Un conte de Noël

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19 juillet 2015 par Benjamin Pelletier

Tangerine

On est littéralement pris d’assaut lors des premiers instants du TANGERINE de Sean Baker, récent succès indie du festival Sundance 2015. Un assaut cinématographique exaltant qui, d’emblée, s’efforce à démanteler nos idées préconçues du cinéma américain indépendant, autant dans son esthétique révolutionnaire que dans les personnages qu’il présente. On a droit à un long-métrage tourné (en totalité) sur un téléphone intelligent qui, cependant, s’éloigne radicalement du style mumblecore en offrant une énergie visuelle maximaliste à souhait. On nous lance aussi aux côtés d’êtres marginaux d’une communauté sous-représentée de Los Angeles, constituée de prostituées transgenres et de l’ensemble des personnalités excentriques qui, au cours d’une veille de Noël mouvementée, croiseront leur chemin. Rien de scabreux ici, par contre. Comme dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’EST d’André Brassard et Michel Tremblay, par exemple, la caméra de Baker – ou plutôt son iPhone, pardonnez-moi – nous immisce dans cet univers avec empathie, sans retenue. On sent, pendant une heure et demie, qu’on fait partie du groupe.

Baker et son coscénariste Chris Bergoch n’attendent pas plus de trente secondes avant d’injecter leur récit d’une énergie délirante qui, du moins au cours de la première partie du film, laisse le spectateur à la fois réjoui et étourdi. Sin-Dee (Kitana « Kiki » Rodriguez) sort tout juste d’un bref séjour en prison pour délits mineurs. Accueillie par sa meilleure amie Alexandra (Mya Taylor) dans un restaurant local, Sin-Dee apprend rapidement que son proxénète/copain Chester (James Ransone) l’a trompé avec une des nouvelles filles. Interrompant subitement cette réunion amicale, Sin-Dee se jette aussitôt dans les rues de L.A. à la recherche de la supposée coupable. Tournées à partir d’un iPhone 5s, stabilisées par un Steadicam puis perfectionnées par l’application à 8 $ Filmic Pro, les images de Baker et Radium Cheung déploient un professionnalisme hors du commun considérant les moyens limités employés. Les trente premières minutes de TANGERINE, constituées de plans continuellement en mouvement aux couleurs ultra-saturées, reflètent immanquablement la frénésie émotionnelle de son personnage principal, un peu comme si Tony Scott s’était emparé de son téléphone et avait voulu filmer du John Waters. Malgré la confusion, le tout reste diablement divertissant.

Néanmoins, c’est vraiment lorsque le tout ralenti un peu et favorise des échanges plus élaborés entre les personnages que TANGERINE affiche ses vraies couleurs. En plus de son duo central, Baker affiche une panoplie de personnages secondaires tout aussi excentriques et attachants, incluant un chauffeur de taxi arménien qui a le béguin pour Sin-Dee (Karren Karagulian) ainsi que Dinah, la prostituée pourchassée avec rage par notre protagoniste au début du film. Les rapports entre Sin-Dee et Dinah, hostiles en premiers lieux, évoluent graduellement vers la compréhension mutuelle et même la tendresse; malgré l’indifférence et l’occasionnelle cruauté qui caractérise l’univers dans lequel son personnage vagabonde, Baker nous dévoile Sin-Dee en tant qu’âme indulgente, dépourvue de réelle malice. James Ransone, quant à lui, incarne Chester le maquereau avec le dynamisme (parfois agaçant, toujours convaincant) qui le rendait si unique dans la série de HBO THE WIRE. Évitant toute forme de caricature comme la peste, TANGERINE brosse des portraits humains qui, malgré leur extravagance, ne tombent jamais dans le ridicule.

Jusqu’à sa conclusion éclatante, TANGERINE enchaîne aussi, durant ce 24 décembre chargé en événements saugrenus, sa part de situations comiques hilarantes. Le moment où on découvre la préférence sexuelle du chauffeur de taxi, par exemple, transforme une scène jusque-là inconfortable en moment humoristique de premier ordre. L’enchaînement quasi anarchique de ces mises en situation absurdes, jumelé à la fluidité du dialogue vernaculaire des personnages, évoque instantanément la cacophonie rythmée des meilleures comédies Screwball américaines. Louangé à Sundance en début d’année, le film de Baker s’inscrit dans la lignée classique qui définit beaucoup des succès célébrés du festival. Outre son traitement artistique singulier, TANGERINE, narrativement parlant, se veut très traditionnel dans sa structure et ses résolutions.

Pourtant, les adjectifs « classique » et « traditionnel » n’impliquent pas forcément « conventionnel » et encore moins « convenu ». Car la grande force de TANGERINE, c’est justement sa volonté à incorporer dans un traitement classique des figures qui sont, fort malheureusement, marginalisées ou tout simplement ignorées dans le cinéma populaire. Au lieu d’observer ces personnages avec la lentille distancée d’un anthropologue cinématographique, Baker préfère générer notre identification émotionnelle par rapport à eux, comme tout bon film hollywoodien qui fonctionne le fait si bien. Quand je qualifie le film de « classique », c’est dans le sens le plus flatteur du terme.

Au final, TANGERINE symbolise une sorte de démocratisation du modèle narratif hollywoodien : le cinéma de divertissement à grands sentiments, ce n’est pas juste fait pour nous montrer les monsieur et madame Smith qui vivent dans les confins plastiques du rêve américain. Avec une scène finale touchante, délicate et débordant d’humanité, Baker, en dépit de la spécificité de ses lieux et de ses sujets, ne pourrait valoriser des thèmes plus universels : l’amitié, le pardon, la compassion. Les idées sont loin d’être nouvelles mais l’innovation (toute simple) de sa mise en scène et l’audace de sa représentation font de ce film une expérience des plus euphoriques, une comédie sensible comme on en fait rarement aujourd’hui. Merci, Sean Baker, pour un joyeux Noël en avance!

8

Tangerine – 2015 – 88 min – États-Unis – Sean Baker

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