En eaux troubles

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29 juillet 2015 par Paul Landriau

Haemoo

Adapté d’une pièce adaptée d’une véritable tragédie, HAEMOO poursuit cette longue tradition du cinéma frissonnant à gros budget et férocement efficace qui émane constamment de la Corée du Sud depuis une petite vingtaine d’années. Ce cinéma qui manie le découpage et la mise en place de scènes mémorables avec brio et qui fait le plaisir des cinéphiles du monde entier. Forcément similaire à l’industrie japonaise, le cinéma sud-coréen puise dans son moule à jeunes idoles pour former les futures starlettes (qui ne deviendront pas tous des acteurs) de demain. Ce sera donc un premier rôle au cinéma pour Yoo-chun Park après des années de musique pop et apparitions télé, en terre natale ou sur l’archipel. Il interprète le jeune premier d’un équipage fauché devant se serrer les coudes, mené avec force par le capitaine Kang (Yun-seok Kim), qui lui évoque la présence d’un Song Kang-ho sans en atteindre toutefois le génie.

Le capitaine, face à la réalité de la situation poissonnière du nouveau millénaire, doit mettre de côté ses nobles, mais peu rentables activités afin d’accepter de faire entrer subtilement une trentaine de Sino-Coréens sans papiers qui souhaitent profiter de l’économie bondissante de la Corée du Sud afin d’envoyer à la maison un soutien. Économie en plein boom justement parce que la main-d’œuvre bon marché d’origine chinoise, et clandestine permet à l’industrie de se bonifier. Un grand serpent (de mer) qui se mange la queue. Kang, avec ses fidèles employés, qui le suivent là où sa femme a depuis longtemps abdiqué, tente donc le coup afin peut-être de donner un coup de neuf à sa vieille péniche, rouillée et fatiguée, à l’image de son maître à bord. Ce dernier, en Dieu bienveillant, impose sa loi et rappelle à sa cargaison illégitime la précocité de leur propre souffle.

Ce qui fascine dans les films se passant majoritairement en mer est la proximité des personnages et l’incapacité à fuir. Les DAS BOOT, JAWS, TITANIC, TRANSATLANTIQUE dernièrement pour inclure un exemple québécois, ces films au bord de l’eau sont toujours prompts au drame, car chaque tension doit se résoudre à l’intérieur du même lieu, les personnages ne pouvant « rentrer chez eux ». La première heure du film est ici excellente, et on sent l’inspiration théâtrale qui présente une économie de lieu, mais une efficacité à poser des pièges narratifs qui vont inévitablement faire des victimes dans un acte ultérieur. On se plait alors à anticiper les conflits qui ne manqueront pas de s’installer entre tel et tel personnage. Cependant, un traitement plus développé de cet équipage aurait grandement bonifié cette tension. Si quelques marins se démarquent, en premier lieu grâce au charisme de leur interprète, trop ne sont que des caricatures, style le matelot vigoureux en manque de chair.

Le cinéaste est patient et récompense l’attente du spectateur par quelques scènes pleinement satisfaisantes au niveau narratif et viscéral, comme ce transfert d’immigrants par une nuit où la pluie incessante et les vagues menaçantes rendent l’opération très glissante. Il ne faut au fond que de passer d’une coque à l’autre et pourtant on serre les poings et on craint pour ces pauvres âmes. Le metteur en scène le sait bien et fait plonger dans l’abyme une jeune femme avec presque un soupçon de cruauté. Faiblesse de l’une pour présenter l’héroïsme de l’autre, car la vie en mer est l’étoffe des héros.

Ces héros devront se questionner sur leurs actions lorsque la bravoure n’est plus requise et que la malchance s’y mêle. Que faire quand on doit exécuter l’impossible, sinon se tourner vers le capitaine, qui devra assumer son rôle de divinité et prendre de droit la vie qui lui revient? On suit alors sans réfléchir les actes insensés qui découlent d’une situation malencontreuse et possiblement évitable, pour peu que l’on navigue en eaux claires. Lorsque l’Homme s’aventure en terrain brumeux, il risque de s’y perdre. La scène tragique qui donne son sens au film est d’une dureté et d’un cauchemar sans égal. Si dans UGETSU le personnage voguait sur les brumes en direction d’une destination rêvée, l’équipage se trouve ici à flotter dans un cauchemar, vision humide de l’enfer sur mer. De telles actions ne s’oublient pas.

Si l’on prend plaisir et que le film est très efficace, notamment au niveau de la direction photo, on regrette une deuxième moitié un peu bâclée et expéditive, comme si on craignait de perdre l’attention de l’audience, suivie d’un épilogue aussi superflu que niais. Ça tranche avec le reste. On ne regrette pas la traversée, mais on aurait aimé une arrivée aussi excitante que le départ.

6

Haemoo / Sea Fog – 2014 – 111 min – Corée du Sud – Sung-bo Shim

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