Entrevue avec Erik Shirai

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16 octobre 2015 par Paul Landriau

Erik Shirai

Le hasard, c’est parfois interviewer coup sur coup deux cinéastes documentaristes d’origine japonaise, qui ont fait des films sur des sujets très pointus, l’un sur les huîtres et l’autre sur le saké. À moins que tout cela ne soit arrangé par le gars des vues. Erik Shirai m’apparaît très humble, répond à mes questions avec candeur et une fois l’entrevue terminée me posera un tas de questions sur le cinéma québécois. Ses yeux s’enflamment. Il veut connaître mon avis sur Xavier Dolan, sur CHORUS et surtout il tient mordicus à voir le film d’André Turpin, ENDORPHINE. C’est toujours touchant de voir l’Autre s’intéresser à Nous.

Paul Landriau : Bonjour Erik Shirai, merci pour votre temps. Votre documentaire, THE BIRTH OF SAKE, est visuellement magnifique. Je crois que c’est la première chose qui saute aux yeux. Vous êtes directeur de la photographie en général, vous avez travaillé sur plusieurs films. Ceci est le premier long que vous réalisez, en plus de signer la photo. Ma première question, pour ce type de film, est qu’est-ce qui vous a attiré à faire un film sur le saké, sur cette petite brasserie artisanale de saké? Êtes-vous un grand amateur?

Erik Shirai : Je n’ai pas d’intérêt particulier pour le saké en tant que tel. Je voulais faire un film qui était un hommage à mes origines, ma culture, en particulier un hommage aux gens qui vivent à la campagne. Plusieurs films récents sur la culture japonaise sont réalisés par des étrangers. Je trouvais qu’il était important que nous réalisions également des films sur notre culture. Je voulais raconter l’histoire de ces gens campagnards. Une bonne partie des films japonais récents se déroule dans les grandes villes, à Tokyo. Cet aspect était très important pour moi.

P.L. : Comme le film l’explique, le saké est plus qu’un alcool, c’est une partie intrinsèque de la culture japonaise. C’est la boisson officielle du pays! C’est fait à base de riz. Ici, au Canada, nous buvons très rarement du saké, sinon dans les restaurants japonais. Ma connaissance est donc plutôt limitée! On dit que le saké servi chaud est de mauvaise qualité, et que le saké haut de gamme ne se boit que froid, c’est cela?

E.S. : Oui. Ce n’est pas toujours vrai, mais la plupart des sakés servis chauds sont de mauvaise qualité, et la chaleur permet de camoufler le goût. Les bons sakés se consomment froids.

P.L. : Dans la petite brasserie où vous avez tourné le film, Tedorigawa, il y a certains sakés très hauts de gamme. Ces sakés sont faits de manière artisanale, selon une tradition ancestrale qui se passe de génération en génération. Combien peut coûter une bouteille d’un tel saké?

E.S. : Ça dépend, ils font un large éventail de variétés de saké. Ils font certains sakés bon marché que l’on peut boire le soir, après le travail, qui se détaille environ 30 ou 40 dollars. Il y a également des sakés très dispendieux, pour les grandes occasions, qui peuvent se vendre 400 dollars la bouteille.

P.L. : Ce qui est frappant avec le film, c’est la lumière. Dans la brasserie, il y a beaucoup de vapeur, de sueur, de chaleur… Tous ces éléments servent de filtres à la lumière. L’ambiance est parfois brumeuse. On peut presque déceler les fantômes du passé qui ont fondé cette brasserie. On découvre également un autel devant lequel les employés de la brasserie prient, je suppose quotidiennement. Parlez-nous de cet aspect du film.

E.S. : Chaque fois que vous entrez dans un lieu, dans un endroit qui existe depuis longtemps, on peut sentir les différentes âmes qui y habitent. Ils en font partie. Dans le cas de cette brasserie… Vous savez, il existe un Dieu du saké qui protège la création de saké partout au Japon. Je voulais représenter cette croyance de manière physique, d’où l’utilisation particulière de la vapeur, de la brume. Cela donne une ambiance qui reflète bien le quotidien de ces gens, mais aussi de l’endroit.

P.L. : Quel type de caméra avez-vous utilisée?

E.S. : La majorité du film a été tourné avec des Sony F3 et F5.

P.L. : Avez-vous utilisé des éclairages supplémentaires ou est-ce que c’est tourné entièrement en lumière naturelle?

E.S. : Selon les besoins nous utilisions parfois un spot ici et là pour ajuster la lumière.

P.L. : Le tournage s’est déroulé sur plusieurs mois.

E.S. : Oui, nous avons commencé en janvier, qui est durant la période intense de la production de saké.

P.L. : Et vous tourniez tous les jours?

E.S. : Nous avons tourné sur une période de deux ans, en quatre blocs. Nous tournions environ deux ou trois semaines, puis nous revenions chez nous, pour monter ce que nous avions déjà capturé. Sur place, nous restions avec eux en tout temps. Nous dormions avec eux à la brasserie, nous n’allions pas à l’hôtel.

P.L. : Ils ont des journées très longues! Ils se réveillent vers 4 h 30 du matin et travaillent tard le soir, et ensuite ils boivent ensemble! Ils sont comme une famille, toujours ensemble sur une période de six mois.

E.S. : Nous mangions avec eux, nous buvions avec eux, nous participions au karaoké avec eux! À force de passer autant de temps ensemble, les employés s’ouvraient à nous, nous ont fait confiance.

