Opéra de quartier

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25 novembre 2015 par Olivier Bouchard

L'Opéra-mouffe

Quelque quatre années avant son premier long-métrage, le chef-d’œuvre CLÉO DE 5 À 7, Agnès Varda filmait L’OPÉRA-MOUFFE, un court et bienveillant portrait de la rue Mouffetard dans le 5e arrondissement de Paris. Alors enceinte, elle observa la rue dans ses commerces et ses intersections, mais aussi par ses passants tout comme ses résidents permanents, qu’ils y soient installés sous un toit ou non.

Composé d’une série de petites digressions, L’OPÉRA-MOUFFE prend un rythme musical. Le tout est joueur, avec des intertitres annonçant les sujets, glanés au hasard dans la rue selon le tempérament de la cinéaste. Le regard est joyeux mais réaliste, Varda s’interrogeant sur ses sujets – ceux-ci qu’elle place comme acteur, qu’ils le soient réellement ou non – avec un regard positif et compréhensif.

Autant Varda s’intéresse au joyeux – elle filme, dans un passage fictif, deux jeunes amoureux extasiés l’un par l’autre – qu’elle s’intéresse au désolant. Elle ne cache pas que dans la rue habitent des itinérants anonymes et bien réels, vivant parfois dans l’abnégation de leur propre existence. Elle donne autant d’importance à ces infortunés – à l’extérieur lors de l’hiver – qu’à son couple d’amoureux. Ils sont, dans L’OPÉRA-MOUFFE, des acteurs aussi importants les uns des autres, qui servent autant à rendre cette rue – ce théâtre musical – vivante.

Les passants servent alors de figurants, mais apportent eux aussi une part majeure au film. Plusieurs surpris ou intrigués d’être filmés – ils font penser à ces inconnus des premières vues qui s’interrogent face aux dispositifs cinématographiques des Lumière – ils réagissent à la caméra chacun à leur façon, reconfirmant la réalité du film et renvoyant au regard de celle qui tourne comme du spectateur. Les regards à la caméra sont, ici, organiques et l’acte – très simple en somme – de filmer cette partie de quartier évoque les possibilités grandissantes d’outils cinématographiques de plus en plus portables. Fréquemment considérée comme précurseur de la Nouvelle Vague, elle en établit ici certains concepts majeurs.

L’OPÉRA-MOUFFE est de ces films condamnés à s’effacer dans l’Histoire. D’une part, l’œuvre de Varda a son nombre de grands films inoubliables et importants au cinéma. D’une autre, la bienveillance et la simplicité sont des sentiments sous-estimés dans l’histoire cinématographique, elle-même régulièrement composée de grands sujets, d’œuvres à la portée politique, sociale et esthétique ouvertement gigantesque. L’OPÉRA-MOUFFE se veut petit, personnel et ne cherche pas à dépasser son sujet qui, au fond, reste des gens aux vies trop peu dramatiques pour le cinéma.

Varda établit pourtant, avant l’arrivée de la Nouvelle Vague et du cinéma de la Rive Gauche, les tenants de son cinéma documentaire et de fiction. L’OPÉRA-MOUFFE est un petit film, mais en est un qui annonce inconsciemment de grandes choses. C’est un moment, plaisant sans être naïf, capturé dans le temps, rue Mouffetard à Paris, avant que la Grande Histoire de l’art s’enclenche une fois de plus.

7

L’Opéra-mouffe – 1958 – 16 min – France – Agnès Varda

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