Emprunts

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18 juillet 2015 par Paul Landriau

Limoilou - Le film

Pour une génération de cinéphiles (la mienne, grosso modo), le mouvement indie américain de la fin des années 80 et de la décennie 90, dit la génération Sundance, a fait miroiter un mirage. Celui que réaliser un film était simple et à la portée de tous. Les SLACKER de Linklater, EL MARIACHI de Rodriguez, RESERVOIR DOGS de Tarantino, DO THE RIGHT THING de Lee et autre CLERKS. de Smith comme autant d’exemples probants qu’il suffit que d’une caméra et des amis prêts à donner de leur temps pour réaliser son propre long-métrage. On oublie trop souvent de mentionner qu’à cela s’ajoutent un sens de l’écriture pointu et un certain talent de composition. Ajoutons à tout cela un peu de bon goût, ce qui est certes assez dur à définir.

LIMOILOU : LE FILM d’Edgar Fritz, tourné dans mon quartier natal, s’inspire de l’un et l’autre de ces films précédemment mentionnés afin de dresser le portait d’une poignée de personnages plutôt creux dans le quartier enneigé en périphérie de la Capitale. Pour ceux qui connaissent, on dit de Limoilou qu’elle se situe en basse-ville, alors que Québec est surtout connue pour son quartier en haute-ville, avec son Château Frontenac, sa Place Dufferin et ses Plaines d’Abraham. Le regard de Fritz se portera donc sur les petites ruelles « anarchiques » ou plutôt qui n’appartiennent à personne, « donc à tout le monde », ses habitants bons vivants et son architecture correspondant à peu près à Hochelaga-Maisonneuve à Montréal. On traîne dans un bar ici, dans une pizzeria là, dans le local de pratique de notre band rock plutôt minable. Tranches de vie familières des gens sans histoire qui citent Kundera et se moquent des « hipsters » à grand renfort de clichés, style, toi tu t’habilles chez H & M, alors que toi c’est chez Target.

Au film de Lee, Fritz emprunte le DJ qui commente le quotidien en voix off alors que la caméra arpente les rues mal déblayées, au film de Smith il emprunte le noir et blanc et une certaine rythmique du dialogue, qui se joue comme un match de ping-pong, au film de Linklater il emprunte le personnage conspirationniste habillé en complet tel un running gag ambulant qui vient nous parler d’extra-terrestres… Mais au-delà des références connues, un bon fond et une promesse peut-être pour un prochain film plus abouti? Car on sent un film non assumé qui ne sait sur quel pied danser. Ne suffit pas d’emprunter (ce que Tarantino fait avec panache) mais encore faut-il remixer, adapter, mettre en symbiose avec sa propre voix. En plus des clins d’œil cinéma ajoute-on au film un humour ultra spécifique de la meme culture internet avec ce personnage de « superhéros » en cape et masque d’Anonymous qui se trouve ici et là comme un Charlie qu’on ne souhaite chercher. Ou ce personnage qui porte les fameuses lunettes affreuses popularisées (ou montées en risée?) par Kanye West dans le clip STRONGER… Un scénario bourré d’inside jokes et dialogues inégaux, qui fait parfois rire et parfois soupirer — comme ce moment incroyable de maladresse où le protagoniste dit : « Il y a deux choses qui partent pas à soir. Mon char, pi moé. Pi j’ai même pas de char. » D’un côté on apprécie cette spécificité du film, de l’autre on ne trouve pas qu’elle soit très recherchée, très fine. Le jeu des acteurs, qu’on imagine à leur première expérience de film, souffre de ce même manque de constance, avec quelques répliques bien senties et trop souvent des moments d’égarements.

Ajoutons à tout cela des procédés de mise en scène complètement superflus et attirant l’attention sur eux-mêmes, comme ces séquences façon cinéma muet avec intertitres anachroniques (« 🙂 ») et effet spécial pauvre qu’on imagine le filtre par défaut d’un logiciel de montage grand public, ou encore ce long plan-séquence subjectif (?) croit-on, sensé représenté l’état d’ivresse du protagoniste, qui navigue difficilement d’une ruelle à une autre et où des gens viennent embrasser, barbouiller et arroser la lentille… Donc on se demande, est-ce qu’ils barbouillent ses yeux?

À peine 75 minutes, le film propose pourtant de longs temps morts et des interludes musicaux venant étirer artificiellement la durée pour en faire un long-métrage en bonne et due forme, alors qu’on tenait peut-être un moyen métrage très sympathique, eut-on coupé dans le gras. Il y a toutefois du cœur derrière tout ça, on le sent, on le palpe, on arrive presque à le saisir, mais le film nous empêche alors de nous attacher en nous balançant en plein visage une énième maladresse.

4

Limoilou : Le Film – 2014 – 75 min – Canada (Québec) – Edgar Fritz

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