Zones grises

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23 septembre 2015 par Benjamin Pelletier

Sicario

Depuis le succès international monstre d’INCENDIES et l’enthousiasme autant populaire que critique généré par PRISONERS, le nom « Denis Villeneuve » n’est plus synonyme de prestige uniquement dans la Belle Province. En plus de son tout dernier film hollywoodien tout frais sorti de Cannes, SICARIO, le cinéaste québécois continue d’aligner les projets (incluant, bien sûr, la suite du BLADE RUNNER de Ridley Scott) qui ne peuvent qu’impressionner; disons qu’un grand bout de chemin a été fait depuis sa participation à LA COURSE DESTINATION MONDE en 1990-91. De plus, celui-ci a aussi prouvé, contrairement à beaucoup de cinéastes étrangers qui basculent vers Hollywood, qu’il était capable de conserver sa signature esthétique en milieu industriel, même en adaptant d’autres scénarios. Comme chez un Tomas Alfredson avec TINKER TAILOR SOLDIER SPY, par exemple, PRISONERS et SICARIO déploient une assurance de mise en scène évoquant celle des réalisateurs les plus respectés du milieu à qui on laisse une plus grande liberté.

Donc, si une chose est sûre au sujet du plus récent Villeneuve, c’est qu’il est bien fait : superbement interprété, injecté d’une tension persistante digne des plus grands experts de thriller, majestueusement photographié par Roger Deakins. Ayant proclamé SICARIO le film le plus ambitieux (et le plus réussi) de sa carrière, le cinéaste s’enfonce ici dans l’univers menaçant des cartels mexicains et des autorités américaines qui leur font guerre à la frontière. Emily Blunt incarne Kate Mercer, une agente du FBI œuvrant principalement sur le terrain, qui se voit offrir la chance de participer à une opération à grand déploiement qui vise à neutraliser un baron de la drogue et, par la même occasion, de découvrir ce qui se passe véritablement derrière les coulisses. Idéaliste et un peu naïve, Kate se rend graduellement compte que (vous l’avez bien deviné) les intentions de Matt (Josh Brolin) et Alejandro (Benicio Del Toro), principaux instigateurs de l’opération, ne sont pas aussi vertueuses qu’elle imaginait.

Une véritable maîtrise de ton se fait ressentir dès la scène d’ouverture, dans laquelle Kate et son équipe, après avoir effectué une découverte macabre dans une maison de banlieue en Arizona, frôlent la mort après une explosion surprise. Villeneuve opte pour une atmosphère glauque et inquiétante se rapprochant davantage du film d’horreur que du suspense policier traditionnel, qui d’ailleurs n’est pas sans rappeler celle de NO COUNTRY FOR OLD MEN des frères Coen. Matt et Alejandro utiliseront donc cet incident comme excuse pour motiver Kate pour leur mission, lui laissant croire que leurs intentions premières sont de capturer les responsables de l’attaque à tout prix pour qu’ils ne recommencent plus. La protagoniste devient donc exposée au côté clandestin des opérations gouvernementales antidrogue, ce monde loin des regards où la justice n’est appliquée que par ceux qui œuvrent dans ses racoins ténébreux. Le désert, champ de bataille de ces vengeurs américains, n’est pas accompagné ici de la grandeur mythique d’un Western. Villeneuve, avec l’aide de la musique angoissante de Jóhann Jóhannsson et des prises de vue aériennes vertigineuses de Deakins, filme ce territoire frontalier en tant qu’environnement hasardeux, terrifiant, où chaque voiture aux douanes et chaque domicile familial constituent un potentiel danger inattendu.

Alors que Kate s’incruste davantage dans l’équipe, elle commencera, tout comme le spectateur, à découvrir le véritable agenda de ses supérieurs. Emily Blunt est plus que convaincante dans le rôle de l’agente déterminée qui, malgré son optimisme, ne peut exprimer que frustration et confusion par rapport à toute l’information qu’on lui dissimule. Un peu à l’inverse d’une Jessica Chastain dans ZERO DARK THIRTY, son personnage n’est qu’un pion impuissant sur le jeu d’échecs, incapable d’avoir un réel impact sur le déroulement de l’intrigue. Nous sommes donc entrainés, comme le personnage, dans une odyssée violente dont nous ne connaissons pas les véritables enjeux.

