Entretien avec Mathieu Grondin

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13 octobre 2015 par Paul Landriau

Mathieu Grondin

L’une des belles surprises du présent Festival du nouveau cinéma aura été la découverte du « film » de Mathieu Grondin, THE RANDY & EVI QUAID COMPILATION, qui présente une histoire trop loufoque pour être inventée, trop fascinante pour être manquée. Par cet exercice, ce jeune cinéaste, également monteur et programmateur aux Rendez-vous du cinéma québécois, questionne la volatilité de la célébrité et du gros bon sens, et étudie le parcours volage que suit l’internaute qui piste un récit farfelu. Nous nous rencontrons quelques jours après la première du film. Après l’échange qui suit, il me parle grandement de l’influence de l’œuvre de Dominic Gagnon sur son propre travail et me conseille quelques titres.

Paul Landriau : Bonjour Mathieu Grondin, merci de nous accorder de ton temps.

Mathieu Grondin : Un plaisir.

P.L. : Tu viens au festival cette année avec une compilation; tu as dit lors du Q & A [séance de questions et réponses suivant la projection, NDLR] de la première projection que tu n’étais pas réalisateur de ce film, mais que pour toi c’était plutôt un exercice. Qu’est-ce que tu veux dire par là?

M.G. : J’ai pris ces vidéos sur le site vid.me et YouTube. C’est du found footage à partir du web. C’est une démarche que d’autres ont déjà entreprise, notamment Dominic Gagnon, qui est un peu le pionnier à Montréal. James Benning, aux États-Unis, en fait maintenant. C’était déjà là… Il n’y a pas vraiment de point de vue dans le film. Je ne l’ai pas monté non plus, j’ai respecté l’intégrité de chacune des scènes, de chacune des capsules. Je les ai sélectionnés en fonction de leur durée, de leur pertinence. Je les ai assemblés, je les ai ordonnés.

P.L. : Donc il y a quand même un assemblage des différentes scènes.

M.G. : Chaque scène dans le film est intégrale. Elles sont présentées exactement comme elles se trouvent en ligne. Je ne les ai pas raccourcis ni raboutés ensemble. Même le montage du film est assez minimal. C’est un assemblage.

P.L. : Il y a tout de même des choix éditoriaux. Tu es allé chercher certains commentaires d’usagers sur les vidéos…

M.G. : Les commentaires, tu vois, je les ai choisis pour donner une impression du genre de personnes qui suivent ces gens-là. Qui va les observer sur internet et va commenter ce qu’il voit. Certains sont de leur côté, d’autres trouvent qu’ils sont fous. J’imaginais aussi que ça pouvait faire écho à ce que le spectateur se dit à tel moment du film.
Aussi, de manière strictement formelle, il y a des petits hooks… Un commentaire dit : « You’re fucking nuts! », et on coupe à Evi qui porte le masque de Rupert Murdoch et dit : « Randy Quaid is nuts, nuts, nuts! He’s nuts! » Plus loin un commentaire dit : « America is tired of being bent over » et tu as la scène de Rupert Murdoch qui se fait enculer. Il y a des clins d’œil comme ça…

P.L. : Pour mettre en contexte, c’est Evi Quaid qui porte un masque de Murdoch et fait semblant de se faire…

M.G. : Oui, c’est ça!

P.L. : Cette histoire-là, je ne la connaissais pas du tout. Je ne te connaissais pas du tout non plus en tant que cinéaste, je m’en excuse!

M.G. : (Rires) Je n’ai pas fait grand-chose!

P.L. : (Rires) J’aimerais donc que tu nous expliques un peu l’histoire de ces gens-là. Cet acteur et sa femme. Lui est surtout connu comme étant le mec qui crie « I’m baaaaack! » dans INDEPENDANCE DAY, il a fait des dizaines de films et il s’est réfugié au Canada en 2010. Comment es-tu tombé sur cette histoire-là, et quand exactement t’es-tu dit qu’au-delà d’une histoire fascinante, tu pourrais en faire un film?

M.G. : L’histoire je l’ai appris dans les journaux au mois de mai lorsqu’il s’est fait arrêter à Montréal.

P.L. : En mai 2015?

M.G. : Mai 2015, oui. Il y a quelques mois. En lisant dessus, je trouvais l’histoire complètement déjantée! J’ai commencé à faire un peu de recherche, c’est une histoire qui est couverte depuis longtemps. Ça fait 5 ans que ça roule, depuis 2010, lorsqu’ils se sont enfuis à Vancouver pour demander le statut de réfugiés. TMZ en font leur chou gras. Ce n’est pas quelque chose que je regarde personnellement. Je n’étais pas au courant. En faisant des recherches et en voyant qu’ils avaient fait des vidéos — j’avais déjà vu, je crois, la vidéo sur Rupert Murdoch qui avait été assez virale pendant quelques jours —, j’ai découvert qu’il y en avait beaucoup d’autres. J’ai commencé à les écouter, je sentais qu’il y avait quelque chose là. Il y avait peut-être un moyen de raconter leur histoire à travers ces vidéos. C’était une approche formelle que je connaissais déjà; ma copine fait sa thèse de maîtrise là-dessus, ce qu’elle appelle le found footage 2.0. C’est-à-dire des films construits à partir d’archives trouvées du web. Ça fait longtemps que j’en entends parler, je connaissais déjà les films de Dominic [Gagnon] pour les avoir programmés aux Rendez-vous du cinéma québécois…

P.L. : Donc tu es programmateur également?

M.G. : Oui je m’occupe des courts métrages aux RVCQ, je m’occupais aussi des évènements. C’est donc un mouvement que je connaissais bien. Je savais qu’il y avait un film là. En grattant, je trouvais les vidéos très drôles. Et à un moment donné, 48 heures plus tard je crois, j’ai découvert l’existence d’un sex tape!

P.L. : Qui est public.

M.G. : Qui est public! Oui! Un peu difficile à trouver, il faut fouiller un peu. Tout est public. Contrairement à la démarche, disons de Dominic Gagnon, qui a tendance à aller chercher des choses très obscures, qui disparaissent rapidement du web, ça c’est assez facilement trouvable. C’était plutôt de les mettre ensemble. Ça faisait un portrait du couple, c’est ce qui m’intéressait. Je trouvais qu’avec le sex tape, ça amenait cette démarche un pas plus loin. Souvent, ces personnages-là vont se livrer sur leur webcam, ils utilisent l’internet comme un espace public. Ce qu’on appelle un « nouvel espace démocratique » où l’internet devient le nouvel outil démocratique par excellence où tout le monde aurait sa voix. On se rend compte que c’est plutôt la voix des affranchis, la voix de ceux qui n’en ont pas. Ils vont utiliser internet pour faire avancer leur cause ou dénoncer des situations. C’est ce qu’on voit en surface. Quand on fouille un peu, on se rend compte qu’internet c’est aussi quelque chose d’extrêmement intime. C’est un espace qui peut être très privé aussi. On a qu’à se rappeler que 50 % du trafic sur internet concerne la pornographie. Je voyais un peu en internet une espèce d’inconscient collectif. Il y a des choses qui remontent à la surface. On peut discuter, il y a l’espace public, mais l’espace privé, on n’en parle pas trop. Avec le sex tape, on venait mettre cet espace privé de l’avant. Il y a une courbe dans le film qui va du public au privé. La psychose du vedettariat se transpose même dans leur vie privée.

P.L. : Ce que je trouve intéressant c’est que c’est un film, ou une compilation, peu importe comment on veut le nommer, où se reflète le parcours que moi-même j’entreprends parfois le web. Au détour d’une soirée, on va vérifier ses courriels, ses messages sur Facebook, soudainement on clique sur un article que quelqu’un a partagé, que l’on trouve intéressant. À la fin de l’article, il y a d’autres liens, on se retrouve ailleurs… Ce qui commence par une simple curiosité un peu détachée finit par devenir du voyeurisme, et c’est vrai que parfois, en fin de soirée, on va cliquer sur l’image érotique, sur le sex tape, vers le contenu qui devient de plus en plus primal. Ton film reflète bien cet état, qui vient du web. Qui vient de cette facilité à l’hyperlien.

M.G. : Tout à fait, c’est exactement ça. Ce que je trouvais intéressant aussi, c’est cet aspect, où les gens se livrent. Je vois ça un peu comme une autobiographie. C’est pour ça que je dis que je ne suis pas tout à fait réalisateur de ce film. C’est une autobiographie que j’ai simplement prise et rééditée un peu. Dans l’autobiographie, on parle souvent d’un pacte d’authenticité. Quand une personne écrit son autobiographie, c’est un peu comme si elle disait : « je jure de dire toute la vérité et rien que la vérité ». Finalement, on se rend compte au détour que, veut veut pas, on n’est jamais totalement honnête avec soi-même. On tourne les coins ronds sur certaines choses. Dans le cas de Randy et Evi, c’est certain que tout tourne autour de cette théorie de la conspiration. Tout au long on s’interroge. Est-ce que c’est vrai ce qu’ils racontent? Est-ce que c’est leurs fabulations? Tout ça est renforcé par leur mise en scène de soi. Ils s’exposent eux-mêmes mais ce sont des experts tricheurs. Des experts menteurs; ce sont des acteurs!

