L’héroïsme du quotidien

Poster un commentaire

14 octobre 2015 par Benjamin Pelletier

La Loi du marché

Précise sans pourtant qu’elle ne s’impose, la caméra de Stéphane Brizé s’attarde – puis s’attache – au visage éreinté de Thierry Taubourdeau (Vincent Lindon), ancien employé d’usine au chômage qui lutte comme un forcené pour se retrouver du boulot. Filmé majoritairement en gros plans, ce visage est celui d’un homme désillusionné qui, peu importe à quel point ce parcours s’avère être écrasant, se détermine à trouver une issue. Une énième rencontre avec un conseiller d’orientation. Encore une entrevue sur internet avec un employeur pour laquelle les chances de succès s’annoncent très minces. Des négociations interminables pour quelques centaines de dollars au sujet de la vente d’une roulotte. Chaque scène du percutant LA LOI DU MARCHÉ nous est présentée comme un véritable combat dont la chorégraphie n’a été répétée que trop souvent par son protagoniste, qui malgré sa frustration apparente s’efforce de demeurer stoïque face à l’humiliation.

Récipiendaire du prix du meilleur acteur à la dernière édition du Festival de Cannes, Lindon est aux commandes du film sur toute la ligne. La mise en scène de Brizé, dans la veine d’un cinéma social d’inspiration documentaire, utilise son acteur principal comme véhicule de l’action, filmé par une caméra à l’épaule et un téléobjectif toujours à l’affut des subtilités de ses gestes et réactions. Seul acteur professionnel du film, Lindon réussit à se fondre dans la masse de comédiens débutants et de travailleurs ordinaires qui, d’ailleurs, sont tous aussi convaincants. Rarement peut-on voir des vedettes de cinéma s’effacer aussi bien dans le naturalisme du quotidien de leur personnage.

Au pris avec des dettes à gauche et à droite ainsi qu’avec des dépenses mensuelles élevées pour subvenir aux besoins de son fils handicapé, Thierry n’a pas le choix : il se doit de travailler coûte que coûte. Ces circonstances l’amènent à obtenir un emploi d’agent de sécurité dans un supermarché, milieu représentant un parfait microcosme du monde du travail moderne où patrons, grâce à un système de surveillance par caméras ultra sophistiqué, priment la hausse des revenus au détriment du bien-être et de la confiance de leurs employés. Au bout du compte, le travail de Thierry se résume à bien peu, soit procéder à la détention de soupçonnés voleurs, clients ou collègues. Lors d’une séance de contrôle vidéo, son formateur lui avoue même que la direction s’est mise à volontairement resserrer la surveillance des employés, question de trouver prétextes pour en virer quelques-uns afin de compenser pour les séniors qui tardent à prendre leur retraite. Cette scène, évidemment, résonnera beaucoup pour nombre de spectateurs qui, à un moment ou un autre de leur vie professionnelle, se sont fait renvoyer de leur emploi sans aucune raison valable.

Ce film de Brizé, c’est avant tout un portrait sans concession de la violence du marché du travail, des attentes, déceptions et dégradations qui y sont engendrées. Bref, il n’y a pas de points donnés pour l’effort. Le cinéaste épure le récit et ses scènes à son contenu essentiel, on n’y trouve ni figures esquissées ni antagonistes, seulement des gagnants et des perdants du système. Contrairement au DEUX JOURS, UNE NUIT des frères Dardenne, qui martelait les mêmes idées dans le crâne du spectateur avec une trame narrative des plus préfabriquées, LA LOI DU MARCHÉ s’affranchit par une simplicité des plus modestes, limitant judicieusement sa portée sociale à l’immédiat des expériences quotidiennes de Thierry. Brizé ne découpe que lorsqu’il le faut, laissant la figure de Lindon porter à elle seule des scènes entières, entres autres celle où son personnage, au milieu d’une salle remplie d’autres chômeurs, reçoit un déferlement de commentaires négatifs en lien à une pratique d’entrevue enregistrée. Mis à part quelques mouvements panoramiques vers ceux assis à côté de lui, la caméra ne change pas de position et reste repliée sur Thierry, qui tente de maintenir sa maîtrise de lui-même malgré la dureté de l’exercice.

Dépeignant les cruelles réalités professionnelles et financières qui, de plus en plus, se mettent à définir la classe moyenne (et pas juste en France), LA LOI DU MARCHÉ bouscule par son honnêteté et fascine par la clarté de sa vision. Loin de n’être qu’un simple déploiement de misérabilisme sans issues, le film, par sa conclusion dans laquelle le personnage principal décide de délaisser l’acharnement aveugle qui l’animait jusque-là, démontre qu’il n’y aura pas de changement sociétaire avant le changement individuel. À sa petite échelle, Thierry s’impose en tant qu’un des héros les plus mémorables de l’année, tout comme le nouveau film de Brizé en devient un des plus incisifs.

8

La Loi du marché – 2015 – 93 min – France – Stéphane Brizé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :