Revenir sur ses pas

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8 octobre 2015 par Paul Landriau

Love

Quatrième long métrage de l’enfant terrible du cinéma français en un peu moins de vingt ans; chacun proposant une facture singulière, l’un dans l’autre des fragments d’un cinéma fort et cru, ce LOVE se présente comme une sorte de best of, avec des hits certainement mais surtout des longueurs et des côtés B. Le cinéma de Noé divise, depuis toujours. Volontairement, l’artiste donne dans la provocation, allant jusqu’à inclure dans son montage sonore des ondes inaudibles pour l’Homme mais lui foutant la gerbe ou le mal de tête (IRRÉVERSIBLE). Ainsi, lorsque des centaines de spectateurs et journalistes quittent la première mondiale à Cannes, on retourne l’évènement en sa faveur afin de multiplier les rumeurs d’un film presque impossible à regarder. Quelques années plus tard, ce sera le film expérimental ENTER THE VOID, continuant dans la trace de son précédent film, qui encore une fois se typographie en majuscules svp, et fait passer son message de manière répétitive et presque entêtée. Les détracteurs crient à l’esbroufe, les admirateurs soulignent les jeux formels, l’inventivité visuelle, le génie du générique d’ouverture (!), l’atmosphère planante qui a nécessité un an de postproduction. Le cinéma de Noé, surtout succès d’estime auprès d’une certaine niche, a ses indéfectibles défendeurs mais malheureusement pas assez nombreux pour faire de son cinéma quelque chose de particulièrement viable. Ce pour quoi on attend toujours le prochain au bout de quelques années.

Arrive LOVE. 2015. Un film de Gaspar Noé certes, mais quoi d’autre? Le pitch de vente fait rêver; un porno 3D qui fera « bander les mecs et mouiller les filles » aux dires de son créateur. Scénario, production, montage et réalisation, tous signés de l’Argentin naturalisé français. Non content d’y laisser ainsi sa marque, il propose dans ce récit qui semble très autobiographique un personnage de bébé qui s’appellera Gaspar. Le protagoniste, Murphy (comme la loi de), est un aspirant cinéaste, un étranger (Américain) venu à Paris étudier le septième art. Un homme d’affaires, qui dirige une galerie d’art tout ce qu’il y a de plus branché, s’appelle Noé et est interprété par le cinéaste lui-même sous un pseudonyme… Ici comme toujours, nulle place pour la subtilité. Cette obsession pour le premier degré et les émotions les plus primales, les besoins les plus bas, les symboles les plus limpides, c’est l’ADN du cinéma de Noé. Tantôt on dira que ce n’est qu’une toile quelconque pour faire évoluer les techniques cinématographiques — avec le directeur photo Benoit Debie, il a conçu un système de caméras portatives permettant cette fameuse fluidité, ce flottement si propre au duo, que Debie a également exporté aux États-Unis chez l’ami Korine —, tantôt on dira que ces personnages creux sont avant tout les pantins d’une satire du vide. Cette démarche ne peut être sincère, sinon ça serait d’un ridicule! Et au visionnement de LOVE, le doute s’installe. Et si le satiriste français que l’on admirait tant n’était qu’un romantique au discours pauvre et bête?

LOVE donc, nouvelle amourette, encore en forme de triangle, les débuts enchanteurs et charnels, les ennuis inévitables… Le temps détruit tout. Cette maxime qui parcourt son œuvre. Comme l’obsession envers 2001 : A SPACE ODYSSEY, dont l’affiche est visible dans la finale d’IRRÉVERSIBLE, donc le début d’une histoire d’amour, histoire d’amour qui est peut-être exactement la même que celle de LOVE, puisque ces personnages sont, à toute chose près, interchangeables, et c’est peut-être au fond ce que tente de nous dire Noé. Que tout finit toujours mal, que toutes les histoires se ressemblent…

