Sion Sono’s DREAMS

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28 juillet 2015 par Paul Landriau

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Il semble qu’en terre nippone, berceau du miracle économique de l’après-guerre ainsi que de la bulle techno quelques 30 ans plus tard, l’évolution explosive d’une carrière n’est que phénomène quotidien. Un simple humoriste tel Takehi Kitano ou encore Hitoshi Matsumoto peut devenir un cinéaste adulé mondialement. Un vidéaste sans complexe (Takashi Miike) peut enchaîner les projets à microbudget à un rythme endiablé avant de se faire donner les clés nationales et être considéré comme l’un des cinéastes locaux les plus importants.

Sion Sono lui, artiste multidisciplinaire et éclaté, qui filmait il y une trentaine d’années des petits courts-métrages faits avec des bouts de ficelle, dans lesquels il portait multiple chapeaux, s’intéressant d’abord aux possibilités de cette caméra, qu’elle soit analogue ou digitale, peu importe du moment qu’elle peut traduire en mouvements son train de pensée, se trouve maintenant à la barre de pas moins de six longs métrages en ce millésime riche. Plutôt qu’un éclatement des ressources et une dilatation du résultat, il faut surtout voir en cette année de tous les possibles un alignement des astres sans précédent pour l’auteur, qui suite à de nombreux succès en festivals (où il est plus apprécié qu’en terre natale) peut enfin produire avec la même fougue que celle qui l’habite.

Ces nombreux projets, dans les dernières années, puisent autant dans le low art que dans le high art. Une volonté populiste de faire du cinéma et de rester soi-même, comme une confession sous le couvert du divertissement malgré tout. Joueur qui se questionne, citoyen qui s’amuse, Sono décortique la bête nippone et fait de l’archipel son terrain de jeu, mais aussi son coffre à outils. Quand il n’adapte pas un manga (TOKYO TRIBE) ou porte à l’écran une vision fantasmée de lui-même (WHY DON’T YOU PLAY IN HELL?), il reconfigure un roman best-seller, cette fois RIARU ONIGOKKO de Yusuke Yamada, déjà adapté en 2008 par Issei Shibata, le succès de celui-ci menant même à trois suites. En traduction littérale THE CHASING WORLD, TAG se place comme un autre coup de maître du cinéaste, qui semble manier l’objectif comme Hokusai le pinceau. Au Japon, le geste impressionne davantage que le résultat, d’où un certain culte de la personnalité. Sono-sensei donc, remanie à sa façon cette histoire de jeunes adolescentes pourchassées par un esprit diabolique et prisonnières d’un vortex confondant réalité et fiction. Trio d’actrices pour un trio scénaristique qui n’est pas tout à fait parallèle ni croisé, où les frontières entre les segments s’amenuisent et se perdent l’une dans l’autre… Un véritable triangle des Bermudes qui ne cesse de se reconfigurer à même son dévoilement. Mitsuko (Reina Triendl) se rend à l’école en compagnie de ses camarades un beau matin d’automne, à bord du bus. Ses amies et elle papotent, se taquinent, rient de bon cœur. Mitsuko, en pleine rédaction d’un poème sûrement très touchant échappe sa plume au sol et sans le savoir échappe à la mort. Un soudain et improbable coup de vent (?) écarte le bus en deux et son équipage se retrouve décapité ou éviscéré, dépendamment de sa position précédente. Mitsuko donc, à genoux avec sa plume, est l’unique survivante. Elle se relève péniblement, son uniforme traditionnel couvert de sang, éberlue et probablement marquée à perpétuité.

