Rencontre avec Claude Fournier

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19 novembre 2015 par Paul Landriau

Claude Fournier

J’attends à la réception des bureaux Mel’s. Marie-José Raymond, compagne du cinéaste et codirectrice d’Éléphant m’accueille et me souhaite la bienvenue. Elle m’amène dans une salle de réunion où Claude Fournier me rejoindra quelques minutes plus tard. Extrêmement généreux et curieux, il me pose des questions au sujet de mon mémoire et du site web. Nous discuterons pendant une bonne heure, de façon très conviviale.

Paul Landriau : Nous sommes ici pour parler d’Éléphant ClassiQ, qui va débuter ce jeudi au Cinéma Impérial et se poursuivra jusqu’au 22 novembre. C’est présenté dans plusieurs salles, l’Impérial, la Cinémathèque québécoise, le pavillon Judith-Jasmin de l’UQÀM. Éléphant ClassiQ c’est le dernier rejeton du grand projet Éléphant. ClassiQ a commencé il y a deux ans au Festival du nouveau cinéma…

Claude Fournier : Il y a eu un coup d’envoi, un coup d’essai au Festival du nouveau cinéma en 2014, avec cinq films seulement. On a vu qu’il y avait de l’intérêt. Malgré la bonne volonté du Festival, et la nôtre, c’est un peu difficile de s’intégrer dans un festival qui existe déjà depuis longtemps, et qui marche bien, qui est consacré à un cinéma qui est presque aux antipodes de celui que nous présentons. C’est du « nouveau » cinéma. Du cinéma très très nouveau! Nous, notre mission, c’est de faire connaître le répertoire du cinéma; le cinéma québécois jusqu’à l’an dernier. ClassiQ est un rejeton naturel d’Éléphant parce qu’on s’est rendu compte au bout de 8 ans qu’il y avait énormément d’intérêt pour le cinéma de répertoire québécois. S’il y a cet intérêt pour ce répertoire-là, ça nous paraissait vraisemblable qu’il y ait le même genre d’appétit pour des films d’autres pays. On s’en ferait donc une mission. Ça serait intéressant de faire connaître le cinéma de répertoire, restauré, d’autres pays du monde, en salles. C’est une sorte d’évènement qui existe déjà dans le monde, au Musée d’arts modernes à New York, en France… Mais au Canada, il n’y a pas encore ce genre d’évènement dédié spécifiquement au cinéma restauré.

P.L. : Il faut tout de même souligner le travail de la Cinémathèque québécoise…

C.F. : Oui, jusqu’à un certain point. Mais la Cinémathèque présente rarement des films restaurés. Ça va presque à l’encontre de la philosophie d’une cinémathèque qui est de ne pas s’engager dans le numérique et de montrer les films dans leur forme originale, même si souvent ils sont pénibles à voir, car pas très bien conservés! Pas parce que la Cinémathèque ne fait pas bien son travail, au contraire, mais cela est dû à la détérioration naturelle de la pellicule. Dans ce sens-là, c’est différent. Les cinémathèques sont en train de changer. Il y a trois ans, à la Cinémathèque française à Paris, j’avais eu une grande discussion avec Serge Toubiana, et il ne jurait encore que par le chimique, l’argentique. Eux-mêmes, maintenant, sont équipés en numérique, tout comme la Cinémathèque québécoise depuis un an et demi à peu près. Ils n’ont pas le choix. Les films sont presque tous présentés en numérique de nos jours, et si tu ne peux pas les présenter dans ce format, tu ne pourras pas les présenter, point!

P.L. : Car on ne produit même plus de copie pellicule.

C.F. : Non. La mission d’Éléphant ClassiQ est ainsi plus accessible que la Cinémathèque. Je ne dis pas que la Cinémathèque ici n’est pas ouverte au public, mais elle pourrait être plus accessible. Je crois qu’une transition est en train de se faire. Il n’y a aucune raison que la Cinémathèque ne soit fréquentée que par des cinéphiles invétérés.

P.L. : L’ouverture est un mot qui vient à l’esprit lorsqu’on regarde la programmation d’Éléphant ClassiQ. Des films d’un peu partout, et aussi de toutes les époques! Il y a une rétrospective de certains films d’Alice Guy, qui est une des premières cinéastes, qui travaillait chez Gaumont.

C.F. : LA première.

