Blockbusterus Rex

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12 juin 2015 par Paul Landriau

Jurassic World

Le nouvel opus de la franchise qui a redéfini le blockbuster moderne (instaurant notamment plus d’emphase que jamais sur les effets spéciaux) se veut comme une déconstruction du film d’été, un hommage senti au premier film de Spielberg et une volonté de secouer le spectateur de son marasme. Aux commandes de ce quatrième film, qui est bel et bien une suite et non un remake (quoique), Colin Trevorrow fait de son mieux pour proposer un spectacle enlevant et respectueux de l’univers de la franchise, mais ne peut réaliser de miracles avec un scénario franchement idiot.

Il y a d’ailleurs tout un métadiscours à l’intérieur du film, qui fait référence à l’état du cinéma très grand public, lorsque le personnage de Claire (Bryce Dallas Howard), codirectrice du nouveau parc Monde Jurassique, version 2.0 de l’original, explique « qu’il y a 20 ans, montrer des dinosaures, c’était suffisant. Maintenant, les spectateurs en veulent plus. Ils veulent être effrayés, en avoir pour leur argent ». Je paraphrase et traduis, mais c’est son discours dans l’essentiel. On fait donc passer à travers ce personnage un discours franchement condescendant non seulement envers le public mais envers le premier film, plus gros succès de l’époque, qui n’aurait donc pour lui que des dinosaures en « chair et en os ». Ce serait snober le savoir-faire de Spielberg, des personnages attachants et bien écrits, des situations inévitables (plutôt que provoqués par l’idiotie des personnages) et des images inoubliables. En fait, plusieurs moments du premier film sont si ancrés dans notre imaginaire que Trevorrow les recycle et les transforme à peine. C’est pourquoi le sentiment d’un remake qui n’en est pas un est si présent. Les personnages du nouveau film vont même visiter certains lieux du premier, maintenant recouverts de poussière et feuilles mortes.

La nécrophagie de cette mégaproduction ne s’arrête pas là, puisque certains des moments forts du film se veulent comme une exposition des grandes scènes d’action de jadis. Trevorrow nous ouvre son cœur de cinéphile pour nous partager ses souvenirs les plus forts. Une attaque de dinos volants évoquera à coup sûr THE BIRDS d’Hitchcock (ou pour les plus masochistes, BIRDEMIC). Une envolée en hélicoptère, occupé par des militaires armés de fusils imposants, fera écho à APOCALYPSE NOW par ses compositions, et le fait qu’un soldat assassine gratuitement un dinosaure inoffensif qui passait par là. Les scientifiques du film, qui créent des dinosaures hybrides, en mélangeant l’ADN des espèces les plus cool, se doublent comme les scénaristes du film, piochant ici et là afin de créer un monstre parfois incontrôlable. À l’image du film, la nouvelle créature (ici l’Indominus Rex, nom choisi parce qu’il roule bien en bouche, de l’aveu de Claire) est ici plus grosse, plus brutale et plus infantile. Élevée en captivité dans l’isolation, elle profitera de l’insouciance carrément loufoque des personnages du film pour s’évader et semer la terreur.

Si le pitch de cette franchise est de plus en plus difficile à avaler (ça va prendre combien d’hécatombes avant qu’on abandonne complètement le projet?), et que les personnages ne servent au font qu’à s’enfuir des véritables stars du film, les créations jurassiques, reste qu’il y a beaucoup de plaisir à en tirer. Les nombreux vistas de l’île, plans d’hélicoptères, sont magnifiques et contribuent grandement à saisir l’échelle des différentes espèces. La trame sonore de Michael Giacchino, qui reprend par moments le fameux thème de John Williams, est très efficace et contribue grandement à nous plonger dans le bon état d’esprit. Sans doute l’apport le plus important de Trevorrow, ces petits moments qui déclenchent souvent le rire sincère, plusieurs tournant autour du personnage de Jake Johnson, ici technicien de la salle de contrôle, qui brillait déjà dans le précédent SAFETY NOT GUARANTEED du cinéaste. Chris Pratt, en leader charismatique, étonne encore plus que dans GUARDIANS OF THE GALAXY, car il ne peut cette fois se reposer sur un scénario solide et de bons dialogues. C’est donc dire que son charisme est à toute épreuve. La distribution est en général très bien choisie, et pas mal dirigée. On se régale de la présence de Vincent D’Onofrio, ici en commandant militaire plus ou moins mal intentionné. Si sa performance est solide, il est problématique qu’on en vienne à être de son côté, alors qu’il occupe la place de l’antagoniste. C’est bien parce que les protagonistes sont si insouciants et si inefficaces qu’ils auront directement provoqué la mort de plusieurs civils ou employés. Éventuellement, ce commandant ne peut faire mieux, et on se dit que l’humanité n’a qu’elle-même à condamner.

Un constat assez cynique que l’on trouvait déjà dans TOMORROWLAND il y a quelques semaines, un film cependant bien moins palpitant. Comme dans ce dernier, JURASSIC WORLD semble mépriser son spectateur, et montre deux enfants, neveux de Claire, se promenant au parc avec plus ou moins d’entrain. Le plus vieux des deux, en pleine crise d’hormones, n’est attentif que lorsqu’une jolie demoiselle est dans les parages. Cette réduction du rôle de la femme passerait encore si ce n’était qu’à travers les yeux de cet adolescent en chaleur (qui a d’ailleurs une copine qui lui envoie des photos sur son cellulaire!), mais le reste du film semble traiter avec autant de mépris l’autre sexe. Claire, bien qu’elle occupe un poste important et semble une femme d’affaires en parfait contrôle, sera définie comme étant négligente envers les neveux que sa sœur lui a confiés, absorbée par les profits, directe responsable de la mort de plusieurs personnes et pire encore, véritable nunuche qui souhaite absolument accompagner l’employé Owen (Chris Pratt), quel que soit le danger, qui lui est véritablement entraîné, armé et prêt à faire face à ce genre de situation d’urgence. En talons hauts, Claire se fait questionner sur ses souliers, ce à quoi elle répond en ouvrant sa veste et en remontant ses manches. Quoi? Vous avez bien lu. Même le personnage d’Owen ne comprend pas! Se voulant un running gag (littéralement), Claire se sauve toujours et encore en talons, et on ne peut que soupirer devant tant d’acharnement.

Cette franchise a toujours été marquante pour moi. D’aussi loin que je me souvienne, le premier film de la saga fut également ma première expérience en salles (à moins que ce ne fût un Disney de l’époque). Je me souviens de ces longues files d’attente qui continuaient hors du cinéma et se déroulaient sur quelques coins de rue. Si les deux suites n’eurent pas le même impact, ce fut également pour moi le point d’entrée vers l’univers littéraire de Michael Crichton, et une fascination certaine pour ces espèces reptiliennes monstrueuses. Qui ne se souvient pas de ces petits albums noirs consacrés chacun à un spécimen? Peut-on croire que ce nouvel opus charmera à son tour une génération d’enfants? Rien n’est moins sûr, mais je ne regarde plus cet univers avec les yeux de jadis. Il y a encore beaucoup à aimer dans ce film, et l’expérience en salles (en IMAX 3D si possible) en vaut encore le prix d’entrée, mais disons qu’après quatre visites au Parc, on aimerait avoir de nouvelles attractions. Et pas simplement les mêmes, mais plus grosses. Il faudrait cesser ces mélanges d’ADN et retourner à la recherche d’espèces inédites.

5

Jurassic World – 2015 – 124 min – États-Unis – Colin Trevorrow

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