S’en suit une scène loufoque et effrayante où Mitsuko doit courir, toujours plus, ici et là, alors qu’une caméra subjective, au ras le sol, captant les feuilles mortes qui accompagneront bientôt les écolières, la suit incessamment, voulant visiblement en finir avec elle. Elle crie et s’enfuit et s’essouffle et pleure, et chaque nouveau passant ne soupçonnant pas ce mal incarné ne peut même être surpris qu’il se trouve immédiatement tranché en deux par la force de ce vent invisible et omnipotent. Mitsuko, toujours, se jette au sol et rate de peu l’arrêt total. Après ce qui doit lui sembler comme une éternité en enfer, le vent semble se calmer et partir au loin. Ne reste plus pour Mitsuko que de tituber jusqu’au ruisseau le plus près pour tenter de nettoyer son uniforme barbouillé d’un sang maintenant pluriel et anonyme. Elle marche, sans conviction, vers l’école, ce lieu d’apprentissage qui sera la pierre tombale de toute une génération, alors que tout autour d’elle marchent gaiement ses amies, qu’elle voyait écartelées il y a quelques minutes. Ces amies rigolent et s’amusent de voir Mitsuko trempée et visiblement sous le choc. Que se passe-t-il? se demande-t-elle. Elle raconte alors à ses copines le cauchemar qu’elle vient de vivre (croit-elle?) et, comme après un réveil particulièrement pénible, suite à une nuit agitée, doit reprendre le cours de son quotidien en tentant d’effacer de sa mémoire les images terribles qu’elle a vues.

Ce ne sera que le début d’un long labyrinthe étonnant et ludique auquel nous a habitué Sion Sono, dans lequel Mitsuko passera le relais narratif (d’où le jeu de tag titulaire), à deux autres amies, et tel un rêve lynchien ou une narration dupieuse, les passages de l’un à l’autre ne se fera jamais en évidence, mais plutôt en cachette, souvent à notre insu. Si l’ouverture est aussi éclatée et marquante que celle de SUICIDE CLUB, le reste du court film (moins de 90 minutes) est tout aussi rythmé et énergique. On ressort d’un tel film le cœur battant et l’envie de faire du cinéma nous prend. Comme les plus grands, Sono semble rendre l’exercice facile. À travers son regard, son traitement, n’importe quelle prémisse farfelue semble trouver sa voie logique et suivre une évolution que l’on n’aurait jamais soupçonnée. Son cinéma est si unique qu’il est indescriptible, et jusqu’à un certain point, dur à critiquer. Rien ne ressemble à du Sion Sono qu’un autre film de Sion Sono. C’est d’ailleurs pourquoi l’apparition de l’intertitre stylisé « A SION SONO’S FILM » fait toujours le même petit effet euphorique, devenu un véritable sceau de qualité.

Si son cinéma se démarque tant, c’est qu’il est à la fois critique des excentricités typiquement nippones comme la fixation sur les armes blanches, le culte de la jeunesse, la perversité envers les jeunes filles en uniforme, toujours vêtues de petites culottes blanches que l’on entraperçoit lorsqu’elles courent trop vite (un coup de vent est si vite arrivé), mais également un être sincèrement attiré par ces dites excentricités. Artiste donc contradictoire et honnête, qui nous indique du remord sans toutefois totalement expier ses propres vices. Un être plein de paradoxes, fascinant à cause de ceux-ci, qui partage à bien des égards des affinités avec le grand écrivain Yukio Mishima, à la fois le plus ouvert et le plus conservateur des romanciers qu’aura connu le pays du soleil levant.

On se surprend donc à s’émouvoir devant cette scène, filmée au bord d’un lac, alors que les jeunes amies s’échangent confidences et espoirs, spontanément lance un cri de joie, un cri de vie, se battent avec des oreillers, le tout filmé au ralenti, afin de mieux voir les plumes s’envoler et les sourires se creuser, et qu’en voix off notre narratrice nous indique ses pensées, scène en soi absolument sublime et pourtant totalement incongrue lorsque prise dans son contexte plus large. Sion Sono, c’est celui qui nous amène là où on ne s’attend pas et nous laisse pantois, grisé devant une telle démonstration de cinéma. Et pour cela, il est essentiel dans le paysage d’aujourd’hui.

9

Tag / Riaru onigokko / The Chasing World – 2015 – 85 min – Japon – Sion Sono

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