Deuils

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18 novembre 2015 par Olivier Bouchard

No Home Movie

Les journalistes écrivent souvent mal sur les morts.

Certains spéculèrent, après que Chantal Akerman se soit enlevé la vie le 5 octobre dernier, que le geste était motivé par la réception négative de sa dernière œuvre, NO HOME MOVIE, au festival de Locarno. Et pourtant, la cinéaste, qui parlait d’ailleurs ouvertement de ses dépressions en entrevue, est assurément celle qui a capturé avec le plus d’acuité un désespoir routinier, intériorisé et implacable à l’écran. Si certains cherchaient, très maladroitement, à s’expliquer les causes du suicide de celle-ci, c’est que la réalité abstraite de la dépression ne transparait jamais dans les faits. Les mots sans arts ne peuvent pas en faire état, comme ils ne peuvent pas exprimer le deuil.

NO HOME MOVIE est maintenant habité par la mort de sa réalisatrice, de sorte qu’il est impossible d’écrire sur ce dernier film sans y voir cette fatalité. Akerman y filme tranquillement le quotidien de sa mère, Natalia, confinée dans son appartement avant sa mort. Les conversations sont souvent anodines ou nostalgiques. La mort à suivre, dans les paroles, n’est évoquée qu’indirectement. Ce n’est que lorsque Natalia demande à son enfant pourquoi elle la filme constamment que le mal à venir se fait ressentir dans les mots.

Toutefois, à l’image, et c’est par ce contraste que le film prend forme, Akerman s’attarde sur l’absence. Elle filme les lieux quotidiens qui reviennent si souvent dans son œuvre alors que, cette fois, ceux-ci se vident lentement. La présence de sa mère est de plus en plus éphémère, celle-ci errant de pièce en pièce en se chuchotant à elle-même. La routine est ici la dernière forme de vie apparente dans l’appartement, de sorte qu’il suffit de montrer ses résultats – le salon et la cuisine en ordre, les comptoirs propres et les bibelots dépoussiérés – pour évoquer la vie.

La négation du titre, qui donne à priori l’impression que le film se place comme une déconstruction des vidéos de famille, vient plutôt du détachement qu’Akerman entretient avec ses origines. Celles-ci ne sont pas reniées, et l’affection que la fille entretient avec la mère est bien centrale au film comme à l’œuvre entière de la cinéaste, toutefois, sa vie marquée par les voyages, par le mouvement, se trouve à l’opposé du statisme de la mère, coincée dans son appartement. Les seules images extérieures — tournées dans le désert en Israël — contrastent avec le statisme de l’appartement bruxellois de Natalia. Pour autant qu’Akerman évoque sa relation avec sa mère, elle évoque aussi leurs réalités opposées, incomplètement comprise par l’autre. En ce sens, quelques courtes conversations à distance par l’entremise d’internet prennent une signification toute particulière. Les problèmes de communication exacerbés par la technologie et l’absence physique représentent simplement la pensée derrière NO HOME MOVIE. Ironiquement, ce sera à l’intérieur de ces cadres d’écrans d’ordinateur que les seuls gros plans du film seront visibles.

Il est parfois déroutant de voir une grande femme de l’histoire du cinéma comme une vieille dame, accompagnée par sa mère encore plus âgée, à la voix rauque et à l’expression parfois pataude. Akerman aurait filmé ces images sur plusieurs années sans nécessairement avoir l’intention d’en faire un film. C’est pourtant le dernier manifeste cinématographique de cette femme qui, en montrant des images tournées en présence de sa mère, en signifie son absence. NO HOME MOVIE est donc bien une vidéo de famille, toutefois remontée comme un mémoire. Un mémoire qui devient une puissante représentation du deuil parce que, de toute façon, les mots n’auraient jamais été aussi évocateurs.

8

No Home Movie – 2015 – 115 min – Belgique, France – Chantal Akerman

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