Émotions fortes

1

22 juin 2015 par Benjamin Pelletier

Inside Out

Difficile à imaginer que cela fait déjà vingt ans que les studios d’animation Pixar, reconnus pour leur sophistication narrative et leur complexité émotionnelle hors du commun, révolutionnaient le médium avec TOY STORY, premier long-métrage animé entièrement à l’ordinateur. Ayant marqué à répétition l’imaginaire collectif des enfants (et adultes) partout dans le monde avec une succession de triomphes critiques et commerciaux, ces géants du cinéma familial sont cependant tombés de leur piédestal au cours des dernières années.

Peut-être que les sommets artistiques qu’ils avaient atteints avec RATATOUILLE, WALL-E, UP et TOY STORY 3 avaient tout simplement trop élevé nos attentes. Peut-être que CARS et MONSTERS, INC. ne nécessitaient pas vraiment de suites. Après tout, les plus gros succès de Pixar sont nés de concepts entièrement originaux, raison pourquoi l’enthousiasme des cinéphiles se voyait diminuer devant tout ce recyclage. Peu importe la raison, reste que les plus récentes sorties des studios n’ont tout simplement pas su produire le genre d’engouement auquel on s’était habitué.

J’avais donc de bonnes raisons d’avoir espoir que INSIDE OUT, nouveau Pixar pour cet été 2015, atteigne un niveau de qualité supérieure à ce qu’on a pu voir de leur part ces cinq dernières années. Développé autour d’une nouvelle idée, l’ingénieux INSIDE OUT prend un pari narratif plutôt ambitieux que seule l’animation peut exploiter pleinement : matérialiser, à l’aide de personnages à part entière, les émotions variées que vit une jeune fille durant les instants cruciaux de sa préadolescence. Les différentes émotions de Riley, fillette en question, opèrent le centre de commande (plus souvent en cacophonie qu’en symbiose) et façonnent son comportement. En complément à ses divers centres d’intérêt, à ses souvenirs et à son inconscient, ces petites créatures imprévisibles sont à la base même de sa personnalité. Je tire d’abord mon chapeau à Pete Docter pour avoir eu l’audace d’espérer que ce concept, aussi visionnaire que farfelu, pouvait être approuvé par les studios — et encore une autre fois pour la réussite incontestée du produit final, une odyssée animée captivante qui opère à la fois en aventure héroïque et en drame intimiste.

Déménagés des prairies du Minnesota pour le milieu urbain de San Francisco, Riley et ses petites voix intérieures, interprétés par une brochette d’acteurs comiques déployant tous un réel talent pour l’animation, entament une période de changements qui chamboulera profondément l’équilibre émotif de la jeune fille. Afin de restaurer cet équilibre et, par la même occasion, son humeur, Joie (Amy Poehler) et Tristesse (Phyllis Smith), s’étant malencontreusement éloignées du poste de contrôle, tenteront de retrouver leur chemin à travers les sentiers sinueux de l’esprit de Riley. Tout en écrivant ces lignes, je réalise moi-même à quel point ce synopsis semble plutôt élaboré pour un film dont le public sera composé majoritairement de jeunes enfants. Pourtant, Pete Docter et Ronaldo Del Carmen, les coréalisateurs, réussissent à garder le tout limpide en assignant des références imagées aux concepts abstraits – mémoire, souvenirs à court et long terme, imaginaire, rêves – qui caractérisent la psyché humaine. Dans une des scènes les plus hilarantes du film, Joie et Tristesse débarquent sur les plateaux de tournage où les rêves de la fillette sont enregistrés et projetés, modifiant ainsi drastiquement leur déroulement loufoque.

Dans cette trajectoire, INSIDE OUT se rapproche davantage d’une version tous âges d’INCEPTION de Christopher Nolan que d’un PAPRIKA de Satoshi Kon. Tout comme le nouveau Pixar, le film de Nolan rationalise et simplifie l’abstraction de l’esprit en lui assignant des conflits tangibles et des situations de genre dans lesquels le spectateur, peu importe son âge, se sentira toujours relativement familier. Tout au long de leur quête, Joie et Tristesse rencontreront un bon nombre de personnages excentriques et colorés qui, à leur façon, occupent tous leur place cruciale dans le développement psychologique de Riley. Les émotions elles-mêmes, malgré leur trait de caractère (évidemment) unidimensionnel, évolueront individuellement en atteignant une compréhension plus complète de l’effet qu’ils ont sur la jeune fille. Si le concept de base posait sa part de problèmes et de dangers potentiels, les cinéastes réussissent à en contourner beaucoup avec sensibilité et intelligence.

Un des bémols de cette prémisse, cependant, vient du fait que sa complexité thématique engendre un bon lot d’explications verbales par les personnages, ce qui rend INSIDE OUT un peu lourd en dialogues (surtout pour un film de son genre). Les plus petits, spécialement, semblaient ennuyés durant certains passages, et les rebondissements souvent déchirants du récit font en sorte que le film, longtemps avant sa conclusion, atteint un niveau prolongé de tragédie. Il s’agit sans aucun doute d’un des films les plus « sérieux » de Pixar; souvent triste et mélancolique, INSIDE OUT déploie toutefois une compréhension hors pair de l’esprit de l’enfant.

Alors que, bien trop souvent dans le cinéma familial américain, les enfants sont réduits à de simples figures criardes et énervées, cela fait du bien de se trouver entre les mains de cinéastes qui s’identifient autant à leur public cible. INSIDE OUT, c’est un joli petit film qui parle des défis de grandir, à quel point apprivoiser et comprendre nos émotions fait partie intégrale de tout ce processus, de comment même les expériences les plus douloureuses peuvent et vont définir qui on est. À bien y repenser, il s’agit là d’une leçon de vie qui s’applique à tout un chacun et pas juste aux jeunes, et, à défaut de sonner trop sentimental, c’est bel et bien pourquoi les meilleures créations de Pixar nous ont autant touché. Je n’ai pas d’enfant, mais si j’en avais un, j’apprécierais lui faire prendre une pause de super héros et de dinosaures, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, pour qu’il comprenne que la façon dont il doit vivre sa vie de gamin, aussi ordinaire et (parfois chiante) qu’elle peut sembler à ses yeux, demeure ultimement la plus folle des aventures et la plus enrichissante des quêtes.

8

Inside Out – 2015 – 94 min – États-Unis – Pete Docter et Ronaldo Del Carmen

Une réflexion sur “Émotions fortes

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