P.L. : Il y a un aspect de la culture japonaise que je trouve fascinant. Les artistes, les artisans, les travailleurs, tous mettent l’accent sur la perfection de leur art. Il y a tant de gens au Japon qui font la même chose toute leur vie! Ça me semble typiquement japonais. J’ai l’impression qu’ici, surtout ma génération, nous changeons d’emplois constamment! Si nous nous intéressons à l’art, par exemple à un peintre, ici nous allons admirer la peinture. Au Japon, vous allez admirer le geste, le peintre. Le procédé semble primer sur le résultat. C’est le cas?

E.S. : Il y a au Japon ce terme, les shokunins, c’est-à-dire quelqu’un qui va dédier sa vie entière à la perfection d’un art. Souvent, cela débute par un apprentissage auprès d’un maître. Si vous êtes un chef dans un restaurant de sushis, vous ne toucherez même pas au poisson pour les cinq ou dix premières années! Vous ne ferez que du riz. [Voir à ce sujet le très bon documentaire JIRO DREAMS OF SUSHI (2011), NDLR] C’est la même chose pour n’importe quelle autre tradition. Vous commencez au bas de l’échelle et vous apprenez tranquillement les secrets et techniques du métier. C’est une démarche qui prend énormément de temps et qui est prise très au sérieux. Ça se reflète dans la qualité. Si vous portez attention à une multitude de produits japonais, la plupart du temps, ce sera des produits de très haute qualité.

P.L. : C’était la même chose pour le cinéma à une époque! Les gens étaient assistants pour de nombreuses années avant de pouvoir réaliser leur propre film. Malheureusement, ce n’est plus le cas dans l’industrie du cinéma au Japon. J’ai l’impression que tout va plus vite. Il n’y a plus ce passage de savoir. Connaissez-vous un peu l’industrie au Japon?

E.S. : Non ma carrière a lieu aux États-Unis. Moi, je viens de côté de l’image, de la lumière. Pour ce film, j’ai fait la direction photo, donc même sur place je n’ai pas collaboré avec des techniciens japonais.

P.L. : J’ai l’impression qu’il y a une différence impalpable entre la lumière en Amérique du Nord et au Japon. Un peu comme la différence entre les rendus de la pellicule Kodak versus Fuji. Ce n’était pas tout à fait la même lumière, les mêmes couleurs. Étant Nippo-Américain, vous travaillez un peu avec les deux?

E.S. : C’est une bonne question. Il y a définitivement une différence. D’environnement, de lumière. En Amérique du Nord, tout semble plus chaud. La pellicule Kodak est plus chaude. Fuji est plus froide, plus verte… C’est également le terrain, le paysage, l’architecture, l’environnement… Au Japon, il y a plus de bleus, de verts. En Amérique du Nord, on voit plus de rouge, plus de couleurs chaudes. Je vois le monde d’un point de vue asiatique. J’essaie toujours d’adhérer à une certaine esthétique japonaise, malgré que je travaille aux États-Unis. Je ne peux rien y faire, ça fait partie de moi!

P.L. : Dans le film, la présence de l’hiver se fait sentir, on voit plusieurs fois des flocons qui tombent tout doucement. Ça agit également en tant que filtre et réflecteur pour la lumière. Ça pose aussi une certaine ambiance sereine, presque fantomatique. Parfois, j’avais l’impression de me trouver devant un film de fiction — je ne devrais pas dire ça! Mais c’est un film si beau, et de nombreux documentaires sont tournés dans l’urgence, sans grande considération pour l’esthétique, pour la lumière. Vous avez réussi à faire un film merveilleux. Est-ce que la fiction vous intéresse?

E.S. : J’ai travaillé beaucoup dans le milieu narratif, principalement en tant que directeur photo ou caméraman. J’aime bien donner au documentaire l’aspect d’une fiction, très cinématographique et à la fiction le look d’un documentaire, très cru! J’aime bien mélanger les types de cinéma et brouiller les pistes. C’est une excuse terrible de se servir du format pour en faire quelque chose de banal, sans qualités esthétiques. N’importe quel film a le droit d’être du cinéma!

P.L. : Je dois reconnaître visionner somme toute très peu de documentaires japonais, parce qu’ils ne sont pas nécessairement distribués ici et traduits. Je me rattrape lorsque je le peux, souvent en festival. La scène du documentaire au Japon semble très vivante, très dynamique, très audacieuse. J’ai l’impression qu’elle l’est plus que la scène documentaire ici au Québec ou au Canada, comparativement. Les gens écoutent beaucoup de documentaires au Japon? Votre film a-t-il déjà été distribué en salles? À quoi ressemble le marché?

E.S. : Au Japon, la distinction entre la fiction et le documentaire est moins marquée. Ce qui compte avant tout, c’est le sujet. C’est donc plutôt ardu pour un film comme le mien d’attirer les foules. Les Japonais ont assez peu d’intérêt pour ce genre de sujet, pour leur propre culture!

P.L. : Ils la tiennent pour acquise?

E.S. : Oui, peut-être. En ce moment, au Japon, il semble que tout ce qui vient de l’extérieur est très populaire, très à la mode. Tout ce qui est international. À moins que quelque chose de japonais devienne extrêmement populaire à l’extérieur, alors là seulement les Japonais embrassent l’objet! Mon film est à propos d’un sujet de nature japonaise, et donc il suscite peu l’intérêt.

P.L. : À moins que vous ne gagniez un prix dans un festival!

E.S. : Oui! (Rires) C’est le souhait. C’est malheureux, mais c’est comme ça que ça se passe.

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