P.L. : On parle donc de films de plus de cent ans! Il y a aussi des films plus récents, tel LE GRAND BLEU de Luc Besson. Une question qui vient en tête, c’est le défi de la programmation. Pour Éléphant, lorsqu’on reste dans le cadre du cinéma québécois, c’est plus facile de choisir une poignée de films à présenter. Le bassin est beaucoup plus limité! Là, on a le monde comme terrain de jeu. Comment établit-on une telle programmation?

C.F. : D’abord, c’est la première année vraiment qu’on réfléchit à la programmation. L’an dernier, avec le Festival du nouveau cinéma, on ne présentait que cinq films, et il n’y avait pas de thématique sinon de présenter ces cinq films-là, pour un peu tâter le pouls du public. Cette année, on a décidé que ce serait normal, pour l’inauguration d’Éléphant ClassiQ, de se concentrer aux cinémas des pays francophones. Si on était resté en France, ce serait déjà plus simple — il y a de plus en plus de films français restaurés —, mais on voulait avoir des films de différents pays francophones producteurs. Donc on a une bonne variété; Suisse, Belgique, France, Vietnam, Sénégal. On a un éventail de films de différents pays. La difficulté, par exemple dans le cas du film africain (TOUKI BOUKI), c’est qu’il n’y a pas encore beaucoup de films africains restaurés. Donc, il y a eu une difficulté à trouver des films. On voulait également que notre évènement fasse réfléchir. Sur la notion du cinéma restauré, sur l’histoire du cinéma, sur son passé. D’où le choix d’inclure Alice Guy, notamment. La place des femmes dans le cinéma n’est pas beaucoup reconnue, considérant que la première cinéaste de fiction au monde est une femme, Alice Guy. Si on parle au grand public, très peu de gens savent que c’est la première cinéaste de fiction. Son travail a souvent été éclipsé par le travail des frères Lumière. Oui, ils ont mis en route le cinéma, mais il n’y a pas eu d’efforts d’utiliser le cinéma autrement que pour montrer des images. Un train qui entre en gare, la sortie des employés de l’usine… Dès son premier film, Alice Guy a essayé de raconter une histoire. C’est ce qui est fabuleux. Que dès 1895, cette femme, qui était secrétaire chez Gaumont, se demande si elle ne pouvait pas elle aussi faire du cinéma. Qu’elle devienne la première femme cinéaste. La première personne à utiliser le cinéma pour raconter une histoire.

Le choix de cette cinéaste s’est donc imposé rapidement. En plus, on a appris que le Québec célébrait cette année le 75e anniversaire du vote des femmes! C’est une belle occasion de montrer en parallèle la place des femmes dans le cinéma. La progression de la place des femmes dans le monde du cinéma n’est pas allée aussi vite que les débuts le promettaient. Ça n’a pas suivi un cours normal. Pendant que les femmes dans le monde gagnaient en droits et en privilèges, au cinéma cela a stagné, malgré l’apport d’Alice Guy.

P.L. : C’est même un débat qui est encore actuel.

C.F. : C’est un débat qui est complètement actuel, auquel on veut apporter notre petite pierre. Je suis cinéaste moi-même, mais il y a cinq ans, je ne savais pas qui était Alice Guy. C’est une belle occasion de faire connaître cette femme.

Ce qui nous intéresse, c’est d’amener les jeunes vers le cinéma de répertoire. Beaucoup plus que d’amener des vieux qui vont revoir des films! Ce qui est intéressant c’est d’ouvrir le cinéma de répertoire aux jeunes. C’est à eux qu’il faut transmettre ça! Bon les vieux comme moi, il y a le plaisir de retrouver un film qu’on a vu lorsqu’on avait 20 ans, mais ce n’est pas notre objectif principal. C’est pourquoi on s’est associé à l’UQÀM, on s’est associé à la Cinémathèque, on a fait un concours vidéo qui s’appelle « Maisonneuve me reconnais-tu? », on a fait un concours d’affiches qui s’adressait aux étudiants en graphisme et aux jeunes professionnels. C’est un peu ça la mission d’Éléphant. Éventuellement, Marie-José et moi, nous rêvons d’une plateforme de vidéo sur demande consacrée au cinéma restauré du monde entier. Ce qu’on a fait pour Éléphant, ça serait formidable qu’on puisse le refaire pour le cinéma du monde entier. Il y a de plus en plus de reconnaissance du cinéma de patrimoine, mais ce n’est pas encore très facile d’accès.

P.L. : C’est tout le paradoxe des nouvelles technologies. Notre génération a plus de choix que jamais pour écouter du cinéma d’aujourd’hui, d’hier, d’ici ou d’ailleurs. Sauf que finalement, s’il n’y a pas d’efforts d’organismes ou de festivals pour sélectionner et indiquer les films majeurs, on se retrouve devant un océan de choix et on regarde un peu n’importe quoi.

C.F. : Ça ne fait pas longtemps qu’il y a un nombre suffisant d’options. C’est vrai qu’il y a le paradoxe dont tu parles. Mais malgré toutes ces plateformes, ce n’est pas plus facile de voir du cinéma de répertoire. D’un autre côté, c’est comme si tu disais, dans les musées, on ne montre plus aucune peinture disons avant les impressionnistes. Tout ce qu’il y avait avant, on va décrocher ça! C’est absurde! Mais c’est un peu ce qui se passe dans le monde du cinéma. C’est même pire! À peu près tout ce qui s’est passé il y a plus de cinq ans n’est pas accessible. C’est aussi con que de rejeter toute la renaissance! Je me dis, il y a une sorte de devoir de restaurer ces films et surtout de les rendre disponibles. La grosse question, c’est l’accès à ces films. Lorsque le patrimoine cinématographique sera complètement restauré, il sera encore plus accessible que celui des musées. Il faut travailler dans ce sens-là.

P.L. : Dès le départ, en 2008, vous avez choisi la vidéo sur demande, plutôt qu’un format physique comme le DVD ou le Blu-ray.

C.F. : Le seul endroit où le marché DVD et Blu-ray est encore viable c’est en France, et le marché baisse d’environ 15 % par année. Aux États-Unis, c’est rendu très petit. Ici, il n’y en a à peu près plus. Plus de clubs vidéo, de moins en moins de monde achète des disques. Il y a encore des irréductibles, mais on ne peut pas parler d’un marché vidéo. La vraie accessibilité, maintenant que les technologies se développent, c’est les plateformes de vidéo sur demande. Un avantage énorme je trouve, c’est que tu regardes uniquement ce que tu veux voir, tu n’es pas obligé de t’abonner à plein de trucs pour regarder simplement un film ici ou là. Jusqu’à un certain point, c’est l’avenir.

L’autre mission d’Éléphant ClassiQ, c’est de pouvoir montrer au spectateur de quoi a l’air un beau film restauré sur grand écran. C’est un peu comme si tu n’avais jamais eu la chance d’aller à une course de Formule 1. La fois où tu y vas, tu sais réellement ce que c’est, même si tu n’y vas qu’une fois en vingt ans. Le bruit des moteurs, l’odeur de l’essence, ce sont des souvenirs qui restent en toi. La mémoire se garde. Aller au cinéma, voir un film sur grand écran, pour moi c’est comme voir une course de Formule 1! Voir un film en société et voir un film seul chez soi c’est deux expériences très différentes. Chez soi, on ne vit pas un film. On le regarde, mais on ne le vit pas. Je reviens de New York, par hasard je suis allé voir SPECTRE, le dernier James Bond. Ce n’est pas aussi bon que SKYFALL… mais ça reste bon! (rires)

P.L. : (Rires)

C.F. : Parce que je l’ai vu en salles, j’ai assurément plus aimé ça que si je l’avais vu chez moi sur un écran de télé.

P.L. : Il y a d’ailleurs des films que j’écoute en salle, de gros coups de cœur, que je n’ose pas ensuite regarder chez moi. Je ne vais même pas acheter le Blu-ray. Je veux conserver ce souvenir, immaculé.

C.F. : DJANGO UNCHAINED, que j’ai absolument adoré, je sais que je peux le voir sur iTunes, mais je n’ai même pas envie de le louer! J’ai un souvenir tellement extraordinaire, de la salle. Je ne veux pas gâcher ce souvenir. Je ne crois pas que c’est les jeunes qu’il faut convaincre. Chaque fois que je vais au cinéma, je vois beaucoup de jeunes; je ne vois pas beaucoup de mon âge ni de gens entre les deux, dans la quarantaine. Eux, il va falloir les ramener. Ce qui est encourageant, c’est que les jeunes semblent comprendre et apprécier l’aspect sociétal d’aller dans une salle et de rire et de pleurer avec d’autres. Cette mission est importante pour Éléphant ClassiQ. De pouvoir voir ces films restaurés autrement que sur un écran de télévision.

P.L. : Ces copies donc, est-ce que c’est la même équipe qu’Éléphant qui les restaure? Ou c’est des prêts?

C.F. : Ce sont des prêts. Éléphant ClassiQ va toujours montrer des films restaurés par d’autres pays. Mais aussi va toujours avoir dans la programmation un ou deux films québécois que nous avons restaurés.

P.L. : Cette année il y a le film de Michel Brault, ENTRE LA MER ET L’EAU DOUCE.

C.F. : Ça, c’est une première mondiale du film restauré. On l’a restauré il y a maintenant 10 mois. Il y a des films comme ça qu’on réserve pour de grands évènements, plutôt que de les mettre tout de suite sur les plateformes en ligne. Le prochain dans ce cas-là c’est un film sur lequel on a travaillé 3 ans jusqu’à présent! C’est LE GROS BILL (1949), le premier vrai film québécois. C’est un film qui était dans un état misérable, qui a pris trois ans de restauration. Tourné en 35 mm par Jean-Yves Bigras. On a été obligé de restaurer, à partir d’une réduction internégative 16 mm, tirée de vieilles copies de projection. C’était de la merde!

Depuis le début du projet, Pierre Karl Péladeau nous a toujours donné carte blanche, nous a fait confiance. On continue d’avoir carte blanche, Marie-José et moi. Ça nous paraissait important tout ce travail sur LE GROS BILL comme c’était le premier long-métrage d’ici réalisé par un Québécois. Ce film, qui est assez drôle, un peu une comédie, contient les plus belles scènes de drave que j’ai jamais vues. C’est des scènes évidemment réelles, sans effets spéciaux! Il y a une ou deux séquences de soirées québécoises qui sont anthologiques. Pour nous, c’était important de le restaurer comme il faut. C’est un film donc en trois bobines 16 mm, et la dernière on l’a envoyé en Inde! On avait mis au coton les restaurateurs de Technicolor, ils étaient en train devenir fous! C’est de la correction manuelle, image par image, ça avait presque plus de bon sens. Ça aurait pris encore un ou deux ans de plus. En Inde, au lieu de mettre deux restaurateurs sur le film, on en met 150, et ça finit par coûter le même prix, c’est donc beaucoup plus vite. Ça faisait déjà deux ans et demi qu’on était sur le projet! (Rires) Là, il est terminé. C’est tellement extraordinaire comme restauration qu’on ne le mettra pas sur les plateformes tout de suite. On va le garder pour un évènement. J’ai quelque chose en tête, pour un évènement particulier.

P.L. : On va pouvoir le voir en 2016, j’imagine?

C.F. : Oui, en 2016. C’est un film grand public, qui contient des éléments historiques, sociologiques, tout ça, qui sont extraordinaires. Et c’est ça qui fait selon moi la richesse de ce cinéma. Ça fait 235 films québécois qu’on restaure, environ. Je n’ai jamais été contre le cinéma québécois mais je n’ai jamais été non plus un de ses grands défenseurs, ou un de ses spécialistes. Maintenant, en voyant d’aussi près notre corpus, je prends de plus en plus conscience de sa valeur. Ce n’est pas seulement une valeur artistique, c’est une valeur sociale, philosophique, sur le plan de la mémoire architecturale, des mœurs, de la société, etc. C’est un outil de compréhension de ce qu’on est. Ce n’est pas à toi que je vais apprendre ça, mais c’est la première fois qu’un siècle, le XXe, a été entièrement, pratiquement, enregistré. Ses images, son mouvement. De voir un tel corpus de plus de deux cents films restaurés dans les meilleures conditions possibles, c’est une richesse extraordinaire. Je suis encore épaté que Pierre Karl Péladeau ait eu cette idée-là et surtout de payer pour faire ça! Je crois que nous sommes le seul pays au monde qui est en train de restaurer son propre patrimoine de façon privée avec aucun argent d’état. C’est une œuvre. C’est remarquable. Cette notoriété d’Éléphant mémoire du cinéma québécois commence à se répercuter dans le monde. Tu n’es pas impunément sélectionné deux années de suite à Cannes Classics! Nous sommes également depuis deux ans au Festival Lumière, et maintenant à New York. Notre travail commence à être vu. On se rend compte à quel point on fait du bon travail. Quand on va à Cannes Classics, Marie-José et moi, tout ce qu’on veut voir, c’est des films restaurés. C’est très intéressant de voir ce qui se fait en Italie ou dans d’autres pays.

