Férocité: niveau 11

Poster un commentaire

19 octobre 2015 par Benjamin Pelletier

Green Room

Avec BLUE RUIN en 2013, présenté à Cannes pour la Quinzaine des réalisateurs, le jeune cinéaste américain Jeremy Saulnier exposait déjà son talent indéniable pour le cinéma de genre indépendant, exercice de thriller extrêmement bien maîtrisé dont la démarche et les thèmes se poursuivent encore plus magistralement dans son récent GREEN ROOM. Délaissant le film de vengeance pour plutôt se diriger ici vers une mixture homogène d’horreur viscérale et d’action cinétique, sorte de descendant de DELIVERANCE, THE HILLS HAVE EYES et ASSAULT ON PRECINCT 13, cette nouvelle incursion dans les recoins ruraux (et arriérés) d’une Amérique démente, haineuse, et armée jusqu’aux dents, a de quoi déstabiliser et impressionner même les cinéphiles les plus endurcis. La prémisse, des plus élémentaires, ne pourrait être plus accrocheuse. Prenez un jeune band de punk rock à la recherche d’une gig, catapultez-les dans un bar néonazi isolé (dont Patrick Stewart est le propriétaire!) et laissez-les pris au piège dans une pièce close après avoir été témoin d’un meurtre sur les lieux. Voilà une formule parfaite de pur cinéma d’assaut, de mouvement et frénésie appuyée.

Une fois cette mécanique narrative en marche, le film ne ralentit pas une seule seconde jusqu’à la ligne d’arrivée. Cette année, seulement MAD MAX : FURY ROAD, évidemment doté d’un budget bien plus faramineux, égalise ces moments d’action si absorbants qu’ils créent littéralement une intoxication chez le spectateur. Alors que BLUE RUIN ralentissait parfois pour nous faire entrer (quelques fois maladroitement) dans la psyché de son protagoniste en quête de vengeance, GREEN ROOM carbure au diésel durant 94 minutes. Saulnier accorde cependant toujours une importance primordiale à notre compréhension spatiale des situations de tension, à l’opposée de beaucoup de réalisateurs du même registre qui transforment violence stylisée en anarchie visuelle. Un montage cadencé mais très bien cousu, précédé de dialogues intelligents annonçant les actions à venir, garantit notre implication soutenue au milieu du chaos.

Amalgame cohérent de différents éléments de genre, le film évoque à la fois la férocité guerrière et l’humour noir d’un film comme YOU’RE NEXT d’Adam Wingard, qui lui aussi incorporait des séquences d’action élaborées dans son remodelage semi-satirique du home invasion thriller (un HOME ALONE pour spectateurs assoiffés de sang, finalement). Saulnier a aussi mentionné en entrevue son admiration pour des films de guerre tels PLATOON et FULL METAL JACKET, ayant voulu transposer le muscle et la vigueur de leurs scènes de combat à ses propres instances de violence. Toutes ces inspirations, au final, se concrétisent en une intensité si prolongée, constamment dans le tapis, que cela devient à la fois une vertu et un défaut du film; on se délecte dans cette énergie maladive sans nécessairement vivre de crescendos qui, bien placés, auraient pu rendre l’ensemble encore plus mémorable. Néanmoins, avec une mise en scène déployant autant d’assurance et d’expertise sur toute la ligne, ce reproche n’est que mineur.

En rockeur un peu plus mal dans sa peau que ses camarades, Anton Yelchin est tout aussi solide que Patrick Stewart, offrant une performance délicieuse en leader néonazi impitoyable. Saulnier réussit adroitement à soulever tous ses acteurs au même niveau d’intensité que le sien, ce qui contribue énormément à la réussite du film. Le cinéaste tente aussi d’alléger la barbarie par l’injection de passages humoristiques qui parfois fonctionnent, parfois tombent à plat. Certaines répliques aux intentions comiques rompent radicalement avec l’atmosphère que Saulnier instaure, tentatives un peu forcées de rendre sa folie plus accessible.

Thématiquement, GREEN ROOM est un prolongement logique de BLUE RUIN, qui lui aussi brossait le portrait d’une communauté étatsunienne reculée et des victimes de sa cruauté. La fixation de Saulnier sur les armes à feu et leur capacité destructrice constitue encore ici un motif narratif récurrent, et c’est justement l’inclusion d’un simple revolver lors de l’élément déclencheur qui fait basculer le tout vers une réelle descente aux enfers. Aux côtés de Wingard puis Ti West et Jim Mickle, Saulnier se taille rapidement une belle place dans le nouveau cinéma d’horreur américain, nous livrant une œuvre dont la virtuosité technique présage à coup sûr de projets studio de plus grande envergure. Espérons juste qu’il n’en devienne pas un sage petit garçon pour autant.

7

Green Room – 2015 – 94 min – États-Unis – Jeremy Saulnier

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :