Un safari dans le ghetto

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14 septembre 2015 par Benjamin Pelletier

Noir (NWA)

« Je suis juste tannée de vivre dans la violence », finit par nous dire Fleur (Julie Djiezion), jeune mère noire prisonnière d’un ghetto montréalais et, par la même entremise, de l’univers simpliste et réducteur du pseudo film social NOIR (NWA) d’Yves Christian Fournier. Captive d’une relation abusive avec son copain de gang de rue, elle circule, tout comme les trois autres personnages centraux qui orientent le récit, dans l’enfer quotidien des quartiers défavorisés gouvernés par le crime et la haine. D’autres, de leur côté, désirent plutôt s’immiscer davantage dans ce merdier en tentant de grimper les échelons d’une carrière de gangster. Peu importe les décisions qu’ils prennent, on s’attend à ce que ces êtres finissent par connaître des destins lugubres.

Même si tous ces éléments narratifs, qu’on identifie plutôt rapidement en visionnant simplement la bande-annonce, semblent plus que familiers, rien ne nous empêche de laisser la chance au coureur. Il s’agit quand même, après tout, du retour au grand écran du réalisateur Yves Christian Fournier (TOUT EST PARFAIT) après sept ans d’absence. Beaucoup d’autres artisans talentueux, notamment Jessica Lee Gagné à la direction photo, sont aussi de la partie. Et plus spécialement, à une époque où on dénonce souvent ici et là le manque de diversité ethnique des sujets qu’on choisit de filmer dans le cinéma québécois, on ne s’opposera tout de même pas à une œuvre qui pose son regard sur une réalité culturelle et sociale qui est belle et bien présente chez nous : celle des ghettos et des gangs de rue.

Cependant, après avoir assisté à beaucoup trop de scènes sans nuance où les dialogues martèlent incessamment les mêmes idées simplettes, après s’être retrouvé pris en otage à répétition par des moments de violence bêtement scabreux (souvent envers des femmes, d’ailleurs) qui tentent de masquer le vide dramatique du film par leur sensationnalisme criard, on voit très vite qu’on se trouve bien loin d’un BOYZ N THE HOOD ou d’un MENACE II SOCIETY québécois. Si c’est à quoi le scénario de Jean-Hervé Désiré aspire, il n’en a décidément retenu que les clichés et non l’humanité. Je veux dire, à combien de variations de phrases comme « Il faut que je change de vie » et « Je dois me prendre en main » aura-t-on droit? Combien de temps le spectateur prendra-t-il avant de réaliser que les destins individuels de ces personnages en carton vont immanquablement converger lors d’une conclusion forcée, digne de tout film choral artificiel? Probablement beaucoup moins que le scénariste le pense.

En ce qui a trait à sa mise en scène, NOIR n’offre rien qui saurait alléger les (grandes) failles de son scénario. Le traitement visuel de Fournier alterne sans discernement entre plans-séquences inutiles, champs-contrechamps ennuyeux et ralentis aléatoires; on a droit à une réalisation techniquement compétente sans plus, à la fois léchée et élémentaire, mais complètement indépendante de ses sujets. Le spectateur est traîné dans un safari touristique plutôt que d’être immergé dans un monde à part entière. L’abus du téléobjectif détourne constamment notre attention des détails du milieu exploré pour plutôt nous enfermer dans l’ennui des banalités scénaristiques échangées entre personnages. Les images manquent trop de spontanéité pour être qualifiées de « documentaires » dans leurs intentions. Plusieurs travellings latéraux du quartier nous sont montrés en tant que plans de transition uniquement, comme si le film était timide d’aborder l’aspect montréalais de son récit. On se retrouve donc avec un autre énième film de gangsters d’un ghetto x qui confond portée « universelle » avec « insignifiante », récit souligné d’un traitement esthétique des plus plastiques.

Pour revenir à la question des femmes, il semble que tous les personnages féminins de NOIR, à un moment ou un autre, se font tous harceler, baiser, ou même violer à l’écran. Fournier et compagnie ont au moins le courage de ne pas détourner le regard de la misogynie perverse qui règne souvent dans ce genre de milieu, ça on leur donne. Toutefois, lorsque Fleur embrasse son copain gangster sur le front après que celui-ci la traite de « pute », ou que Suzie (Jade-Mariuka Robitaille), agente de police en infiltration, tombe amoureuse de sa cible simplement parce qu’il est beau et qu’il lui fait boire du bon vin, on n’assiste plus tant à une dénonciation de la dure réalité des femmes de gangs de rues qu’à un film dont l’écriture schématique et maladroite réduit les sujets qu’il prétend défendre. NOIR, c’est un film où l’inclusion d’une image de fellation forcée avec fusil sur la tempe se veut audacieuse et « réaliste », alors qu’en réalité ce genre de violence gratuite envers les femmes, des plus facile et inerte, ne sert qu’à titiller un spectateur à qui on tente de faire vivre, superficiellement, le danger de se promener dans une jungle urbaine autre, qu’il ne connaît pas.

Car réduire ses sujets, c’est tout ce que le film, au final, réussit à faire. Dans le deuxième long métrage de Fournier, les protagonistes, supposées figures d’empathie, ne sont filmés qu’en tant qu’autre et autre uniquement. Les décisions qu’ils entreprennent tout au long du récit sont souvent si stupides et contradictoires qu’il est rarement possible pour le spectateur de s’identifier à eux; le scénario ignore leur potentielle complexité pour plutôt les lancer dans des traquenards narratifs conventionnels qu’on a déjà vus mille et une fois auparavant. Une prétention abjecte émane de l’ensemble, celle de vouloir nous faire assister à un dur constat social sur les ghettos alors qu’au contraire on ne fait que remâcher des généralités. Ce genre de vision de l’autre, ultimement, ne nous en rapproche pas et ne fait que renforcer les stéréotypes. Rien n’est édifié, rien n’est dénoncé. Après avoir visionné NOIR, tout ce que j’ai appris, c’est que la vie des gens qui vivent à Montréal Nord, ou bien dans Saint-Michel, ou peu importe, ne ressemble qu’à un très mauvais film de hood. Cette communauté mérite certainement mieux.

3

Noir (NWA) / N.O.I.R. – 2015 – 110 min – Canada (Québec) – Yves Christian Fournier

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