Énième tournage en grande partie improvisé par les acteurs, au dialogue bien creux car n’est pas Monica Bellucci et Vincent Cassel qui veut (complétés par Dupontel, ils formaient un cœur habituellement absent du cinéma de Noé), ce récit encore une fois joue habilement de la structure narrative classique, et ce sera peut-être au final ce qu’on retiendra de son cinéma dans sa globalité. L’adresse évidente du monteur pour placer adroitement dans le désordre les pièces d’un puzzle simplet. On prend beaucoup plus de plaisir à le voir manier les morceaux disparates qu’à contempler le tableau final. Nouveauté, la troisième dimension, qui est ici au mieux juvénile, au pire complètement inutile, d’autant plus qu’elle immobilise presque complètement la caméra de Debie. Le spectacle y perd au change. Les mouvements de caméra ici sont plutôt très frontaux, très discrets, presque effacés; ce qui donne parfois de sublimes moments, on en convient. On pense notamment à cette superbe scène au restaurant, où le couple discute (de rien, évidemment), et la caméra s’éloigne lentement pour révéler l’étendue du trompe-l’œil sur le mur, magnifique fresque qui rappelle les trucages du duo Powell et Pressburger. Encore une fois, Noé souligne à gros traits les artifices de sa construction. Plus loin, les cadres de portes des appartements étouffants de Paris évoquent sans doute THE SEARCHERS de Ford… Aux murs sont placardés des affiches pour BIRTH OF A NATION, SALO, TAXI DRIVER… Noé souhaite s’installer par la force dans cette lignée de cinéastes provocateurs; mais si ceux-ci ont changé le cours du cinéma, c’est également par leur talent, pas que par leurs propos-chocs.

S’auto-citant, masturbation intellectuelle qui au fond rejoint celle constamment montrée, sous tous les angles, LOVE évoque tous les moments forts de sa carrière. Les nombreux plans noirs pulsatifs, comme des clignements d’yeux, font écho à la caméra subjective du précédent opus. La maquette du Love Hotel posée sur la commode du protagoniste n’est guère plus subtile. Le parti pris du cinéma de Noé, c’est aussi ça. Il faut accepter de se faire enfoncer dans la gorge un discours jusqu’à l’écœurement. La pilule était plus facile à avaler lorsqu’elle était accompagnée d’images tout simplement incroyables et fascinantes. IRRÉVERSIBLE ne m’a rien appris sur le viol et ENTER THE VOID ne m’a rien appris sur la drogue, mais les deux m’ont touché profondément par la façon qu’ils présentaient leur thèse. Passé la déception, que fait-on? On accepte que l’artiste ait vieilli et on tente de s’accrocher aux quelques refrains déjà connus mais tout de même agréables. Ou confortables plutôt. On apprécie ainsi la scène dans une discothèque, où les lumières néons viennent rejoindre la salle obscure grâce aux lunettes fournies par le cinéma, ou alors, tel un papillon de nuit, la caméra qui vient s’approcher tout doucement d’une ampoule au plafond, et soudain on se plaît à rêver d’une conversion 3D d’ENTER THE VOID.

Le problème au fond, est que ce cinéaste punk s’est profondément assagi… définitivement, le temps détruit tout et n’épargne personne. Exit le metteur en scène enragé qui nous donnait mal à la tête et des hauts le cœur. En souhaitant ainsi se poser et proposer une histoire sincère et touchante, Noé révèle surtout la pauvreté de sa proposition et le jeu très limité des acteurs qu’il a assemblé, qui acceptent certes de faire l’amour « pour de vrai ». La copulation c’est bien mais l’inspiration encore mieux. Le protagoniste lui-même défend et explique son cinéma à même la diégèse; on y voit un aveu de manque d’assurance. Sinon pourquoi tenter de convaincre le spectateur par les mots du bien-fondé de sa démarche? Par le passé, la virtuosité de ses images suffisait.

5

Love – 2015 – 135 min – France, Belgique – Gaspar Noé

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