Mine de rien, ça fait quand même 8 ans qu’on travaille avec Technicolor sur ce projet. L’Immagine Ritrovata qui est le premier grand laboratoire de restauration dans le monde, ça fait 14 ans. Tous ces efforts ont un peu commencé au même moment. La première fois que nous sommes allés à Cannes, nous nous sommes rendu compte que nous étions aussi avancés que les autres. Sur quelques points, on est meilleurs que les autres! Samedi dernier, il y avait la projection du film LES ORDRES à New York… la projection était absolument sublime. C’était parfait! Le film est tellement bien restauré, c’est tellement propre. C’est intéressant aussi de voir ces Américains qui regardent ce film et prennent conscience pour la première fois de ce qui s’est passé au Québec. Ils ne comprennent pas que ce genre d’évènements [la crise d’Octobre 70, NDLR] puissent se passer au Canada! On a eu plein de questions après la séance. Tu vois, c’est d’autant plus important de faire ce travail! Le même genre de questions est survenu à Cannes, lorsqu’on a présenté LES ORDRES. Les gens nous demandaient : « Comment ça se fait qu’il n’y a pas eu de rébellion? », « Pourquoi il n’y a pas eu de recours collectif contre l’État? ». Le plus drôle, c’est au musée d’arts modernes où 4 ou 5 personnes sont venus nous dire : « On ne pensait pas que c’était comme ça le Canada! Pour nous c’est un pays où il n’y a jamais de problèmes, un pays presque idéa! » (Rires)

P.L. : (rires)

C.F. : Et en plus ils ont aimé le film. C’est un film très bien structuré, très original. Je ne veux pas être chauvin, mais le travail qu’on fait, pour la diffusion du cinéma québécois, en huit ans… je dirais qu’on en a fait plus que la SODEC et que Téléfilm, sur le plan international. Nos films sont sur iTunes, disponibles dans tous les pays du monde où la langue officielle est soit le français, soit l’anglais. Éventuellement, grâce à la ténacité de Marie-José, iTunes ont développé des fichiers multilingues, ce qu’ils ne faisaient pas avant. On est les premiers qui ont fait ça avec eux. Maintenant, si on voulait, par exemple, aller sur le marché espagnol, tout ce qu’on à faire c’est un fichier de sous-titres espagnols et soudainement tout le monde espagnol s’ouvre à nous.

P.L. : Donc c’est dans les plans à long terme?

C.F. : Oui, mais à un certain point, tu demandes combien à ton mécène? Ce qui est effrayant, c’est que l’État ne contribue rien au projet. L’État pourrait au moins contribuer au retour sur pellicule une fois le film restauré. Il se passe quelque chose de fou; tu dépenses entre 50 000 $ et 300 000 $ pour restaurer un film, il va rester en fichier numérique. Avec un 40 000 $ supplémentaire, tu pourrais faire un retour sur pellicule et t’assurer d’une longévité d’une centaine d’années, tandis que les formats numériques… on ne sait pas encore ce qui va arriver. C’est très nébuleux. La conservation numérique… Nous avons commencé à restaurer il y a 8 ans, on a déjà la moitié de nos films qui ont été revus, rafraîchis, et tant qu’à les rafraîchir, il y a de nouveaux moyens de restauration qui existent. À chaque fois, tu souhaites le meilleur. Donc ce n’est plus qu’un rafraîchissement, c’est une toute nouvelle restauration. LES ORDRES, on l’a restauré trois fois! En 4 ans, les choses se sont améliorées! On s’en allait à Cannes avec, on voulait que ça soit la plus belle copie possible. On a rafraîchi et encore restauré, puis retravaillé le son, jusqu’à la satisfaction de l’équipe. On trouvait qu’il manquait d’un peu de dynamisme. Actuellement, il y a beaucoup de films qui en sont à leur deuxième ou troisième restauration. Ça coûte très cher faire tout ça.

P.L. : Est-ce qu’il y a un moment où le projet pourrait s’autosuffire avec les locations de films?

C.F. : Non, puisque tout l’argent est redonné! C’est ça qui est inouï dans l’idée de Pierre Karl Péladeau. Lorsqu’il nous a parlé de ce qu’il avait en tête, ne sachant pas trop comment s’y prendre, il voulait une opération complètement transparente. Il ne voulait pas que les gens y voient un projet lucratif. Oui on loue les films, mais tout l’argent est redonné aux ayants droit. C’est perdant-perdant! Là où Québecor gagne, c’est au niveau de l’image. C’est une richesse d’avoir ce patrimoine accessible. Ça ne fait pas de tort à la compagnie! Tu peux être en désaccord avec Québecor sur certains points mais c’est très difficile de reprocher à Québecor ce projet qui leur a coûté jusqu’à présent 22 millions $. Pierre Karl souhaitait que ça soit transparent, que ça ne rapporte rien à Vidéotron ou à Québecor. Même notre site web, personnellement ça ne m’aurait pas dérangé qu’on y trouve de la pub, mais il ne voulait pas! Il m’a dit que si on faisait un site web, il fallait qu’il soit propre, sans aucune publicité. Je crois que les gens du milieu du cinéma commencent à réaliser l’importance du projet. C’est un beau coup de générosité. Avant tout, Pierre Karl Péladeau est un maniaque de cinéma. Je crois que ses études avec Deleuze l’ont amené à avoir cette appréciation pour le pouvoir des images et ce que ça représente à l’échelle sociale. Jusqu’à présent, Marie-José et moi, on fait ce qu’on veut! En ce moment, le projet coûte beaucoup plus cher que ce qu’on avait envisagé au départ. Le projet a grossi, on fait plus de films. Et puis, une fois que les films sont restaurés et disponibles sur iTunes, encore faut-il que les gens sachent qu’ils sont là! C’est ainsi d’autant plus important d’être sélectionné à Cannes ou à New York. C’est une façon de faire connaître le projet. On ne va quand même pas commencer à faire de la publicité dans les journaux new-yorkais! On paye un peu de publicité au Québec, mais c’est tout. On veut que la majorité de l’argent serve à restaurer les films! En 8 ans, sur Illico, il y a eu 500 000 commandes. Nous n’avons pas encore les chiffres pour iTunes. En plus des évènements. C’est une réussite qui est assez remarquable.

P.L. : Et ce n’est que le début de l’aventure! C’est loin d’être fini.

C.F. : (Rires) Oui! Je ne sais pas si ça va finir… Il y a certains films qui risquent d’être perdus à jamais. Possiblement 20 % du cinéma québécois a disparu, ou plutôt 15 %, qui ne disposent pas d’éléments suffisants pour effectuer une restauration. Il en reste environ 800, là-dessus peut-être qu’on pourra en trouver 600, 700. Ensuite, ça va continuer. La norme mondiale, pour l’instant, c’est de restaurer les films qui ont un minimum de 20 ans d’existence. Donc les films avant 1995.

P.L. : Et lorsque ces 700 films seront complétés, il va y en avoir d’autres qui seront admissibles!

C.F. : En plus, il y a beaucoup de questions qui se posent pour l’avenir. Ceux qui tournent présentement en numérique sont soumis aux mêmes aléas que nous pour la préservation future. Ce qui risque d’être dramatique, c’est que ce n’est pas tous les films qui ont droit au même traitement. Quand c’est un film qui marche fort, les distributeurs vont être enclins à continuer à le rafraîchir, mais un film qui fait trois jours dans une salle et qui est vendu peut-être deux fois à la télévision, les distributeurs vont probablement s’en câlisser. Je sens qu’un jour ou l’autre Éléphant va hériter de ces films-là. On ne sera pas obligé de les numériser, ils sont déjà dans ce format, mais on devra les rafraîchir et les garder dans un standard qui puisse être diffusé. Je crois qu’Éléphant va devenir quelque chose de considérable au vu de ces facteurs-là. Et parce qu’on a une belle expertise.

