Entrevue avec Kazuhiro Sôda

Poster un commentaire

15 octobre 2015 par Paul Landriau

Oyster Factory

Je rencontre à l’hôtel officiel du Festival du nouveau cinéma un documentariste japonais chevronné qui ne m’est pas familier, Kazuhiro Sôda, qui est accompagné de sa femme et productrice, Kiyoko Kashiwagi. Il est venu présenter à Montréal le film THE OYSTER FACTORY, regard sur l’industrie déclinante de la pêche d’huîtres dans une petite ville côtière nippone. Son style de documentaire s’apparente au cinéma direct, au cinéma de Frederic Wiseman. Sur le tournage, il n’y a que lui, qui est également caméraman, et sa femme. Une démarche sincère et inspirante. En entrevue, il réfléchira longtemps à chaque réponse. Suite à notre échange, il me demandera la permission de prendre une photo de moi. « C’est un projet qu’il fait! » m’explique sa femme. Nous devons prendre plusieurs prises, puisque je ne suis pas habitué de me retrouver de l’autre côté de l’objectif! Le lendemain, il publiera ma photo sur son fil twitter, commenté de quelques mots japonais. Ne lisant pas la langue, je lui fais confiance et espère que ce qu’il a à dire est positif. Il doit probablement espérer la même chose.

Paul Landriau : Bonjour et merci de me rencontrer. Ma première question, toute simple, aimez-vous les huîtres?

Kazuhiro Sôda : Est-ce que j’aime les huîtres?

P.L. : Aimez-vous en manger?

K.S. : Oh! Oui, j’aime ça! Elle non! (Il pointe sa femme et productrice, Kiyoko Kashiwagi. Les deux rient de bon cœur.)

P.L. : Vous étiez les deux sur le tournage?

Kiyoko Kashiwagi : Oui j’y étais.

P.L. : Combien de jours a duré le tournage?

K.S. : Nous sommes allés à Ushimado pour trois semaines. Nous avons eu la permission de tourner à l’usine pour uniquement une semaine. Les propriétaires ne voulaient pas que nous restions trop longtemps.

P.L. : Vous vivez à New York, je crois?

K.S. : Oui.

P.L. : Avez-vous essayé les huîtres d’ici? À Montréal?

K.S. : Non!

P.L. : Il y a un excellent restaurant de fruits de mer près d’ici, le Notkins. Il y a un bar à huîtres! Ils ont des huîtres d’ici, de l’Île-du-Prince-Édouard, beaucoup du Massachusetts.

K.S. : D’accord, je note! (Rires)

K.K. : (Rires)

P.L. : Pour en revenir au film (rires), pourquoi ce sujet précis? Pourquoi pas un autre poisson, une autre industrie?

K.S. : J’ai une méthode. Il y a dix commandements auxquels j’adhère pour faire ce que j’appelle du « documentaire d’observation ». En gros, les commandements, ma démarche, impliquent que je ne fais jamais de recherches sur mon sujet. Je plonge dans une situation donnée et je vois ce qui se passe. J’observe mon environnement. Je fais le film en fonction de ces observations. C’est la méthode que j’utilise depuis maintenant 7 films…

P.L. : Ah? Je croyais que l’intertitre indiquait que c’était votre documentaire d’observation numéro 6?

K.S. : Oui. Ça indique numéro 6, mais j’ai fait un hors-série qui s’intitule PEACE [réalisé en 2010, NDLR]. En l’incluant, ceci est le septième film. Dans ce cas-ci, nous n’avions pas prévu de faire ce film. Nous n’avions pas prévu de filmer des huîtres. Tout ceci s’est matérialisé lorsque nous sommes arrivés sur place. Nous connaissions la ville. La mère de Kiyoko est née et a grandi dans cette ville. Nous y allons souvent. Nous y avons passé nos vacances d’été. Éventuellement, nous avons fait connaissance avec des pêcheurs locaux, dont monsieur Hirano, le propriétaire de l’usine. Au départ, nous ne savions pas qu’il en était le propriétaire! Nous avons parlé, sur la plage. Il en savait beaucoup sur les poissons, sur la vie en mer… J’en suis venu à songer à dépeindre le quotidien des pêcheurs. Je lui ai demandé si nous pouvions revenir avec une caméra. Il a accepté mais nous avouait qu’il se trouvait trop vieux pour ça, alors il nous a proposé de filmer des gens plus jeunes et actifs. Je savais qu’il accepterait de se faire interviewer. Nous sommes revenus avec une caméra en novembre. Nous sommes allés le rencontrer, il n’était pas chez lui, sa femme nous a accueillis. Elle nous a informés qu’il était très occupé, qu’il écaillait des huîtres, puisque c’était la saison. Sa femme nous a donc conduits à l’usine, dont nous ignorions tout! Nous nous sommes donc retrouvés à filmer cette usine de préparation d’huîtres, puisque c’est son occupation.

P.L. : La première chose qui m’a surprise à propos de cette usine, de ses employés, est qu’ils travaillent dans le silence! Ou du moins, au début du film. Je ne travaille pas dans une usine d’huîtres, mais il m’arrive de faire des travaux manuels, de faire du ménage chez moi, et je mets toujours de la musique ou la radio! À première vue donc, j’ai trouvé cela très étrange. Certains parlent entre eux, mais ils sont globalement silencieux. Plus tard dans le film, ils écoutent la radio. Leur avez-vous demandé de travailler dans le silence?

K.S. : Non, non, non! Je ne leur demande rien du tout! Tout ce que je fais, c’est observer ce qui se passe et je capture tout ça.

P.L. : Mais vous interagissez un peu. Vous posez des questions, parfois vous répondez lorsqu’une personne vous parle…

K.S. : Oui, c’est vrai. Si j’ai une question pressante, je la demande. Si quelqu’un me parle, je réponds. Ça devient une conversation. Ça devient une partie du film, de l’expérience. Quand je parle de documentaire d’observation, je sous-entends que c’est du documentaire d’observation participatif. C’est un terme anthropologique, ou communicationnel, qui signifie que le chercheur, qui va dans une situation donnée, dépeint l’environnement, le monde qui l’entoure, en s’incluant. Le monde est affecté par ta présence. Tu ne peux pas te détacher.

P.L. : Tu n’es pas invisible.

K.S. : Voilà. C’est impossible! Surtout avec une caméra. (Rires) Tu es là.

P.L. : Un des moments les plus touchants du film est lorsqu’un employé fait une imitation de vous, d’un caméraman!

K.S. : (Rires)

P.L. : (Rires) Lors de cette scène, tout le monde rigole! Un beau moment capturé. Sinon, je trouve qu’en filmant non seulement les employés au travail, mais à la maison, en filmant leur environnement, la mer, les rues… Il y a un chat à un moment qui prend beaucoup de place… Tout ça donne un portrait plus complet de ces gens.

K.S. : Merci. Je suis d’accord. C’est malhonnête de supprimer ces éléments. Tout ce qui se déroule se déroule en partie parce que nous sommes là. Nous n’interagissons pas de manière proactive, mais le simple fait que nous sommes là influence leur vie. Tout ce que nous pouvons capturer c’est leur vie telle qu’affectée par notre présence.

P.L. : Je suis sûr que vous leur avez apporté beaucoup de joie pendant ces quelques jours. Une distraction bienvenue! On y voit tant de sourires, tant de joie.

K.S. : Je l’espère! (Rires)

P.L. : Un des thèmes récurrents du film, sujet de plusieurs conversations est la masse de travailleurs chinois. Ces travailleurs sont engagés parce que la jeune génération japonaise n’est pas nécessairement intéressée par ce genre de travail. On comprend que les employés doivent composer avec eux à contrecœur. Il y a un obstacle. Les Japonais ne les considèrent pas sur un pied d’égalité. C’est un peu la même chose ici. À Montréal, au Canada, aux États-Unis… Nous sommes présentement en campagne électorale, des deux côtés de la frontière, et il y a tous ces débats autour des employés mexicains… Ici, nous avons une importante communauté chinoise, un gros Chinatown, et parfois les gens se plaignent que les Chinois volent leur emploi. Je crois cependant que c’est malhonnête car de nombreux emplois qu’ils occupent sont mal payés et nous ne voulons tout simplement pas les prendre! Au Québec, par exemple, de nombreux dépanneurs sont tenus par des familles chinoises. En un sens, ils nous rendent service! Quelle est votre position sur ce sujet?

K.S. : Tout d’abord, j’habite à New York! Cette ville ne pourrait fonctionner sans l’apport immense des immigrants. Je suis moi-même un immigrant! Plus de la moitié de la population de New York est immigrante ou d’origine étrangère. Pour moi, c’est simplement naturel de travailler avec des étrangers. J’éprouve plus de problèmes avec la société japonaise qui est très austère aux étrangers. Le besoin pour le Japon d’accepter les étrangers est inévitable, surtout avec le vieillissement de la population. Qu’on le veuille ou non, c’est une question de temps. Le Japon doit voir et accepter les faits. Il y a de la peur. Le Japon, étant une île, n’est pas connecté avec le continent, d’où une isolation naturelle. Il y a très peu d’étrangers au Japon. Moins de 1 %. Graduellement, le Japon devra surmonter sa peur et accepter les étrangers.

P.L. : C’est au final une problématique très familière au Québec. D’ailleurs, une autre problématique qui unit nos nations est le faible taux de natalité. Nous sommes également deux des endroits où le taux de suicide est le plus élevé…

K.S. : Vraiment?

P.L. : Oui, malheureusement. C’est une des raisons, je crois, qui explique mon intérêt pour la culture japonaise. Ce lien. Nous avons tellement en commun et nous sommes à l’autre bout du monde. Je ne sais pas exactement ce qui l’explique. Peut-être sommes-nous semblables à une île francophone dans un océan anglophone, et ça se traduit en partie par ce sentiment d’isolation? Le Japon, lui, est le seul à parler sa langue. Le vieillissement de la population est incroyablement problématique, le système de santé ici est tellement dispendieux puisqu’il coûte plus cher de soigner une personne âgée qu’un jeune en pleine santé… C’est un peu la même chose au Japon je crois?

K.S. : Oui, tout à fait. Ça devient un problème énorme. Ce l’est déjà. Dans les prochains dix ou vingt ans, nous verrons du changement. La génération de nos parents, ce sont les baby-boomers, et ils sont maintenant dans la soixantaine, dans la soixante-dizaine… Ils auront besoin de beaucoup de soins. Ensuite, ça va chuter énormément. Ça sera un problème colossal et personne n’est prêt pour ça.

P.L. : Au moins au Japon vous mangez très bien!

K.S. : (Rires)

P.L. : Au Canada, nous mangeons trop salé, trop gras. Là-dessus, nous sommes différents!

K.S. : Tout le monde finit par mourir, peu importe ce qu’il mange!

P.L. : C’est vrai.

K.S. : Avec ce film, ce n’était pas prévu, mais je fus très chanceux de pouvoir capturer ce microcosme où la globalisation a un rôle important. Cela se déroulait devant nos yeux! C’est une expérience très éclairante. Je savais déjà ce qu’était la globalisation, en tant que concept, en tant qu’idée, mais je n’avais pas eu la chance de personnellement constater les effets sur les citoyens. J’ai donc pu répondre à un tas de questions que je me posais. Pourquoi est-ce que les jeunes Japonais ne veulent pas de ces emplois? Je me suis posé la question également. Je viens de la campagne, mais j’ai décidé de déménager à Tokyo [la ville, la métropole, NDLR], puis à New York! Je ne voulais pas continuer à vivre à la campagne et continuer à faire la même chose que les générations d’avant. Mes parents ont suivi la tradition. Mes parents s’occupaient d’une usine de foulards. Mais je ne voulais pas en hériter. Pourquoi n’en voulais-je pas? Je ne suis pas en position de pouvoir blâmer la jeunesse japonaise. J’en fais partie, et je n’ai jamais eu aucune hésitation à devenir cinéaste et à quitter ce mode de vie.
Tout cela me fait beaucoup réfléchir. (Rires)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :