Rencontre avec Ariel Esteban Cayer

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15 septembre 2015 par Paul Landriau

Ariel entrevue

Nous sommes sur le toit de mon appartement, mon bon ami Ariel et moi. Nous discutons, off-record comme on dit, du dernier Festival des films du monde qui vient de se conclure. La veille, c’était sur Facebook qu’il me parlait, en privé, d’un article dans les derniers Cahiers du cinéma sur les cinémas invisibles de la métropole [no. 714 : « Montréal, la ville aux cinémas invisibles », Quentin Papapietro]. Le lendemain de cette rencontre, ce sera plutôt sur Twitter que nous échangerons quelques réflexions sur les films du moment et de notre manque chronique de temps libre, nous empêchant de voir tous les films que nous voudrions en salles. Notre relation est à l’image de sa cinéphilie; multiplateforme, enthousiaste, sincère et démocratique. Décomplexé, trilingue, jeune, cool, Ariel est le cinéphile montréalais ultime, à l’image de son temps. Il porte ce jour-là un t-shirt du film SEVEN SAMURAI, ou plutôt un t-shirt du logo de leur iconique drapeau, qui est aussi celui sur l’édition Criterion, et pas n’importe quelle, mais bien la troisième révision de la sortie par le distributeur new-yorkais. Pour reconnaître le logo, il faut donc être en quelque sorte initié. Ce genre de référence plutôt obscure et tellement essentielle pour ceux qui sont au courant agit comme une sorte de filtre qui sert à départager l’amateur de cinéma du cinéphile chevronné; derrière son sourire et son charme se positionne un cinéphile extrêmement sérieux et rigoureux.

Paul Landriau : Bonjour Ariel Esteban Cayer, merci beaucoup de m’accorder de ton temps.

Ariel Esteban Cayer : Salut Paul.

P.L. : Ariel, tu es entre autres critique [pour Panorama-cinéma], tu tiens un blogue en forme de journal intime [Film Ghoul], tu es programmateur pour les festivals Fantasia ainsi que Film POP, qui est une section du festival POP Montréal. Tu touches un peu à tout, comme c’est le cas souvent pour les cinéphiles passionnés qui parlent et pensent cinéma 24 heures sur 24, tout ça en complétant ton baccalauréat en Film Studies à Concordia.

A.E.C. : (Rires) Oui!

P.L. : Tu finis donc cette année c’est ça?

A.E.C. : Oui, en fait, il me reste une session où je ne touche pas du tout au cinéma, ce qui est quand même vraiment le fun. J’ai laissé tous mes cours optionnels s’accumuler pour la fin, donc je fais un cours de philosophie, deux cours de littérature, un cours d’histoire. Ça va faire du bien au cerveau…

P.L. : Est-ce que tu penses continuer dans le milieu académique, tu penses faire une maîtrise?

A.E.C. : Non… Enfin… il ne faut jamais dire non, ce n’est pas un « non » catégorique, mais pour l’instant, je suis assez ferme là-dessus. J’ai vraiment besoin d’un break! J’ai vraiment besoin de me concentrer sur ce que je fais en ce moment, de voir comment ces choses-là peuvent évoluer. Si j’ai toute cette étape derrière moi, je peux mettre tout mon temps dans ce que je fais déjà et peut-être mettre du temps ailleurs. Je vais voir ça. Si l’envie me prend, j’y retournerai, mais pour l’instant, j’ai hâte d’avoir fini!

P.L. : Comme je disais tu tiens un journal de bord, tes visionnements à chaque mois, tu publies ce que tu as vu dans le mois précédent… ça fait des années que tu tiens ce journal. Pour toi, peut-être, c’est une façon de mieux cataloguer ta cinéphilie? De mieux la réfléchir, de mieux la percevoir?

A.E.C. : C’est un peu tout ça en fait, c’est un aide-mémoire. Faut dire que moi je viens de cette génération-là, cette génération de cinéphilie web. Ma cinéphilie s’est formée d’abord et avant tout par l’internet, je dirais. Oui j’ai connu les clubs vidéo et mon enfance est définie par cette forme de cinéphilie « classique » mais mon adolescence par exemple, c’est une adolescence vraiment basée dans le web…

P.L. : Donc c’est aller voir les sites de référence…

A.E.C. : Sites de référence, mais pas que ça, aussi l’accès aux torrents [protocole de partage de fichiers, associé au mouvement pirate et à une certaine communauté underground, NDLR]… Je me souviens, au secondaire, plein d’amis commençaient à avoir des blogues. C’était un peu les débuts de Tumblr [plateforme de création de blogues, sur laquelle est basée le blogue d’Ariel Esteban Cayer, Film Ghoul, NDLR], de cette espèce d’idée de micro-blogging, de partage de listes, d’images, de screen cap [pour screen capture soit capture d’écran, pour le cinéphile une façon de partager des images fortes de films, NDLR]… Je me souviens, j’avais eu un blogue sur MSN pendant un petit bout, puis un blogue sur Tumblr, je crois de 2009 à 2012, et puis un autre blogue, le même que je garde depuis 2012. Donc ça fait quoi, six ans?

P.L. : Ton blogue « Film Ghoul »…

A.E.C. : Oui c’est ça. Ça doit faire dix ans que j’ai des journaux d’une manière ou d’une autre sur internet.

P.L. : C’est une façon aussi peut-être de se réapproprier la cinéphilie, le discours cinéphile?

A.E.C. : C’est sûr qu’il y a une communauté qui se crée. On parle souvent de « Film Twitter », la communauté de cinéma sur Twitter. Il y a absolument une communauté cinéphile sur Tumblr et une certaine cinéphilie qui se crée autour de ça… Il y a un gros accent mis sur la capture d’écran, c’est une belle manière de partager des images fortes. Des images qui nous restent en tête. Je te dirais que, veux, veux pas, il y a beaucoup de films que j’ai découverts de cette manière-là… Si on veut même creuser un peu plus loin, si je fais de l’introspection… Je me considère un formaliste assez assumé, c’est peut-être une bonne ou une mauvaise chose, mais il y a beaucoup de ça qui vient de ces plateformes… Des films comme… Michael Mann est un bon exemple. Mann est quelqu’un que j’ai découvert via ce genre de correspondance cinéphile basée sur l’image. Où tu n’as pas nécessairement besoin que quelqu’un t’explique pourquoi Michael Mann vaut le détour. C’est simplement, bam! Bam! Bam! Bam! Michael Mann ça l’air de ça. Et tu te dis « Holy… ça l’air malade! ».

P.L. : Dans un sens c’est aussi une évolution… Avant, il y avait l’affiche du film; on résumait les films en une image iconique. Ensuite, ce fut les couvertures des VHS, des DVDs, dans les clubs vidéo. Maintenant, comme tu le dis, les captures d’écran. Tu conçois un peu le cinéma par images fortes? Par scènes clés?

A.E.C. : Pas nécessairement. Mais, c’est une part… hum…

P.L. : Inconsciemment…

A.E.C. : Inconsciemment c’est une part de mon penchant formaliste. Ça découle de ça, c’est sûr et certain. C’est une jeune cinéphilie qui se tient là. Tranquillement, il y a des critiques [qui en sortent], une certaine communauté [qui se forme]… Je ne dis pas nécessairement que j’en suis un membre, mais il y a définitivement des blogues que je suis… As-tu entendu parler du film 88:88 [2015, réalisé par Isiah Medina] qui était à Locarno?

P.L. : Oui.

A.E.C. : Il va jouer au TIFF, il va être au New York…

P.L. : Au NYFF.

A.E.C. : Oui. Ça, c’est un cinéaste que j’ai découvert sur Tumblr. Je le suis depuis longtemps. Il publie des captures d’écran de ses propres films, et des films qui l’inspirent. Quand j’ai su qu’il faisait un long-métrage… En fait je voulais avoir son film pour Film POP, mais, tu sais, Locarno, TIFF..

P.L. : Ça n’a pas fonctionné.

A.E.C. : Non c’est ça. Il y a des découvertes comme ça qui sont assez plaisantes et inconcevables dans un autre paradigme de la cinéphilie, j’imagine.

***

P.L. : Tu as mentionné la communauté de « Film Twitter », et puis, ce que je trouve particulièrement intéressant dans ton cas… Je te conçois un peu comme l’ultime cinéphile montréalais, dans le sens où, t’es bilingue, tu as des origines étrangères — bon, en tant que québécois nous avons tous des origines étrangères, françaises, américaines, ou peu importe, moi-même j’ai une grand-mère anglaise. Tu écris très bien dans les deux langues, tu fais de la critique pour Panorama-cinéma, site en ligne, francophone, mais tu écris également sur ton site web en anglais. Nous sommes amis Facebook, tes statuts sont parfois dans une langue ou l’autre ou les deux. J’ai l’impression par exemple que la communauté de Twitter est très anglophone. J’ai l’impression qu’au Québec, et même en France, c’est moins dans nos valeurs, c’est moins naturel… J’ai l’impression qu’on est en retard de cinq ans là-dessus. Je suis sur Twitter [https://twitter.com/PaulLandriau], mais souvent, on dirait que j’interagis plus avec des anglophones, parfois des Montréalais anglophones, qu’avec des francophones. Est-ce que tu le sens ce clivage-là entre les deux langues? Ou pour toi, qui manies les deux, ça se mélange…

A.E.C. : Je le sens absolument ce clivage-là. Je t’avoue que c’est une chose à laquelle je pense assez souvent. C’est quelque chose qui m’habite. Pas nécessairement d’un point de vue personnel, mais certainement d’un point de vue professionnel. À un moment donné tu es pris entre les deux. Tu te demandes : « est-ce que je devrais continuer à écrire en français? », « est-ce que je devrais mettre plus d’efforts à écrire en anglais? ». Pour l’instant j’essaie juste de faire la paix avec tout ça et d’essayer de continuer à mettre la main à la pâte des deux côtés. J’ai deux marchés qui s’ouvrent à moi.

P.L. : Tu as une polyvalence…

A.E.C. : Une polyvalence que je peux utiliser. C’est une bonne chose! Il faut l’entretenir. Autrement, si on s’en tient par exemple qu’à la critique, au Québec, j’ai l’impression que c’est un milieu assez insulaire, en marge, comme tu dis, des réseaux comme Twitter. Je crois que tu l’as remarqué aussi : c’est assez impressionnant de remarquer comment la communauté critique anglophone se tient via ces médias sociaux.

P.L. : Est-ce qu’elle est moins complexée?

A.E.C. : Je pense que oui. Je pense qu’il y a aussi moins ce sens de la compétition. Ou un sens que « mon opinion est meilleure que la tienne » peut-être? Le marché est plus grand! Le marché s’étend sur plusieurs continents, sur tellement de publications. Je ne pense pas qu’il y ait le même sentiment de territoralité. En même temps c’est injuste de les comparer parce qu’on ne parle pas du tout de la même taille de marché. Twitter c’est simplement une fenêtre. J’y vois des critiques en conversation les uns avec les autres de manière naturelle. Aussi parce qu’ils couvrent les mêmes festivals. Tandis qu’on dirait qu’au Québec, la couverture du cinéma à l’international au Québec est réservée à une certaine élite de la presse écrite.

P.L. : Donc un milieu plus conservateur?

A.E.C. : Au Québec? Non. C’est simplement un plus petit milieu qui est hiérarchisé différemment. Du côté anglophone, tu peux écrire pour The AV Club, The Guardian, IndieWire, Notebook, qui est le site de MUBI, ou même National Post, ou ci ou ça. Ici, les options sont plus limitées. Toute cette gang-là va se ramasser au TIFF en même temps et une certaine camaraderie s’installe nécessairement. Du moins, c’est l’impression qu’un réseau comme Twitter va nous donner, d’un point de vue québécois.

***

P.L. : D’ailleurs, en tant que québécois, c’est quelque chose auquel je réfléchis beaucoup dernièrement, et forcément puisqu’on vient de finir la 39e édition du Festival des films du monde… C’est toujours un débat qui revient sur le plancher, mais est-ce qu’à Montréal il n’y a pas trop de festivals, face au bassin cinéphilique, face à la taille de la ville? Est-ce que ce peut-être trop plein de festivals fait que la concentration des journalistes, du buzz, des critiques, des cinéphiles, n’est pas un peu diluée à travers ces évènements? C’est drôle que je demande ça à toi, qui programmes dans deux festivals distincts. Une des choses que je déplore en ce moment, c’est qu’on doit faire des choix… Film POP, c’est du 16 au 20 septembre, en même temps, il y a le Festival de cinéma de la ville de Québec, qui n’est certes pas dans la même ville mais qui est à proximité, du 16 au 27 septembre. Également, au cinéma Impérial, il y a la deuxième édition du festival Corne d’Or du 18 au 23 septembre, celui-ci dédié au cinéma turc uniquement. Donc, le cinéphile, et le journaliste doivent faire des choix déchirants. Est-ce que c’est quelque chose qui te préoccupe? Est-ce que tu y réfléchis? Sachant que ce n’est pas dans ton pouvoir des déplacer les dates des festivals, est-ce que tu penses que c’est un problème, et qu’on ne devrait pas avoir un mégafestival comme le TIFF par exemple?

A.E.C. : Non, au contraire en fait. C’est peut-être contradictoire à ce que je disais tout à l’heure, mais je trouve qu’à Montréal on a vraiment une belle dynamique. J’ai des amis qui vivent et travaillent à Toronto… c’est bien beau TIFF, pour l’industrie, mais… tu ne veux pas être « l’autre festival ». Parce que les journalistes n’y vont pas. L’argent tu ne l’as pas. Le public n’y va pas non plus. Moi ce que j’entends le plus souvent de ces gens-là, c’est que le public sort pour TIFF, et pour Hot Docs, et pour tous les autres il reste chez lui.

P.L. : Ça doit être pareil à Cannes d’ailleurs, j’imagine. Est-ce qu’il y a d’autres festivals sur la Côte d’Azur?

A.E.C. : Il y en a, probablement! À Toronto il y en a d’autres, Reel Asian, Toronto After Dark, le Toronto Japanese Film Festival. J’avais lu qu’il y en a une soixantaine… Je pense qu’il y en a autant qu’ici, c’est juste que tu n’en entends jamais, jamais, jamais parler. Veux, veux pas, ils n’ont pas beaucoup accès aux films, non plus… Tout ça pour dire que je trouve qu’ici, il y a un bel équilibre.

P.L. : Il n’y a pas une espèce de festival mastodonte qui cannibalise le reste du marché.

A.E.C. : Exact et je trouverais dommage que cet écosystème-là disparaisse. Après ça, bon, il faudrait que les fonds publics soient mieux répartis. Sans nécessairement embarquer dans la polémique du FFM… Il faudrait qu’il y ait une réelle évaluation des instances publiques pour voir quels festivals performent le mieux, sont le mieux gérés. Pour que les employés soient mieux rémunérés. Pour que les festivals puissent fonctionner de manière saine. Si tout ça était réglé, après ça l’écosystème qui divise la cinéphilie… c’est sain. Plutôt que de se brûler en 10 jours, on étale ça sur 6 mois.

P.L. : On se brûle en 52 semaines! (Rires)

A.E.C. : C’est ça! (Rires) Chaque année, malgré ça, je suis abasourdi à quel point on arrive à manquer certains films à Montréal.

P.L. : C’est à dire en salles.

A.E.C. : En salles, ou même en festival. Toi comme moi, on suit le cinéma at large, par exemple, à l’aide d’internet et des autres publications qu’on a mentionnées tantôt. On les attend ces films-là…

P.L. : Par exemple, il y a deux semaines, un de mes films préférés de 2012 [vu lors du TIFF 2012, NDLR], GANGS OF WASSEYPUR, un film indien de cinq heures et demie sortait en Blu-ray, trois ans plus tard au Québec. Alors que chaque festival, ou presque, a quand même son lot de films insignifiants, ou du moins… ça dépend des festivals. Film POP, on parle de seulement une dizaine de films, donc ce n’est pas le même problème qu’un festival comme le FFM ou que Fantasia ou le FNC où il y a des centaines de films… Parlons de Film POP!

***

P.L. : C’est ta deuxième année à la barre de la programmation. La différence entre ça et un festival comme Fantasia c’est que c’est d’abord et avant tout un festival de musique auquel se greffe cette programmation d’une dizaine de films. Tu es responsable de cette programmation. Il y a une ligne éditoriale affiliée à la musique, mais Fantasia aussi possède une certaine ligne éditoriale [autour du film de genre, NDLR]; est-ce que ton travail change fondamentalement entre les deux ou ça se ressemble en tout point?

A.E.C. : Je te dirais que j’ai beaucoup plus de liberté, d’une certaine manière. Étant le seul patron et unique programmateur de ma section. Ça me permet de prendre des décisions que je n’ai pas à justifier à personne. Ensuite, le processus reste sensiblement le même. C’est énormément de visionnement. Pour ne pas se perdre là-dedans il faut maintenir une certaine ligne éditoriale. Encore une fois, c’est une ligne éditoriale que j’ajuste d’année en année. Outre l’aspect musical. Mais ça, c’est tellement vaste que je peux m’y perdre et m’y donner à cœur joie.

P.L. : D’ailleurs, l’année passée, on se rend compte que pour certains films, on cherche un peu le lien avec la musique. Peut-être qu’on devrait simplement l’oublier et ne pas s’en faire et apprécier les films. Par exemple, il y a avait LISTEN UP PHILIP d’Alex Ross Perry l’an passé, qui, c’est vrai, a une trame sonore très jazz, ça fait très Woody Allen dans les années 70, on est à New York, c’est à propos d’un écrivain. Un film très mélancolique et très drôle aussi. Pour moi, c’était l’un des meilleurs films de l’année. Je ne l’avais pas vu au festival malheureusement, mais je l’avais attrapé par la suite. Donc pour toi, un film comme ça, ça peut rejoindre une programmation de festival musical?

A.E.C. : Oui! Absolument. Écoute. Oui, il y a le lien, assez mince, avec la musique. Mais après ça, face à un film comme ça, je me demande, est-ce qu’il va jouer à Montréal? Est-ce que quelqu’un d’autre va le programmer? Si non, si ce n’est pas le cas, est-ce que le contenu, les thématiques du film, correspondent au public de POP Montréal et à ce que le festival représente? Face à un film comme ça, de tout bord tout côté, c’est un gros oui. C’est un film qui est collé sur une certaine conception de la trentaine, qui est collé sur une certaine conception de l’artiste et de l’individu. POP Montréal, oui c’est un festival majoritairement musical mais c’est aussi plusieurs volets, dont Art POP ou POP Symposium, par exemple, qui ne se posent pas nécessairement la question « Est-ce qu’il y a un lien musical? ». Ils se posent simplement la question, « Est-ce que les œuvres d’art ou les invités que j’amène au festival répondent à la dynamique du festival et à la place qu’il occupe dans la ville? ». Et au public que celui-ci attire. Une certaine conception de la jeunesse et de l’art émergent à Montréal. Après ça, LISTEN UP PHILIP, c’est un peu tout ça. C’est un feeling. Un feeling que t’écoutes…

P.L. : Donc tu travailles par instinct?

A.E.C. : Oui beaucoup. Surtout pour justifier des choix comme ça.

P.L. : Finalement, à voir les films, on vient un peu à te connaître par la bande. Un peu comme un auteur qui, à travers son œuvre, finit toujours par se découvrir, si l’on est attentif. J’ai l’impression qu’en voyant ces films-là, on peut avoir le portrait de qui tu es…

A.E.C. : (rires)

P.L. : Est-ce que tu as l’impression de te dévoiler chaque année? Est-ce que tu as l’impression d’effectuer une certaine mise à nu?

A.E.C. : Ben… C’est sûr qu’il y a un plaisir à programmer une section seul. Je ne sais pas si j’irais jusqu’à la mise à nu, mais c’est certain qu’à un moment donné, dans un processus de programmation, tu arrives à une groove qui est un peu autobiographique. La programmation, c’est tellement de ton temps, c’est tellement une extension serrée de ta propre cinéphilie. Une extension de ton instinct critique par exemple. Tout part d’une appréciation personnelle. Du moins, d’une appréciation, pour ne pas dire subjective, mais quelque part entre les deux. C’est une appréciation qui est assez proche de celle de la critique, mais qui en est différente, puisque tu as aussi toujours ton public en tête. Il y a une certaine nuance là, que je tiens à préciser. Donc au fil de l’année, quand je visionne ces films, je filtre énormément de données et j’essaie de constituer un tout qui reflète un peu le meilleur des mondes de ce parcours-là. C’est sûr qu’il y a d’autres facteurs comme la disponibilité des films, les festivals qui te font compétition, qui essaient tous d’avoir les mêmes films. Au final, je veux un tout qui est cohérent. Pour que ce tout-là soit cohérent, je résume nécessairement les six derniers mois de ma vie.

P.L. : Je regardais par exemple la bande-annonce du film THE COCKPIT [2015, qui va jouer à Film POP, NDLR] de Sho Miyake, un cinéaste japonais que je ne connais pas du tout. Pour résumer rapidement, COCKPIT c’est une espèce de point de vue, si je comprends bien, qui est assez fixe durant tout le film, d’une bande de musiciens qui composent une pièce de hip-hop. Je voyais ce jeune-là, qui était sur son sampler, je me disais « finalement, ce gars-là c’est Ariel »…

A.E.C. : (Rires)

P.L. : Une personne qui reste des semaines et des semaines derrière son bureau, soit à voir des screeners [copie de visionnement réservée aux professionnels, NDLR], ou à échanger des courriels, parce que j’imagine que ton emploi, c’est beaucoup l’échange de courriels, de confirmation, de choix déchirants, des tableaux Excel… Je ne sais pas exactement comment tu travailles…

A.E.C. : Oui c’est un peu ça. Beaucoup, beaucoup de courriels! Je suis nul avec Excel mais j’apprends! Tu n’as pas le choix. C’est la partie moins le fun de la job. Énormément de courriels, du cas par cas. Parfois tu passes une heure sur un courriel parce qu’il faut que ça soit top pour avoir le film que tu veux… j’imagine que plus d’années tu fais ça, moins de temps tu passes sur tes courriels. Ça fait partie de la job… mais merci! C’est une drôle de comparaison. Une bonne comparaison. C’est certain qu’un moment donné, comme j’ai dit tantôt, il y a une certaine part d’autobiographie qui s’installe. Il faut préciser, ça s’applique uniquement à la programmation de ce genre de section. Quand tu travailles sur une programmation de 145 films [telle celle de Fantasia, dont Ariel est l’un des nombreux programmeurs, NDLR], ce n’est pas pareil. C’est une extension de tes goûts mais il n’y a pas de I in team. Dans le cas de Film POP, c’est ça qui est le fun, c’est que j’ai carte blanche pour amener quelque chose qui est à mon image. Un reflet de mes goûts mais aussi quelque chose que je trouve est solide, concret. Ça, ça peut être comparé au travail d’un beat-maker.

P.L. : En plus, le musicien de hip-hop va chercher un morceau ici, un extrait là-bas pour essayer de composer un tout mélodique et cohérent…

A.E.C. : Oui, c’est vraiment une bonne comparaison.

***

P.L. : Donc si c’est un reflet de tes goûts, une partie de tes goûts c’est également présenter SHOWGIRLS [1995] au Cinéma L’Amour, vendredi minuit. C’est un film de Paul Verhoeven. Je ne l’ai jamais vu ce film-là! J’ai vu d’autres films de Verhoeven. Qu’est-ce qui t’attire dans ce film-là, pourquoi ça fait l’évènement cette année?

A.E.C. : SHOWGIRLS… Faut dire que j’ai été inspiré par le livre d’Adam Nayman [IT DOESN’T SUCK: SHOWGIRLS] que j’ai commencé l’an passé et fini cette année. C’est vraiment un excellent livre. D’un point de vue de critique c’est un exercice de déconstruction… l’as-tu lu?

P.L. : Non, je ne l’ai pas lu.

A.E.C. : C’est un exercice d’argumentation en béton, mais qui est aussi fascinant dans sa manière de traiter du film de manière très objective et historique. Des facteurs qui ont mené à…

P.L. : À sa réception.

A.E.C. : À sa réception comme « l’un des pires films de tous les temps ».

P.L. : C’est le vingtième anniversaire cette année. Verhoeven, qui était déjà bien installé dans sa carrière hollywoodienne. Au milieu des années 90, c’était un des noms qui comptaient.

A.E.C. : Mi 80 à fin 90, certainement.

P.L. : Donc ce film-là sort, c’est un film qui est NC-17, aux États-Unis, ça veut dire un film interdit aux moins de 17 ans, et ça signe généralement la mort, du moins commercial, d’un film. À ce jour c’est encore le film NC-17 le plus populaire aux États-Unis.

A.E.C. : Et aussi l’un des plus profitables. Parce que, comme un ROCKY HORROR PICTURE SHOW, c’est un film qui continue à être booké dans des festivals comme Film POP ou pour des projections évènementielles. La vente en vidéo est très, très importante.

P.L. : Est-ce que les gens n’osaient pas le voir en salles?

A.E.C. : C’est sûr qu’il y a de ça. Le livre traite de l’aspect commercial, du NC-17, qui fait que tu coupes dans ton public. À part de ça… J’ai vu ce film-là pour la première fois il y a peut-être deux ans, un peu moins. C’est assez récent. Honnêtement, ça m’a juste jeté sur le cul. De constater qu’un film aussi bien fait et ambitieux, pour plein de raisons peut être considéré comme l’un des pires de tous les temps… Fuck that! j’irais même jusqu’à dire que c’est un chef-d’œuvre! Honnêtement! En termes de cinéma, je considère que ce film est incroyablement bien fait. Structurellement, il y a plein de petits détails de mise en scène et d’écriture… c’est du travail de grand cinéaste. Une ampleur thématique, des espèces de parallélismes vraiment ambitieux, des chorégraphies de mise en scène, mais aussi des chorégraphies de steadycam [système de stabilisation de caméra développé dans les années 70, NDLR], des cadrages vraiment intéressants, que ce soit de la scène ou de personnages dans des miroirs… C’est un film qui est vraiment grandiose sur tous les points.

P.L. : D’ailleurs, j’ouvre une parenthèse mais est-ce que tu as vu le film EDEN, cette année, de Mia Hansen-Løve?

A.E.C. : Non, je veux beaucoup le voir.

P.L. : C’est un film que je n’ai pas beaucoup aimé, mais il y a un personnage du gérant qui fait jouer SHOWGIRLS à répétition aux musiciens, qui défend le discours justement que c’est un chef-d’œuvre du cinéma américain et personne ne veut le croire… On dirait qu’il y a vraiment ce bassin d’ardents défenseurs du film alors que généralement parlant… c’est un film qui a été détesté à la sortie. On va pouvoir le revoir ce vendredi minuit au Cinéma L’Amour et se faire sa propre opinion. Est-ce qu’il reste des billets?

A.E.C. : Oui. Il reste des billets. Pour en finir avec SHOWGIRLS, j’ai eu de la difficulté à réconcilier sa réputation avec l’expérience que j’ai eue à l’écouter. Oui, les performances sont à 11, c’est camp, c’est drôle, c’est satirique, c’est grossier. Mais encore? Les gens adorent pourtant STARSHIP TROOPERS [1997, également de Verhoeven, NDLR].

P.L. : Mais, à l’époque, STARSHIP TROOPERS, c’est un autre échec critique.

A.E.C. : Absolument! Du moins, j’espère que SHOWGIRLS aura droit à la même reconsidération. Et ce n’est pas juste de l’auteurisme fervant et aveugle, mais il y a quelque chose dans ce film. Pour moi c’est vraiment le peak de la carrière de Verhoeven. Est-ce que c’est mon préféré? Je ne sais pas, mais pour moi c’est le moment où il réalise un peu son chef-d’œuvre et ensuite il dérive lentement pour le reste. Ça anticipe vraiment la démarche de STARSHIP TROOPERS, mais c’est un film qui est moins… grossier, si on veut? Ou du moins, c’est un film où la satire et le style, le campiness généralisé, sont en lien direct avec le sujet. Tout est cohérent. Autant la mise en scène que les mouvements de caméra excessifs, les couleurs, l’éclairage. C’est vraiment un grand film, et je crois que les gens n’étaient pas sur cette longueur d’onde. Et ils n’étaient pas prêts à l’être. C’est correct de rire de ce film-là, je crois même que c’est fait pour ça, d’une certaine manière…

P.L. : On peut rire d’un film tout en l’aimant.

A.E.C. : Je pense que oui. Les gens disent que par exemple, la performance de [Elizabeth] Berkley c’est une des pires, mais, je pense que quiconque a fait des films ou même écouté beaucoup de films… Tu réalises que tu n’arrives pas à une performance comme ça par hasard… Si c’était un premier film, peut-être, mais une performance comme ça, venant de quelqu’un comme Verhoeven qui a quoi, vingt films derrière la cravate à ce moment-là? Il serait arrivé là sans l’avoir voulu? Sans l’avoir sculpté? Qui laisse son actrice s’emporter comme ça et lancer des frites au visage des autres… sans le vouloir? Quelque part, ceux qui disent que cette performance est hors de contrôle ont raison, oui elle l’est, mais c’est voulu. Verhoeven et Berkley ont travaillé pour que cette performance-là ait lieu.

P.L. : Un peu comme les critiques envers Shelley Duvall dans THE SHINING [1980]?

A.E.C. : Absolument. C’est pas Kubrick qui ferme les yeux et qui n’est pas au courant de ce qui se passe sur son plateau. Bon, on rentre un peu dans une conversation sur la méthodologie de critique, mais parfois, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de critiques qui refusent de voir certaines choses. Quand leurs sensibilités sont froissées [des performances comme celle de Berkley] deviennent soudainement accidentelles.

***

P.L. : Autre film à la programmation, HOT SUGAR’S COLD WORLD [2015 Adam Bhala Lough]. Je ne connaissais pas du tout cet artiste, et tantôt en faisait des recherches, je me suis mis à l’écouter. C’est quelqu’un qui fait de la musique minimaliste, électro. C’est très très bon. Moi, je ne suis pas du tout quelqu’un de mélomane, peut-être que je découvre après tout le monde, mais j’ai passé la matinée à écouter ça. C’est un film, un documentaire qui s’attarde sur son processus créatif?

A.E.C. : Oui. C’est du pur bonbon. Moi non plus je ne connaissais pas Hot Sugar. Ce n’est pas vraiment ça qui m’a attiré au projet. Par contre, j’avais vu un film précédent du réalisateur, sur Lee Scratch Perry [THE UPSETTER, 2008] qui est un pionnier du reggae. Un film vraiment sympathique qui avait joué au Blue Sunshine [défunt cinéclub et institut montréalais dédié au cinéma psychotronique, auquel a entre autres participé Ariel, NDLR] dans le temps. Dans mon processus de repérage, je suis tombé sur ce film-là : ça avait l’air très beau, très bien mis en scène, vraiment le fun, et ce l’est. C’est un portrait d’un musicien excentrique, un hipster très awkward, pardonne mon anglicisme. Peut-être à l’image des musiciens qui vont jouer à POP Montréal (rires). En même temps, c’est aussi un portrait de musicien propre de l’époque à laquelle on vit et dont on parlait tantôt. Sa popularité entière, le film parle de ça, est articulée autour de sa présence web. C’est quelqu’un qui n’a pas de label ni de CD physique. Tout est sur Bandcamp [plateforme web adoptée par de nombreux musiciens indépendants, NDLR], sur Twitter, via Tumblr… Il s’est créé un public comme ça. Ce qui est bien dans sa démarche, c’est qu’il travaille entièrement de sons trouvés. Il a vraiment une belle démarche, où il va enregistrer par exemple, le son de la ventilation, ou des conversations. Il y a une séquence dans le film où il va à des funérailles auxquelles il n’est pas invité et il fait juste enregistrer le son du silence des funérailles. Le son du deuil. Avec le roomtone [son d’ambiance lors d’un tournage, NDLR], il va créer des textures. Il travaille entièrement comme ça. Le film relate sa quête de son. Il y a aussi plein de caméos dans le film auxquels je ne m’attendais vraiment pas, qui sont venus un peu confirmer la sélection du film quand je l’ai vu. Il y a Jim Jarmusch qui vient faire un tour, l’astrophysicien Neil deGrasse Tyson, il y a d’anciens membres de Das Racist… Donc il y a une belle brochette d’invités qui font que, justement, c’est du bonbon.

