Les êtres chers

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12 octobre 2015 par Benjamin Pelletier

Vers l'autre rive

La mort n’est ni finalité ni abîme dans l’univers tendre du nouveau film de Kiyoshi Kurosawa. Tout comme dans la majorité de son œuvre fantastique, qui brouille ingénieusement les pistes évidentes entre le monde tangible des vivants et celui des défunts, VERS L’AUTRE RIVE (KISHIBE NO TABI) déploie son récit fantasmagorique dans un cadre de mise en scène où prévalent retenue et contemplation, laissant le surnaturel s’incruster sans artifices dans le quotidien des personnages. Malgré que l’on associe plus souvent cette signature du contemporain japonais à ses succès de genre tels CURE, SÉANCE ou KAÏRO, son plus récent opus, qui se rapproche ici du mélodrame domestique, n’en est pas moins excentrique et oblique que ces précédents.

Le récit touchant de VERS L’AUTRE RIVE, dans lequel Yusuke (Tadanobu Asano), mort noyé trois ans plus tôt, revient voir sa femme Mizuki (Eri Fukatsu) pour l’emmener en voyage dans les campagnes japonaises, évolue à son propre rythme. Les amateurs des racoins plus glauques du cinéma de Kurosawa auront peut-être un peu plus de difficulté à se sentir directement interpellés par le minimalisme qui caractérise le fantastique du film, alors que d’autres se délecteront de la subtile élégance émanant de chaque rencontre avec les défunts. Lorsque Yusuke apparaît dans l’appartement de Mizuki pour la première fois, celle-ci lui demande, avant même de s’étonner de son retour, d’enlever ses chaussures! Plus tard, une image d’apparence banale mais si évocatrice s’attarde sur l’acharnement silencieux du mari dont l’absence physique transparaît par son incapacité à ouvrir une pâtisserie de son emballage. Kurosawa truffe son film d’une multitude de ces petits moments révélateurs qui nous en disent autant sur les rapports préexistants entre les personnages que sur la nouvelle nature de leur relation.

Durant leur voyage, présenté sous forme d’épisodes, Yusuke présente d’autres fantômes à Mizuki, en plus de faire la connaissance d’autres personnes qui, tout comme elle, sont en processus d’accepter le départ de leurs êtres chers. À un moment, le protagoniste féminin partage un long entretien avec une femme qui, ayant perdu sa petite sœur, se remémore ses prouesses au piano. Cette scène, sans aucun doute un des quelques grands moments de ce petit film, étale la virtuosité poétique du cinéaste; jeux de lumière finement sculptés, recadrages et compositions majestueuses évoquent avec splendeur les états d’âme de ces deux femmes cernant leur deuil mutuel.

Quoiqu’on est fasciné par ces premières rencontres avec l’au-delà, cette structure anecdotique, malheureusement, finit par perdre de son souffle après un certain temps, ramenant plutôt notre attention au couple lui-même, sur leur passé, leurs regrets. Mizuki, par exemple, apprend que Yusuke entretenait une relation intime avec une collègue de travail. On réalise, par le rythme délibérément mesuré de l’ensemble de leurs échanges et de tout ce qu’ils en apprennent l’un sur l’autre, que leur mariage n’était probablement pas des plus heureux, qu’il devait cacher beaucoup de ressentiment et d’angoisses non émises. Toutefois, ces frustrations n’occasionnent jamais de situations mélodramatiques forcées.

C’est justement ce qu’on apprécie le plus de ce nouveau Kurosawa, ce refus de voir la mort et ses effets comme quelque chose de sombre, de destructeur. Par moments, qui sont typiquement japonais, le film offre beaucoup de références à la religion Shinto, s’attarde à la manière dont toute spiritualité, incluant les esprits des défunts, font aussi partie du monde matériel. Lors d’une autre scène à la fois comique et éloquente, Yusuke explique les mêmes idées à une salle pleine de villageois en utilisant cette fois-ci les théories d’Einstein. Plus méditatif qu’expressif, VERS L’AUTRE RIVE s’impose en tant qu’œuvre relativement mineure pour son auteur, séduisante par son approche sobre et délicate du fantastique ainsi qu’aux rapports humains qui s’y immiscent. Le résultat n’est cependant que sporadiquement captivant au niveau narratif.

6

Vers l’autre rive / Kishibe no tabi – 2015 – 127 min – Japon, France – Kiyoshi Kurosawa

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