Ce qui n’est pas inintéressant, c’est que nos mécènes, Québecor, bon, puisque TVA voulait de grands studios de tournage, Québecor a acheté les Studios Mel’s, qui venaient avec un laboratoire chimique. Donc, lentement, nous migrons de Technicolor à Mel’s. Ça occasionne un petit temps d’adaptation. Il faut entraîner les techniciens. Numériser et restaurer un vieux film en mauvais état ce n’est pas du tout la même chose que la postproduction d’un film frais. Il y a certains avantages à ce nouveau mariage; nous pouvons profiter du dernier laboratoire chimique qui existe au Canada. Il n’y en a pas d’autres. Aussi, sur le plan sonore, Mel’s est très avancé. C’est une étape très intéressante. Il y a également des techniques de restauration qui sont différentes de chez Technicolor. On espère pouvoir accomplir certaines restaurations très pointues qui auraient peut-être été impossibles à Technicolor. C’est donc un avantage, ce nouveau chez soi. Il faut juste qu’on s’habitue! D’ailleurs, pour le moment, c’est Technicolor qui va continuer à s’occuper de nos relations avec iTunes. Une autre anecdote formidable; c’est iTunes qui nous a approchés il y a trois ans, et non l’inverse! En voyant notre corpus de films, ils constataient le travail très bien fait et ce sont demandé « Mais qui sont ces Québécois!? » (Rires)

P.L. : (Rires)

C.F. : Ils nous ont demandé si ça nous tentait d’être sur iTunes. Ben oui! Ce qui nous agaçait avec Illico, qui a certes 1,8 million d’abonnés, c’est énorme, mais ça ne couvre pas tout à fait le Québec et pas du tout le Canada ni le reste du monde. Notre ambition à nous, puisqu’on l’est beaucoup, c’est de pouvoir diffuser dans le monde entier notre patrimoine. On savait évidemment qu’iTunes est à peu près le seul avec cette portée, du moins à ce moment-là. Maintenant, tout le monde veut faire partie du marché, Google, Amazon, Sony, etc. Lorsqu’on a reçu le coup de téléphone d’iTunes, nous étions très contents! Ça n’a pas été facile cependant. Pas parce qu’ils ne voulaient pas notre catalogue, au contraire, mais parce que les conditions sont très rigides. Ça prit un mois afin de pouvoir mettre un accent sur « Éléphant »! Car eux n’avaient jamais mis ça un accent! « Criss, on en veut des accents! » (Rires)

P.L. : (Rires)

C.F. : Je te jure, ça prit un mois de négociations pour qu’il mettre l’accent. Éventuellement, lorsqu’ils ont vu notre sérieux et notre plan, ils ont travaillé avec nous pour établir les fichiers multilingues, qu’ils proposent maintenant à tous depuis un an et demi. Mais à la base, c’était développé pour nous!

Il y a aussi la question des ayants droit. Nous, on veut que tous les profits retournent à eux. Normalement, sur iTunes, il y a un intermédiaire, un agrégateur, qui prend le film, qui s’assure de sa qualité, qui remplit les métadonnées, etc., et qui l’envoie à iTunes. Cet intermédiaire charge entre 25 et 30 %. Nous ça nous faisait…! On est obligés de donner 25 % pour faire une job qu’on peut faire nous-mêmes. L’agrégateur en plus, si tu ne lui donnes pas le synopsis, il ne va pas le remplir! On a donc décidé de devenir agrégateur nous-mêmes. Afin que les ayants droit ne perdent pas ce 25 %. Ça nous donne plus de travail, mais on redonne plus d’argent. Déjà qu’iTunes prend une commission — alors que Illico ne garde rien du tout de la location —, autour de 30 %. Là, on redonne 70 % aux ayants droit. C’est un autre bon coup de Marie-José! Nous-mêmes, nous ne sommes certes pas bénévoles, mais on n’est pas payés à la hauteur de notre travail, puisque c’est un projet philanthropique. On ne va pas se donner des salaires pharaoniques! Tout ça, ça fait partie de notre travail de fond qu’on mène depuis huit ans. Il a aussi fallu faire des contrats avec les unions. Marie-José s’est occupée de tout ça. Signer avec les acteurs, les réalisateurs, scénaristes, etc. Tous ces gens touchent un peu d’argent. Ce qui est très rare dans le milieu du cinéma! Tu n’en retires pas une criss de cenne d’habitude! (Rires) Là, c’est très bien organisé, toutes les unions ont signé l’entente qu’on a négociée de concert. Ça marche très bien. Tout le monde reçoit leur part une fois par année. Une opération qui est tout à fait transparente. Pas nécessairement simple à organiser, mais simple à opérer. On n’a pas de cachette.

P.L. : Merci beaucoup Claude Fournier! Une question rapide pour terminer; est-ce que vous engagez? (Rires)

C.F. : (Rires) C’est possible qu’on engage, oui!

Éléphant ClassiQ se déroule du 19 au 22 novembre. Toutes les informations sont disponibles au http://elephantclassiq.canoe.ca/index.html.

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