Zoophilie

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17 novembre 2015 par Olivier Bouchard

Animal Love

Je me suis heurté au cinéma d’Ulrich Seidl pour la première fois lors de mon adolescence. Beaucoup trop jeune, j’ai visionné CANICULE (HUNDSTAGE, 2001), sa première fiction. À l’époque, du haut de ma grande immaturité, ma seule réponse fut le déni. Le cinéaste autrichien, fasciné par le grotesque, par l’humanité grotesque, provoque le spectateur tout comme il provoque en lui l’incrédulité. Ses images semblent impossibles. Elles sont impensables, se dit-on, un peu dépité. J’ai peut-être, avec le temps, fini par les accepter. Les termes de la fiction de Seidl révulsent mais – que l’on soit d’accord avec sa démarche ou non – le cinéaste ne donne jamais l’impression de devoir chercher si loin pour y aboutir. Il fait croire à son univers, même si le déni reste.

Avant CANICULE, Seidl avait déjà fait sa marque au cinéma en tant que documentariste. Il affichait dès ses débuts sa fascination et sa démarche, de sorte que son cinéma documentaire est à peu près indissociable, et souvent impossible à différentier, de sa fiction. En essence, la démarche elle-même du cinéaste mérite plusieurs de ses critiques les plus virulentes – loin d’être subtil et est assez manichéen dans ses pires moments – mais Seidl n’est pas le moralisateur cruel que l’on se justifie trop souvent d’ignorer. Sa fascination pour ses sujets est bien réelle, et la distance qu’il entretient par rapport à ceux-ci devient peut-être la seule décence possible.

Pour le reste, de la décence, il n’y en a aucune. Présenté dans le cadre des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, son documentaire ANIMAL LOVE (TIERISCHE LIEBE) explore la relation de plusieurs groupes de personnes avec leurs animaux de compagnie. D’emblée – le cinéaste ne s’en cache évidemment pas –, ladite relation est présentée comme maladive. Le titre, qui peut donc sembler ironique, n’en est tout de même pas moins vrai : ces gens aiment, ils aiment trop, ils aiment mal.

Ainsi, on assiste à des itinérants incapables de s’occuper de leurs bêtes et qui pourtant les accumulent, un autre duo d’hommes s’efforce médiocrement et sans succès d’éduquer un chien agressif qu’ils ont adopté d’un recueil, ou encore un couple d’éleveurs de lévriers afghans font passer leurs bêtes par d’apparents sévices pour avoir la chance de gagner des concours. Des histoires semblables, pathétiques et exécrables, le film en accumule des dizaines tout en affirmant que ses sujets sont, au fond, profondément tristes. ANIMAL LOVE est un film visionné dans les rires jaunes et l’incrédulité la plus totale. L’exercice devient, sur la durée, rebutant.

C’est lorsqu’il présente la sexualité de ses sujets que Seidl force carrément à s’interroger sur sa démarche. La zoophilie comme la bestialité sont évoquées – c’est presque un sans surprise au vu de la progression du film – et les scènes où le cinéaste braque sa caméra sur un homme se masturbant ou sur un couple baisant mettent en cause la réalité de ce qui est montré. Seidl redouble, sa caméra frontale souvent fixe n’écarte pas une forme de mise scène. S’il n’est jamais vu à l’image, le cinéaste n’est certainement pas absent de son film.

Alors on accuse le cinéaste de complaisance. Il a soit fabriqué ses spécimens ou, même s’ils existent réellement, il est allé creuser loin pour les trouver. C’est le déni. D’une certaine manière, Seidl critique à même son film le refus des pires réalités qui y sont présentées. Sa démarche nous lance celles-ci dans la figure constamment, contrastant le moindre espoir qu’on peut y trouver avec des réalités simplement dégueulasses. Tout de même, et c’est la réaction fréquente la première fois qu’on découvre l’œuvre du cinéaste, il entretient l’incertitude autour de son contrat esthétique. Si on l’accuse souvent d’être moralisateur, c’est qu’il donne l’impression de prendre son spectateur en otage. De le mener contre son gré dans les bas-fonds.

Plus on connait l’œuvre du cinéaste, moins l’excuse de la manipulation reste. La fascination prend le pas et, de plus en plus, on suit Seidl de plein gré, à ses côtés, alors qu’il filme sa vision de l’enfer.

6

Animal Love / Tierische Liebe – 1996 – 120 min – Autriche – Ulrich Seidl

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