Cette décision narrative comporte malheureusement ses limites, puisque trop souvent on se sent trainés de force dans des environnements à conflits bien réels sans que le film tente de nous faire cerner leur complexité. En effet, la superficialité de SICARIO s’illustre parfaitement lors d’une scène où un des agents de l’équipe accompagne Kate sur un toit de maison à Tijuana, lui montrant, tel un spectacle, les nombreux coups de feu échangés dans la ville après leur visite, le tout avec l’excitation distancée des lentilles de jumelles. Le territoire mexicain et le désert américain, quoiqu’extrêmement bien filmés, ne sont que des toiles de fond pour des scènes d’action dans lesquelles Villeneuve peut déployer sa maîtrise stylistique. Le scénario de Taylor Sheridan, malgré toutes ses idées, ne se permet jamais d’aller plus loin qu’en surface. Et pourtant, c’est justement cette réalisation robuste et formellement aboutie de Villeneuve qui élève SICARIO à un niveau supérieur. Tout comme dans PRISONERS, produit dérivé de tous les SILENCE OF THE LAMBS et SE7EN de ce monde, c’est la sophistication du Québécois qui parvient à donner une certaine épaisseur à ce canevas un peu faible.

Puisque le rôle de Kate, quoique central, demeure relativement limité, c’est plutôt Alejandro (Del Toro) qui suscite notre intérêt. Sinistre mais retenu, mystérieux et stoïque, cet agent aux allégeances troubles (est-il du FBI? De la CIA?) est de loin la figure la plus complexe d’un récit qui, on le regrette, ne détone son potentiel explosif que beaucoup trop tard. Le dénouement, malgré les raccourcis narratifs qu’il emprunte, réussit tout de même bien à couper l’herbe sous le pied de son public par son ambigüité. SICARIO, ultimement, tente de nous faire prendre conscience de l’absurdité de la guerre contre les cartels, et à quel point les motivations mercantiles de ses acteurs, peu importe de quel côté de la frontière se trouvent-ils, sont constamment camouflées par le mensonge et l’hypocrisie. S’il est toutefois estimable que le film s’écarte des résolutions manichéennes et qu’il évite toute forme de conclusion patriotique, il demeure cependant un peu difficile de concilier cette soudaine conscience sociopolitique avec les 90 premières minutes qui, jusque-là, ne faisaient qu’étaler les cadavres avec complaisance et sans réelle gravité.

Quoi qu’il en soit, SICARIO demeure à coup sûr une expérience plus viscérale qu’intellectuelle. Peu de films réussissent à nous faire sentir si bien l’inconfort et la peur des situations de combat (notamment lors d’une infiltration tournée en vision nocturne qui ne pourrait être plus stressante), mais au fond, tout ça nous mène vers quoi? Villeneuve est un cinéaste si talentueux et expressif que parfois sa virtuosité seule en vient à masquer la portée limitée de sa vision. Pensons à POLYTECHNIQUE, par exemple, réalisé d’une main des plus expertes sans pourtant avoir une seule chose véritablement révélatrice à dire sur les événements qu’il dépeint. Villeneuve a mentionné en entrevue à Cannes que le film n’est pas du tout à propos des cartels mais bien sur l’Amérique, une proposition juste mais assez vague qui ne se manifeste que par fragments occasionnels dans son nouveau film. Dans ses moments les mieux esquissés, SICARIO illustre comment les autorités états-uniennes, à l’envers du décor, n’hésitent pas à laisser toutes règles de côté pour gagner leurs batailles, mais le tout vise trop large et ne pénètre pas assez au cœur de son sujet pour avoir un impact considérable.

Dans le cas présent, on se retrouve au moins entre les mains d’un réalisateur qui fait du cinéma hollywoodien beaucoup mieux que la plupart de ses vétérans, un suspense bien exécuté qui tiendra la majorité des spectateurs en haleine pour deux heures et qui remuera peut-être quelques méninges au sujet des compromis de la corruption immédiatement après le visionnement, une sorte de TRAINING DAY dans le désert. Néanmoins, il ne faut pas confondre sa dernière scène, sceau final des plus plaqués qui prétend se concerner pour les innocents du conflit, comme une incitation à la réflexion. SICARIO, sous ses airs nobles et sérieux, est bien plus intéressé à jouer qu’à faire ses devoirs.

6

Sicario – 2015 – 121 min – États-Unis – Denis Villeneuve

Une réflexion sur “Zones grises

  1. […] Meilleure direction photo Ed Lachman – CAROL Robert Richardson – THE HATEFUL EIGHT John Seale – MAD MAX: FURY ROAD Emmanuel Lubezki – THE REVENANT Roger Deakins – SICARIO […]

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