Couscous linguistique

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9 octobre 2015 par Paul Landriau

Fatima

Cette Fatima éponyme, c’est d’abord l’écrivaine Fatima Elayoubi, dont le court recueil PRIÈRE À LA LUNE a servi de base pour ce film sensible de Philippe Faucon. On parle dans le dossier de presse d’une adaptation libre, on y voit surtout une adaptation vivante. Cette mère, dont le mari est absent, qui vient parfois ici et là rencontrer leurs filles, est une battante qui trime dur, au quotidien, pour permettre à ses deux filles, Nesrine et Souad, d’intégrer la société française et de connaître un meilleur destin que le sien.

Comme toutes ces Fatima, ces immigrants parlant à peine la langue du pays, ici la France qu’on a déjà connu plus accueillante, cette mère fera face à des épreuves culturelles, linguistiques et financières. Même le plus modeste appartement dans l’Hexagone se mérite et nécessitera de nombreuses heures de travail, ici dans une cafétéria, là chez la demeure d’une bourgeoise qui derrière son sourire d’office n’est pas sans craindre la femme maghrébine. Les moqueries et les mésententes, les rumeurs et les malaises, Fatima en endure plus qu’à son tour. Mais jamais elle ne cède sa fierté et surtout son amour pour ses filles, qui en tant que deuxième génération d’immigrants, pensent et comprennent mieux la culture d’accueil que celle d’origine. Ce pourquoi de nombreuses disputes n’ont au final pas de résolution décisive; ce ne sont que des différents idéologiques.

C’est tout un travail anthropologique méticuleux sur la langue que nous propose le film. Cette langue qui elle aussi se mélange et prend des saveurs exotiques. L’arabe contient toujours quelques mots de français, même lorsqu’échangé entre deux personnes d’origine marocaine. Tel un couscous linguistique, on prend la base et on ajoute des expressions d’ici et d’ailleurs. Si Nesrine, plus âgée, plus sérieuse, étudie la médecine et se plonge à fond dans ses études, sa petite sœur Souad est plus rebelle et semble s’ennuyer à l’école française. Elle n’y trouve pas son compte. Les cours qu’elle suit avec assiduité sont ceux de la cour d’école justement, où des Français d’origines diverses lui font la cour, avec aussi peu de romantisme et peu de flair grammatical que peuvent se le permettre de jeunes voyous en pleine puberté. Et pourtant, même à leur façon ils sont des poètes de la rue; je trouverai toujours fascinant ce mélange sans règles et sans complexe du verlan, des expressions inventées et des airs que l’on prend, à l’image des paons étalant leur plumage. On s’approche ainsi du cinéma naturaliste de Kechiche, particulièrement son ESQUIVE, si ce n’est que ce film est plus modeste et mince. Pas que ce soit un défaut, bien au contraire, les quelques 75 minutes permettent d’apprécier sans ennui l’univers aux possibilités limites d’une famille immigrante.

Au centre du film l’actrice Soria Zeroual, splendide en mère qui tient le fort malgré tout. Derrière toutes les menaces et les questionnements, on aperçoit toujours l’amour et la protection. Ses filles, Nesrine (Zita Hanrot) et Souad (Kenza Noah Aïche) sont très justes dans leurs rôles respectifs. On regrette un peu que le parcours de Souad ne soit pas plus exploré, mais après tout, cela va avec son caractère et ses ambitions. Comme elle ne sait pas trop ce qu’elle veut faire de sa peau, le film non plus. Nesrine elle, à travers les privations et les séances nocturnes de révision devient une femme forte qui illuminera les yeux de Fatima. C’est par elle que tous ses efforts prennent un sens. Lorsqu’elle se fera un copain, rencontré dans le train, et qui n’a guère l’air sérieux, ce sera l’occasion de scènes sympathiques et légères qui viennent balancer un peu la lourdeur de l’existence de cette mère.

Existence qu’elle explore et explique et exorcise dans un carnet de notes, sur lequel sa calligraphie arabe vient épouser la feuille avec grâce et amour, à l’image de son auteur. Entre deux emplois, le soir, ou en parlant à une docteure arabe, elle choisira les mots justes qui résonneront avec toutes les Fatima de ce monde. Ces mères à l’amour indestructibles qui poussent leur corps à la limite afin de permettre à leur progéniture de vivre avec aisance et espoir. Parce qu’il est fait avec autant de sensibilité et de douceur, on ne peut qu’applaudir ce récit et son adaptation par le réalisateur Philippe Faucon. Le couscous est après tout le plat préféré des Français.

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Fatima – 2015 – 79 min – France – Philippe Faucon

Une réflexion sur “Couscous linguistique

  1. […] film FATIMA de Philippe Faucon, cinéaste qui ne m’était pas familier. J’écrivais sur le film quelques mots très positifs. Ensuite, en novembre, je le rencontrais en Abitibi. Entre cet échange et la […]

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