, et deviendra un best-seller. C’est une sorte de revanche culturelle !

P.F. : La situation que vous décrivez est assez fréquente en France. Les deux pays, l’Algérie et la France ont cette histoire, qui a été quelquefois faite de tensions, de conflits. Un écrivain algérien [Kateb Yacine, 1929-1989, NDLR], de la génération de la guerre d’indépendance a écrit toute son œuvre en français, et est très attaché à la langue. Il dit que « le français est un butin de guerre ». C’est-à-dire que c’est quelque chose qui a été pris, qu’il faut garder comme une richesse qui s’ajoute à notre vie. C’est un point de vue débattu. Certains auteurs souhaiteraient redonner la prédominance à l’arabe. C’est le propre des histoires qui sont faites de rencontres et d’appartenance à des mondes distincts.

P.L. : Au Québec, on peut bien comprendre cela. On a une longue histoire d’amour-haine avec l’anglais. Ce qui est particulièrement intéressant d’une ville comme Montréal — j’y réside depuis huit ans —, est cette nouvelle forme hybride de langue régionale qui se crée ; le franglais. Mélange typique sur l’île, probablement unique au monde. Dans n’importe quel restaurant ou magasin, on se fait accueillir par le « Bonjour !, Hi ! ». Les langues deviennent le témoin d’une région donnée.

P.F. : Les pays qui ont une histoire un peu schizophrénique comme ça développent une espèce d’humour en rapport avec cette situation. On retrouve un peu le même complexe en Belgique !

P.L. : Ce qui est formidable, je lisais une étude récente, le plat préféré des Français est le couscous ! Comme quoi, l’échange se fait dans les deux sens. C’est le beau côté de la globalisation, des échanges culturels… Ce partage des valeurs. Ce pourquoi je trouve toujours tragique lorsqu’une langue n’est pas transmise. On doit garder nos langues, mais aussi nos accents, nos régionalismes ! On se trouve ici au festival en Abitibi, au nord du Québec. Officiellement, on va essayer d’avoir un niveau de français plutôt correct, mais il suffit d’aller dans un bar prendre un verre et on découvre les accents du coin ! (Rires)

Je voulais également vous entendre sur le choix des comédiennes. Cela a dû être crucial pour le projet, puisque le film repose entièrement sur ce trio de comédiennes. Je crois que pour la plus jeune fille, c’était son premier rôle ?

P.F. : Pour les trois, c’est quasiment des premiers rôles, oui ! Pour la mère [Soria Zeroual], ce n’est pas une comédienne de métier. L’aînée [Zita Hanrot] des filles de Fatima sort du conservatoire national d’arts dramatiques de Paris, au moment où je l’ai rencontré, elle terminait. Elle avait avant ça apparu dans un film, dans un petit rôle [RADIOSTARS, 2012, elle apparaît également dans EDEN, 2014, NDLR]. Pour la plus jeune [Kenza-Noah Aiche], c’est quasiment sa première expérience de cinéma. Je l’ai trouvé dans une agence d’acteurs, elle se destinait à devenir actrice. Quand je l’ai rencontré, elle avait 15 ans. Elle n’avait pas fait grand-chose, évidemment.

La réussite du film se jouait de façon très cruciale sur la réussite du casting. Le film est un portrait à trois, avec des liens très intimes. Il fallait trouver très très justement les interprètes de ces personnages. On le savait. On a fait beaucoup de recherches avant de se décider pour chacune. La difficulté du rôle principal, c’est que c’est un personnage qui ne parle pas français. Il n’y a pas de comédienne en France pour incarner un rôle comme ça. Il y a des comédiennes que l’on peut imaginer dans ce rôle en raison de leur origine, de leur âge, mais qui sont en général des femmes qui ont un parcours de comédienne et donc qui maîtrisent parfaitement bien le français, et c’est très compliqué, même pour une comédienne de grand talent, de trouver la façon très juste, très intime de jouer quelqu’un qui ne parle pas bien français. On a fait des essais avec des comédiennes, mais à l’évidence ça ne marchait pas. Il y a un moment où on a pris conscience que l’interprète de ce personnage-là on ne le trouverait que chez quelqu’un qui serait dans cette situation de ne pas très bien parler le français. Ça voulait dire une non-professionnelle, une inconnue.

P.L. : Avant le début du tournage, aviez-vous effectué beaucoup de répétitions ? La chimie est si importante pour le film.

P.F. : Oui, certainement ! C’était d’autant plus important que pour moi, il n’était pas envisageable que les trois femmes se rencontrent le premier jour du tournage. Effectivement, il fallait qu’elles se rencontrent avant. Dès que j’ai pris la décision pour chacune, on a organisé, dans le temps qu’il restait, un travail de répétition, de préparation mais surtout de rencontre entre elles. Je crois que cela a beaucoup joué. Elles ont assez vite été intéressées non seulement par leur personnage mais par le fait d’être fille ou mère les unes des autres. La rencontre des êtres derrière les personnages. La plus jeune des deux filles, lorsqu’elle s’est retrouvée en face de cette femme voilée, qui était censée jouer sa mère, je pense qu’elle a eu un transfert très fort. Ça l’a bien sûr renvoyé à des femmes qu’elle connaissait. Et je pense que cela a beaucoup apporté à son jeu. Donc, toutes les trois, elles ont fonctionné comme ça. Il y avait une grande écoute. Un grand engagement. Chacune désirait trouver ensemble et apporter ce qu’elles avaient de meilleur. Je crois que c’est à l’écran.

P.L. : La difficulté, c’est de rendre avec justesse toutes les subtilités des relations mères-filles. C’est-à-dire de réprimander avec amour, de confronter avec respect, ou avec violence… Mais toujours dans une optique, où, de toute façon, on sait que l’on va diner ensemble. C’est très réussi.

P.F. : Merci.

P.L. : Il semble y avoir un certain mouvement, dans les dernières années, dans le cinéma francophone, d’étudier beaucoup la jeunesse, et pas toujours par les cinéastes les plus jeunes ! Qu’est-ce qui explique cette espèce de regain vers la jeunesse ? Est-elle délaissée dans l’actualité et on essaie de lui redonner ses lettres de noblesse ? Ou est-on simplement toujours fascinés par nos enfants et petits-enfants ?

P.F. : Je ne sais pas. J’ai toujours trouvé important de rester en contact avec des gens plus jeunes que moi. De savoir. Il y a une vitalité à cet âge-là. Ils sont parfois impitoyables dans leur remise en cause, remise en question, et c’est toujours intéressant de se mettre en danger ! Bon, quelquefois, ce n’est pas simple ! Ce sont des gens qui ont l’énergie. C’est toujours utile d’être confronté à ça. De ne pas perdre contact, de ne pas être détaché de la jeunesse. Sinon, on se sclérose.

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