P.L. : Il y a d’ailleurs une scène où Randy Quaid se met à pleurer, scène qui semble assez forcée.

M.G. : Oui c’est drôle ça.

P.L. : C’est drôle mais… Son histoire est quand même triste. Et lui, il semble être très désemparé par cette situation-là. On le comprend. On vient à se demander, l’émotion qui est jouée serait-elle moins vraie que l’émotion authentique?

M.G. : Je pense que… Hum. Le clip commence par Jerry Seinfeld qui fait une blague à Saturday Night Live : « On a décidé de donner quatre minutes à Randy Quaid pour dire absolument n’importe quoi », puisqu’il est vu comme étant fou. Les deux sont vus comme étant fous. Ils sont conspirationnistes. J’imagine que oui, tout ça le blesse, c’est certain. Mais il prend ça et en fait une scène où il se force à pleurer pour montrer que ça le blesse mais ça devient également de la comédie. Ils ont beaucoup d’autodérision. Les deux sont capables de rire d’eux-mêmes malgré tout ça.

P.L. : Il y a malgré tout toujours le doute qui plane… Moi, pour connaître moins l’histoire que toi, pour ne pas avoir vu tout le reste des clips, je me demandais tout le temps, sont-ils à jeun? Sont-ils sains d’esprit?

M.G. : Toutes ces questions se trouvent dans la scène de l’ascenseur [au début du film, qui est filmée en 2010 lors de la venue du couple Quaid à Vancouver, NDLR] qui est le chemin que Randy parcoure avant de donner sa conférence de presse.

P.L. : Qui tourne au cauchemar!

M.G. : C’est là que tu vois toutes les caméras autour de lui, tu vois c’est quoi la vie avec les paparazzis.

P.L. : Ils ne peuvent même pas fermer la porte de l’ascenseur!

M.G. : Et les questions sont très chiennes! « As-tu parlé à ton frère? », « Est-ce que t’es sain d’esprit? », « Est-ce que ta femme est folle? ».

P.L. : C’est très condescendant.

M.G. : Oui! Il évite un peu ces questions-là en faisant de l’humour. C’est un peu ce qu’il va faire tout au long du film.

P.L. : Pour revenir à la question de la vérité… Ce que je trouvais fascinant du film, et c’est selon moi une force, c’est son ambiguïté. Bon, le pitch c’est que Randy croit qu’il y a des conspirateurs contre lui qui souhaitent lui enlever sa fortune et ses propriétés, ce qui à Hollywood, ne serait pas si étonnant! Mais ça va plus loin que ça. On parle de complot avec Rupert Murdoch, on parle aussi d’un groupe qui assassine des vedettes comme Heath Ledger… Éventuellement, je me suis demandé si ce n’était pas une espèce de mocumentaire à la I’M STILL HERE avec Joaquin Phoenix… « Et si Mathieu Grondin était dans le coup? » On en vient à douter. On ne sait plus vraiment quelle est la proposition que l’on regarde. C’est fascinant d’être en eaux troubles tout au long du visionnement.

M.G. : Dans quelle mesure je serais dans le coup?

P.L. : Ça pourrait être une commande de Randy et Evi Quaid de faire ce film avant un éventuel comeback dans la suite d’INDEPENDANCE DAY peut-être? Je ne sais pas!

M.G. : Tu es le deuxième qui me demande ça. Désolé, non, pas du tout! J’ai fait seul chez moi. Je l’ai envoyé au FNC en me disant : « advienne que pourra ». I did it for the lolz, comme on dit sur internet. Je l’ai fait sans attentes, dans l’idée de le montrer à quelques amis qui triperaient là-dessus. Ça finissait là. Lorsque le film a été pris au Festival, j’ai dû prendre contact et négocier avec eux. Pour essayer d’avoir une entente pour l’utilisation des images, car ce ne sont pas mes images.

P.L. : Tu as d’ailleurs signé un contrat assez étonnant qui doit être montré avant la projection, dans lequel on peut lire notamment que Randy et Evi Quaid vont boire à la santé du gouvernement canadien en attendant ton suicide!

M.G. : (Rires) Oui! Ça traduit un peu tout le reste du film qui est un peu gonzo, leur folie… Ça me fait un peu penser à Hunter S. Thompson. On se demande s’ils ne sont pas gelés sur l’acide tout le long! Finalement, l’entente est assez simple. C’est déjà ce qu’ils demandaient sur internet pour certains de leur clip, c’est-à-dire de leur envoyer 1 $ pour le fond des passeports de Randy et Evi Quaid. Je dois donc afficher le contrat avant les projections et demander à tous les spectateurs de verser 1 $ de plus que le prix du billet, pour leur verser! Je pensais leur remettre en mains propres, je pensais qu’ils seraient à la première. Mais l’actualité a fait en sorte de changer les plans. C’est peut-être là justement où tu te poses la question : « Est-ce que c’est un stunt? », «Mathieu serait dans le coup »… Ils auraient décidé de se faire arrêter la veille de l’ouverture du Festival. Et ils auraient décidé de retourner aux États-Unis la veille de la première du film! Je ne sais pas pourquoi, j’ai de la difficulté à me l’expliquer moi-même. Il a été arrêté mardi [le 6 octobre] lorsqu’il s’est pointé à son rendez-vous bihebdomadaire à un agent de l’immigration pour prouver sa présence. Ça fait partie de ses conditions de libération. En arrivant au poste de police, ou d’immigration, je ne sais plus, ils ont décidé de l’arrêter car ils pensaient qu’il y avait un risque qu’il tente de s’enfuir. Le jeudi matin [8 octobre] quand il est passé devant un juge de la commission d’immigration, le juge a dit qu’il n’y avait absolument aucune raison de l’arrêter. Aucune raison de le détenir. Donc ils l’ont relâché immédiatement, et il avait jusqu’au 14 octobre pour retourner aux États-Unis alors ils ont décidé de partir. C’est quelque chose qu’il avait dit lorsqu’il s’était fait arrêter au mois de mai, qu’il était tanné de cette saga. Il reste simplement une petite accusation assez banale à leur dossier, de vandalisme pour avoir occupé leur propre propriété; eux prétendent que c’est encore à eux, sur papier ce n’est plus à eux. Ça devrait se régler. Je leur souhaite que ce soit la fin de cette saga! En ce moment je crois qu’ils sont encore détenus aux États-Unis, car un juge a mis une caution.

P.L. : À l’heure où cette entrevue sera publiée, ton film aura déjà joué deux fois au Festival du nouveau cinéma. Est-ce qu’ensuite il y a des plans pour le mettre en ligne? Pour le rendre disponible pour les lecteurs qui aimeraient le voir?

M.G. : J’ai de la difficulté avec ça, le mettre en ligne, parce que ça vient de l’internet. Il y a quelque chose dans le fait de prendre des images d’internet – si tu veux des poubelles de l’internet – et de les transposer dans une salle de cinéma. Ça change notre regard. C’est la première fois que je le voyais en salles, j’ai trouvé ça beaucoup plus facile de le regarder que lorsque je l’écoute sur mon ordinateur. Je l’ai regardé également sur ma télévision, c’était beaucoup plus lourd. Ça change notre rapport, notre lien. Le fait de le regarder en groupe aussi. Ça nous ramène à l’essence de l’expérience d’aller au cinéma, je trouve. Ce qu’on ne fait plus du tout! On regarde nos films sur une tablette, sur un iPad, sur un téléphone. Là, en faisant ça, ça nous oblige à bouger, à sortir. Il y a aussi la question des copyrights, il faudrait que je négocie avec eux. Donc, je ne suis pas sûr que je vais le mettre en ligne. Pas du tout. J’ai plutôt envie d’en faire à chaque fois un évènement spécial. Regarder ça tout seul sur son laptop… Déjà que c’est un film difficile à regarder, qui peut être un peu pénible parfois. Puisqu’il y a beaucoup de répétitions. Dans leur obsession, dans leur psychose, on revient toujours aux mêmes choses. Cette obsession est imbriquée dans le film. La première scène, sa femme lui demande de répéter les mêmes phrases dix fois, différemment. Répétition jusqu’à la fin, durant le sex tape. Le montage de cette séquence, les plans qui se répètent [de différents angles, NDLR]. Cette répétition traduit leur psychose. Ça peut donc être très difficile à regarder, ça peut être long. Le voir en salles, c’est rafraîchissant! Les gens réagissent un peu, je trouve, comme aux débuts du cinéma; L’ARRIVÉE DU TRAIN EN GARE, les gens avaient peur, ils criaient dans la salle. Ici, c’est un peu la même chose. « Ah non, on va pas voir ça! » Dans la salle, il y avait des réactions très vives, des gens qui parlaient à l’écran. « Non, non, non! » Cet effet-là se vit bien en groupe. Seul, c’est un peu lourd.

P.L. : Ça prenait donc le sex tape d’un couple de cinglés pour redonner le goût d’aller en salles!

M.G. : (Rires) Oui, peut-être!

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