Une catastrophe annoncée

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7 juillet 2015 par Sami Gnaba

Ego Trip

On y entre confiants, à croire les belles intentions de François Avard, le scénariste du film : « Aujourd’hui, EGO TRIP existe. J’espère qu’il contribuera à faire découvrir Haïti, ses gens, ses beautés… On propose un film qui fait du bien, comme une toune en majeur, qui donne une swing au spectateur pour réviser un peu ses priorités au sortir du visionnement ». Le programme est bien posé. Dix minutes plus tard dans le film, on suspecte le pire (la scène où Morin annonce à sa famille la mort de son père par exemple), mais notre indulgence est toujours là, néanmoins fragilisée. À une demi-heure dans le « voyage », on n’y croit simplement plus. C’est bel et bien ce film, cette catastrophe, qu’on redoutait.

Au-delà de sa maitrise du langage cinématographique, un film se doit de révéler une once d’humanité, d’intelligence (oui, oui, même dans la comédie ça existe). Et dans le cas d’un film comme EGO TRIP, censé raconter le quotidien douloureux de la population haïtienne après le tremblement de terre de 2010, il est primordial de lire dans ses images le désir d’aller vers l’autre, de ressentir un authentique désir de compréhension de son peuple. Mais rien de cela ici. Benoit Pelletier – qui est ici à sa première réalisation, filmée dans la même pauvreté esthétique que nos séries québécoises − commet l’impardonnable. Il offense à la fois son spectateur, le croyant si dépourvu d’intelligence que lui et son scénariste lui assènent des blagues qui continuellement tombent à plat, ou pire qui affichent un mauvais goût simplement repoussant; mais surtout, il commet l’offense impardonnable de parler si insensiblement du peuple haïtien. Voyez le personnage de Sammy, censé garantir une présence authentiquement haïtienne au déroulement du récit. Pourtant, jamais il ne dépassera le statut du faire-valoir comique, du personnage unidimensionnel et caricatural à souhait (Sammy danse, Sammy chante, Sammy séduit, Sammy a peur…).

Quand on croit qu’EGO TRIP ne pourra jamais faire pire, il a le don de toujours nous surprendre dans sa bêtise. En témoigne par exemple cette scène dans laquelle la femme haïtienne qui sert de guide au personnage principal sur le site de l’ONG québécoise se fâche contre deux de ses employés pour une bavure commise. Elle leur crie dessus en créole. Or, alors qu’un peu plus tôt les scènes parlées en créole étaient sous-titrées, voilà que tout à coup s’affiche sur l’écran « elle est fâchée ». Comment justifier un tel choix de mise en scène? Pourquoi tout à coup un personnage en scène n’aurait-il pas le droit de « s’exprimer » pleinement, au même niveau que les autres? D’être entendu et compris, à l’égal des autres?

Au final, le film s’en moque de son sujet haïtien, tant que son protagoniste québécois trouve sa côte de sympathie auprès du public, comme la voie de sa rédemption. Il ne sert que de prétexte superficiel à un ramassis de gags sans humour ni intelligence. Un film sans âme, porté par un protagoniste si détestable, si antipathique, qu’on se crispe violemment à chacune de ses interventions. Alors quand surgit ce bref instant d’échange entre le personnage principal et cette vieille dame l’accueillant chez elle, partageant avec lui le récit de sa famille décimée par le tremblement, on se surprend d’être touché par une émotion insoupçonnée, celle de l’empathie… une oasis d’émotion dans un désert de bêtises. Mais c’est bien peu pour réhabiliter ce film oubliable.

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Ego Trip – 2015 – 105 min – Canada (Québec) – Benoit Pelletier

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