P.L. : Il y a certains de ces films-là qui sont quand même assez méconnus, et j’imagine que chaque année ça prend un peu un gros bang!, un gros film pour en faire parler et attirer le public. Cette année on peut dire que c’est THE REFLEKTOR TAPES…

A.E.C. : Oui.

P.L. :… de Kahlil Joseph, sur le nouvel album d’Arcade Fire…

A.E.C. : Oui, enfin, l’album de 2013, le plus récent [Reflektor].

P.L. : Le plus récent, et donc, c’est quoi ce film-là? Un film de concert, un making-of?

A.E.C. : C’est un gros hybride de tout ce que tu viens de mentionner. Je te dirais que la comparaison la plus apte est celle du scrapbook. Une sorte de scrapbook vidéo où Kahlil Joseph vient composer, autant à l’aide d’images inédites qu’il a mises en scène pour le documentaire, mais aussi d’images plus personnelles du groupe en studio, ou encore d’eux qui déconnent avec une petite caméra betacam, ou de leur voyage en Haïti, avant l’enregistrement de l’album ou de leur voyage en Jamaïque. Donc c’est vraiment un gros mélange de tout ça. C’est très collage comme approche.

P.L. : Même dans la façon de filmer, dans la bande-annonce, on peut voir plusieurs types de ratios différents, de traitement de l’image… On imagine qu’il y a eu plusieurs types de caméras utilisées pour le film.

A.E.C. : Absolument, et quelque part… il y a tout ce jeu thématique autour de l’idée du miroir, d’un miroir fragmenté… Comment entrer dans la psychée de ce groupe-là en plein processus créatif? C’est un peu ma ligne directrice, ou du moins la thématique qui s’est formée dans la section cette année…

P.L. : Autour de ce film?

A.E.C. : Non, pas autour de ce film-là, qui a été confirmé assez tard, mais en le voyant, j’ai été heureux de retrouver quelque chose qui rejoint par exemple THE COCKPIT ou HOT SUGAR’S COLD WORLD. De la même manière qu’a Hot Sugar de composer, ou OMSB de THE COCKPIT de sampler, ou bien dans la manière qu’a Trent Harris, le sujet de THE BEAVER TRILOGY PART IV — dont on n’a pas parlé — de refaire et repasser obsessivement sur le même court métrage, Kahlil Joseph est venu composer un mixtape avec les différents morceaux de ce film-là. Un mixtape à la sauce Arcade Fire qui vient déconstruire le processus d’enregistrement de REFLEKTOR. Donc cette image du miroir cassé, où l’on recombine les morceaux, ça serait ça ma ligne directrice cette année. On pourrait même dire que Les Blank, dont je montre A POEM IS A NAKED PERSON, rentre dans cette description-là de par ses talents de monteur.

P.L. : Dans la bande-annonce de REFLEKTOR TAPES on voit un homme qui est recouvert de miroirs, ce fût utilisé pour les concerts si je comprends bien?

A.E.C. : Exact, oui.

P.L. : C’est vraiment une sublime image de cinéma.

A.E.C. : Oui absolument. Arcade Fire ont toujours de l’excellent visuel pour tout ce qu’ils font. Ça, c’était un des danseurs quand je les ai vus au parc Jean-Drapeau l’année dernière. C’était sublime.

P.L. : Un peu comme une boule disco humaine?

A.E.C. : Exact. D’ailleurs ça va être une super belle soirée. Rara Soley, un rara band haïtien, va être de la partie, et après le film Win Butler [sous le nom de Windows98, NDLR] fait le DJ au Rialto. Toute la soirée c’est show, film, gros after-party. POP Montréal habite tout le Rialto, donc l’after-party aura lieu au même endroit.

P.L. : Donc ceux qui ont un billet déjà, ça inclut tout ça?

A.E.C. : Oui. Plein de surprises vous attendent!

P.L. : C’est jeudi soir à 20 h et c’est ce qui va lancer Film POP avec un gros boom cette année! Merci beaucoup Ariel, on te souhaite un beau festival.

Toutes les informations pour Film POP sont disponibles au: http://popmontreal.com/fr/film-pop-2015/.
Vous pouvez suivre Ariel Esteban Cayer sur Twitter (https://twitter.com/arielecayer) et sur son blogue (http://filmghoul.tumblr.com).

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