Souriez, vous êtes filmés

1

2 juillet 2015 par Paul Landriau

Creep

Parmi toutes les choses que le premier long-métrage de Patrick Brice, CREEP, fait de bien, la plus simple serait de rappeler le vieil adage selon lequel un bon film ne nécessite que quelques bons acteurs et une caméra. Dans ce cas de figure, on parle presque d’un seul acteur tellement Mark Duplass porte le film sur ses épaules, et avec brio. Il est l’homme effrayant du titre, bien qu’à priori il semble plutôt normal. C’est ce que nous éduque les bonnes histoires d’horreur : le familier est toujours plus dérangeant que l’inconnu. Pensez-y. Est-ce plus terrifiant de croire qu’un tueur est complètement opposé à l’image que nous nous construisons de la bonté, ou alors que le mal est enfoui et camouflé dans notre entourage, chez nos amis, peut-être même en nous?

Duplass joue Josef, ce père de famille qui publie une offre de 1000 $ à celui qui pourra filmer pendant une journée sa routine. Comme il l’explique à Aaron, jeune homme peu bavard mais vidéaste à ses heures, il a une tumeur à la tête et ses jours sont comptés. Sa femme est enceinte et il souhaite léguer à son fils un portrait sans censure de l’homme qu’il était. Situation délicate qui pousse Aaron (et le spectateur) à la sympathie, malgré les malaises que Josef semble constamment produire. Et c’est là où Duplass brille, car il y a dans son sourire qui se veut confiant toujours une dose d’incertitude, dans ses yeux perçants toujours un brin de malice, et Aaron / le spectateur ne peut totalement faire confiance au sujet qu’il filme. Josef, pressé par l’épée de Damoclès qui flotte au-dessus de sa tête doit rapidement nouer des liens et établir une camaraderie afin que le portrait qu’il lègue soit authentique et touche à quelque chose au-dessous de la surface. Il va donc régulièrement faire des câlins à Aaron, lui professer sa confiance, sa gratitude, le traiter comme un ami de toujours alors qu’il l’engage depuis à peine quelques heures. Aaron lui, ne sait pas toujours comment réagir mais tente d’être à la hauteur de la tâche qui lui est confiée. En fin de journée, plutôt fatigué, il souhaite rentrer chez lui, mais Josef lui propose un whisky, question de commémorer la journée. Aaron accepte à contrecœur, et ce sera une décision qu’il regrettera amèrement.

Le film est tourné par le personnage d’Aaron, qui parfois pose la caméra ou la prête à Josef, et le cinéaste (qui interprète Aaron) s’amuse à jouer avec les conventions du film dit de found footage. Cette limitation imposée de raconter le récit à travers cette caméra diégétique donne lieu à des trouvailles intéressantes et surtout à un respect rigoureux de la règle qui augmente l’immersion. Les coupes fréquentes et ellipses laissent travailler l’imagination et certaines scènes font douter de l’identité de celui qui manipule l’image. Cadre dans le cadre et jeux temporels viennent appuyer le travail formel. L’une des scènes les plus fortes se déroule d’ailleurs sans aucune image, ou plutôt si, un noir total, le signe qu’Aaron a couvert la caméra sans l’éteindre, captant ainsi une confidence que Josef voulait secrète. Moment fort alors que je l’écoutais dans le confort de mon foyer, je n’ose imaginer le malaise collectif dans une salle comble (ce devait être le bonheur à Fantasia l’an dernier!). Si l’esthétique volontairement lo-fi ne plaira pas à tous, reste qu’elle sert parfaitement le projet. Patrick Brice n’est peut-être pas l’acteur le plus convaincant et expressif mais il semble bien au fait de ses propres limites et laisse toute la place à Duplass. Ces deux cinéastes (qui cosignent le scénario) ont d’ailleurs trouvé une astuce pour justifier les fameux jump scare, les bons vieux « sursauts » en français : le personnage de Josef semble prendre un malin plaisir à faire peur à son nouvel ami et va surgir de derrière un rocher ou d’une porte, masqué, pour mieux surprendre le vidéaste. Il va régulièrement se confondre en excuses pour son humour douteux, et le spectateur, probablement amateur de cinéma d’horreur s’il écoute ce film, se laisse prendre au jeu. C’est donc le personnage qui avant tout effraie le spectateur plutôt que des manipulations arbitraires de montage et de musique (même si techniquement, c’est un peu la même chose).

S’il ne réinvente pas le genre, Patrick Brice se permet une lecture amusante du cinéma d’horreur, et use des conventions du found footage avec beaucoup d’adresse. Une énergie indéniable se dégage du projet, et Mark Duplass trouve en Josef un personnage vraiment fascinant dans sa vulnérabilité et paradoxalement dans son charisme. À sa vue, on veut le croire et on se laisse berner par ses histoires et ses demandes. Il n’y a rien de bien sorcier au succès de ce film, c’est tout simplement bien foutu. Film d’ailleurs bien reçu sur le circuit festivalier, on nous promet déjà qu’il sera le premier volet d’une trilogie. Ce qui à mon avis est plutôt dommage, car j’espère plutôt voir Brice évoluer vers d’autres histoires et d’autres genres, lui dont le deuxième film, tout récent, est une comédie outrancière sur le sexe (THE OVERNIGHT) et qui a droit à un bon accueil critique. Nous verrons bien si les suites savent construire sur les bases qu’a posées ce récit, mais à tout le moins, ce premier film constitue le point de départ d’une carrière fort prometteuse.

7

Creep – 2014 – 78 min – États-Unis – Patrick Brice

Une réflexion sur “Souriez, vous êtes filmés

  1. michelle dit :

    J’ai adoré Creep, vraiment un coup de coeur à Fantasia l’an dernier. Y a tellement de found footage ordinaires, et celui-là est totalement rafraichissant. Bon article! 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :