Se perdre dans un regard

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9 juillet 2015 par Paul Landriau

Amy

Si l’on qualifiait une frange du cinéma documentaire de blockbuster, AMY ferait assurément partie de celle-ci. Lancé en grande pompe à Cannes, accompagné d’une campagne de publicité aussi efficace qu’omniprésente, présenté au Cinéma Impérial dans le cadre du prestigieux Festival International de Jazz de Montréal; on n’avait pas vu un tel matraquage pour un film de non-fiction depuis fort longtemps. C’est que le spectre d’Amy Winehouse rôde encore dans l’imaginaire populaire. Décédée à l’âge de 27 ans il y a quelques années seulement, elle avait un troisième album en chantier, une voix incroyable et une fragilité qui faisait d’elle une icône à l’échelle humaine. Citoyenne plutôt qu’olympienne.

Travail de défrichage impressionnant, à l’instar de son précédent SENNA, AMY d’Asif Kapadia se raconte de façon linéaire et chronologique — on ose à peine dire de manière banale — à l’aide d’images d’archives personnelles et publiques, vidéos d’amis et témoignages familiaux, relations musicales et amoureuses incluses. Le titre donne l’idée. On cherche à rendre familière cette figure intense et scrutée sous tous les angles pendant son règne sur la planète jazz, une étoile filante brûlée aussitôt découverte. Si à première vue le film ne déroge guère d’un spécial télévisuel qui passerait sur MusiMax, on sent tout de même la tâche colossale au montage et en recherches préliminaires afin d’en dresser un portrait complexe, le tout sur un peu plus de deux heures. Mais bien naïf celui qui croira tout connaître de la chanteuse au point de l’appeler de son prénom, car on ne résume pas vie d’homme d’un mot, tout comme on ne résume pas une artiste à quelques paroles de ses chansons et quelques diagnostics de docteurs. Le film après tout épouse un point de vue assez senti où la jeune femme (à peine adolescente dans la première demi-heure du film) est victime de choix douteux et d’un entourage pas toujours là pour l’aider. Ainsi, son père, qui ici débarque avec son équipe de tournage durant l’une des nombreuses cliniques de désintoxication de fille, aura déclaré qu’il veut produire son propre film pour corriger certaines « vérités » que ce film déclare. Faut-il encore rappeler qu’un documentaire est aussi subjectif qu’un film de fiction, car c’est un cinéaste et non un scientifique qui se trouve aux commandes.

Mais ce que l’on retient surtout, et c’est tout à l’honneur du film, c’est une prise de conscience face à l’importance de l’image au XXIe siècle. Le spectateur, forcément voyeur dans un tel cas de figure, entretient une relation ambigüe avec ce sujet qui aura succombé, il nous semble, à l’avalanche de flashs photographiques, chacun volant une partie de son âme. Le travail sonore qui amplifie à ces occasions le son strident des lumières agressantes les rend aussi violentes que des mitraillettes. Cette relation amour-haine qu’Amy Winehouse entretient avec l’objectif est soulignée du premier au dernier plan. C’est ce regard centré sur la caméra, ce regard énigmatique, qui cache bien des secrets, qui crée ce lien de complicité nous faisant faussement miroiter une connaissance de l’être plus grand que nature que deviendra « Amy ». La photogénie est quelque chose qui a plus à voir avec la magie que la science. Qu’est-ce qui fait que certains se trouvent automatiquement à commander le regard, que certains semblent exercer une force gravitationnelle qui fait que les flashs se multiplient devant leurs grands yeux éblouis? Amy Winehouse se cache des regards, fuit les paparazzi, affronte les journalistes avec un air de défi. Plutôt que de se camoufler derrière un visage impassible, elle laissait son visage vivre ses émotions, avant de les transposer en chansons. Vecteur de sens, ses moues, ses grimaces, et toujours, ses grands yeux, soulignés à grands traits de crayon, comme un canevas dans lequel imprégner nos espoirs, se révèlent à nous scène après scène, qu’elle soit sur scène, en coulisses, en studio, chez soi. Des silences, toujours le bienvenu, et des images insolites, durant lesquelles les yeux de la femme semblent perdre leur assurance.

L’amour envers un vilain garçon qui l’initie à des substances néfastes. Les yeux qui ne commandent plus mais suivent. Des yeux qui, dans l’espoir de croiser ceux d’un homme sous influence, commandent à son corps de se retrouver dans le même état second. Des yeux donc qui perdent de leur vitalité. Des yeux hagards que captureront avec une avidité morbide des journalistes en quête de scandale. À l’ère du web, on ne peut plus laisser les yeux tranquilles. Des yeux autrefois plein de candeur et espiègles qui semblent lourds et vides. Deux yeux qui fuient l’autorité et qui refusent de voir la vérité en face. Depuis longtemps ces yeux qui n’auront pas été témoins de la présence d’amis d’enfance, désabusés par autant d’abus. Des yeux tristes qui plieront bagage bien avant un cœur affaibli qui ne pourra plus combattre. Des yeux uniques, qui, lorsqu’ils apparaissent à nouveau pleins de vie, après pourtant la mort de leur hôte, par la force du montage, finissent d’asséner un coup de poignard dans notre cœur fragilisé, mis à découvert par la force de ce regard qui jamais plus n’hypnotisera des mélomanes bien chanceux. Un regard qu’à défaut de pouvoir partager, on commémore dans ce film et sur l’affiche qui placarde les murs de la ville et occupe mes pensées depuis. C’est déjà beaucoup pour une simple vue.

8

Amy – 2015 – 128 min – Royaume-Uni – Asif Kapadia

Une réflexion sur “Se perdre dans un regard

  1. […] documentaire AMY CARTEL LAND THE LOOK OF SILENCE WHAT HAPPENED, MISS SIMONE? WINTER ON FIRE: UKRAINE’S FIGHT […]

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