Simples samples

Poster un commentaire

18 septembre 2015 par Paul Landriau

The Cockpit

Documentaire minimaliste et hypnotique, THE COCKPIT de Sho Miyake permet de déconstruire, en longues séquences, la création d’un morceau de hip-hop japonais. L’habileté du producteur OMSB, jeune Japonais aux origines mixtes, s’apparente à celle d’un magicien chevronné qui nous expliquerait les artifices de son tour avant de nous éblouir malgré notre connaissance du secret. Il suffit de voir ce jeune homme, quelques poils au menton à peine, saisir un extrait ici ou là, d’un vieux vinyle probablement glané au hasard dans un bazar, pour ensuite le disséquer et le remixer, à l’aide de son échantillonneur Akai, pour s’émouvoir devant tant de détermination et d’adresse. À maints égards, sa vitesse d’exécution et l’aisance avec laquelle des bouts dissonants finissent par s’imbriquer pour former une mélodie médusent, car il faut pour le spectateur non-initié un certain temps d’adaptation afin d’allier image et son de ce récit épuré.

Pureté dans son propos, simple et sans commentaire, et dans sa forme, qui pour au moins la moitié du film se plaît à épouser un simple point de vue, frontal et centré, un peu façon CAMÉRA CAFÉ, mais cette fois-ci dans un minime studio nippon. La première demi-heure est ainsi consacrée à l’élaboration de la trame sonore, l’arrière-plan qui servira de support aux paroles personnelles et livrées avec énergie. En totale concentration, près de la transe, OMSB en vient à ne plus voir qu’on le voit, il en vient à devenir aveugle les yeux bien ouverts, tandis que son ouïe est constamment sur le qui-vive, captant toute dissonance ou erreur de rythme. Les nombreuses ellipses épargnent au spectateur certains passages banals de toute création, que l’on oublie toujours pour s’émerveiller du résultat; c’est oublier que toute œuvre demande une dose bien pénible de travail de la matière. Que celle-ci soit mot, son, image, lumière, matière. Ailleurs, le film insiste et refuse de couper alors que le producteur travaille encore et toujours une séquence particulièrement exigeante au niveau de la précision. OMSB solitaire et marié à sa machine, qui reçoit par bribes des indications et encouragement de ses collègues, notamment Bim, le jeune rappeur au flot impressionnant — pour autant que notre méconnaissance de la langue nous permette de juger.

« Ce passage fait très Disney » ou encore « C’est très Woody Allen! ». Commentaires qui comme certains artefacts et certains objets témoignent de l’incursion du Tout-Puissant U.S.A. sur l’archipel et au fond partout ailleurs. Une petite pause carburant et ce sera du Red Bull que l’on distribue avec enthousiasme. Plus loin, on élabore les thématiques du morceau sur un carton de sneakers Nike qui servira aussi de planche de jeu afin de tuer le temps. OMSB lui-même, étant noir, a possiblement un grand-père G.I. qui lui a légué sa peau sombre. T-shirts anglophones et culture musicale forcément influencée par le hip-hop américain, THE COCKPIT est une autre démonstration que l’on peut assimiler une culture et en reproduire une variation personnelle, ajoutant ainsi sa propre pierre à l’édifice. Si le film émeut autant l’auteur de ces lignes, c’est peut-être aussi parce qu’il montre sans complaisance et sans romantisme l’acte de création, et qu’il se reconnaît dans ce jeune homme plein d’ambitions. Penché sur sa station musicale, souriant lors des quelques moments productifs, agacé plus souvent lorsqu’il doit effacer quelques notes (quelques phrases), qui n’avaient pas le groove souhaité. Le tout dans l’entrain et la bonne humeur; les musiciens dodelinent de la tête et le spectateur imite, se prêtant avec joie au jeu.

En deuxième partie, alors qu’on délaisse le sampler et qu’on agrippe la feuille puis le micro, le film perd en concentration et le spectateur également. Non pas que d’explorer les autres facettes de la création du morceau soit moins pertinent, mais ces étapes n’exercent pas le même pouvoir d’attraction que celle dédiée à la partition rythmique. Là aussi se pose le problème de la langue, qui nous empêche fortement d’apprécier rythmes et trouvailles grammaticales, si justes les sous-titres puissent-ils être. Anatomie d’un morceau. Un dernier mot sur la couleur, qui n’est pas tout à fait la même que celle à laquelle de nombreux documentaires épurés nous ont habituées. C’est dur à décrire, mais immédiatement reconnaissable, comme la différence de chaleur autrefois entre la pellicule Kodak et la Fuji, qui orientait un photographe ou l’autre selon l’effet recherché. Les tons chauds et les compositions délicates finissent d’établir ce film comme un document précieux qui montre un moment trop rarement exploré et quotidiennement pratiqué; celui où l’artiste trouve la bonne idée.

7

The Cockpit – 2015 – 64 min – Japo – Sho Miyake

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :