Électro nul

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10 juin 2015 par Paul Landriau

Eden

Ce récit travaillé de l’interne — le frère de la cinéaste, Sven, ayant vécu la naissance et l’explosion de la French Touch en tant que membre fondateur du duo Cheers — aurait pu être fascinant, énergique et authentique. Il en possède simplement cette dernière qualité.

Cette épopée (on parle quand même de parcourir vingt ans de la vie d’un homme, et d’un mouvement) nous est présentée chronologiquement, en deux parties, nombreuses ellipses et accompagnés de plusieurs hits de l’époque, les plus marquants étant ceux de Daft Punk. Duo phare du mouvement, ils apparaissent çà et là dans le récit, le plus souvent pour faire rire, et on sent l’envie du personnage principal de marquer autant les esprits. Logiquement, lorsqu’on écoute un hit dans ce film, on se tait, et Hansen-Løve laisse toute la place à ces sonorités robotiques qui fait danser tant de français et de jeunes dans le monde. Ces scènes sont tantôt évocatrices, par exemple lors de la scène prétitre, où une jeune Paul (Félix de Givry) demande au Disc Jockey quel est le morceau joyeux, avec des morceaux de flûtes, qu’il vient de passer. D’autres sont carrément insipides, voire ennuyantes, et on se demande comment une telle inconstance habite un film qui pourtant proposait son lot de promesses.

L’idée pourtant d’explorer une partie de l’histoire d’une génération à travers les yeux d’un jeune artiste rêveur, DJ en devenir, s’avérait juste; l’expertise du frère de la cinéaste viendrait concrétiser cette histoire de succès fous et de chutes aussi soudaines. Cependant, ne suffit pas d’avoir les bons ingrédients pour réussir sa recette. La direction artistique, primordiale, ne soulève guère que des sourires, bien qu’en soit elle est tout à fait réussie. Lorsqu’il tente d’expliquer un de ses morceaux à un chroniqueur radio, Paul déclare qu’il souhaite se trouver exactement au point entre la mélancolie et l’euphorie. Le film au contraire nous plonge dans une sorte de fiction documentée assez tiède, bien reconstituée certes mais manquant grandement de substance. Félix de Givry, dans le premier rôle (et dans le sien, incidemment), peine à convaincre. Ses sourires niais finissent par lasser. On a également du mal à avaler que son personnage vieillisse de vingt ans durant la durée filmique, mais cela ne relève que du détail.

À travers une révolution musicale, Paul Vallée accumule avec autant de maladresse les liaisons amoureuses que les contrats en soirées. Une aventure avec une Américaine (Greta Gerwig) permet au film de passer à la langue de Shakespeare pour un résultat atroce. Gerwig, d’ordinaire très efficace, sonne tout simplement faux ici. Elle réussit l’exploit de rivaliser de maladresse avec Givry, qui pourtant en arrache avec la langue. Tout n’est pas à jeter quand même, et le film, durant ses très longues 131 minutes, propose plusieurs scènes plus légères qui auraient leur place dans un meilleur film. Pauline Étienne, dans le rôle de Louise, l’amie/copine/ancienne flamme de Paul, donne au film l’émotion tant recherchée et permet d’humaniser un peu cette coquille vide. Paul, constamment à court d’argent, doit quémander quelques billets à ses collègues, ses amis, sa mère… Le film suivant la trajectoire réelle de Sven Hansen-Løve, nul besoin de vous dire que cela ne se déroulera pas « comme dans un film », avec fin joyeuse et tout.

C’est dommage car à force de rechercher cette authenticité, la cinéaste en oublie la trame narrative. Les raves, les soirées sont filmées de manière statique et propre. On aurait bien aimé par exemple un peu plus de subjectivité; combien de scènes montrent les personnages prendre un peu de poudre, abuser d’alcool et quoi encore, sans que cela n’ait aucune répercussion sur le déroulement de la scène ou la captation en soit. Je ne demande certes pas à EDEN d’être le nouveau ENTER THE VOID, mais à force de vouloir rester près du réel, on en oublie le cinéma. Entre les moments de musique, de nombreuses scènes de dialogues, d’incertitude, de travail, de recherche. Sans mouvement, sans logique interne. Des tranches de vie sans confiture, sans le petit plus. Et bien sûr, parfois, le moment dramatique où l’acteur principal peine.

Qu’on se comprenne, je n’ai rien contre les films moins directifs où le silence prime sur le dialogue, où l’impression prime sur la prise de décision, où le mouvement est arrêté. Tout est une question d’exécution. Ici, malgré qu’il soit de toutes les scènes ou presque, Paul manque cruellement de profondeur. Il s’agrippe à son rêve d’adolescent et passe à côté de tout. C’est bien joli mais ça fait quand même très peu pour tenir un long-métrage. Une chance qu’il reste la musique entraînante du mouvement, que j’adore d’ailleurs.

Ceci dit, pour finir ma critique sur une bonne note (à contrario du film), je voudrais mentionner le travail impressionnant de Vincent Macaigne, Arnaud alias Respect dans le film, qui donne de la couleur et un brin de folie au film. Alors que tout autour les jeunes mous sans avis suivent et composent sur leurs vieux ordinateurs ou gribouillent dans leur calepin quelconque croquis monochrome, Arnaud, avec la chevelure la plus atroce qui soit, sa confiance façon mononcle et son embonpoint bien avancé se permet de remettre les jeunes à leur place et de leur donner une leçon de cinéma en affirmant que SHOWGIRLS de Verhoeven est un des chefs-d’œuvre du cinéma américain. Pourquoi, oh pourquoi n’était-il pas les yeux à travers desquels nous découvrions cet univers plutôt que ceux de l’amorphe Paul? Le film peut au moins espérer un sort similaire à la musique de Cheers, vite oublié.

3

Eden – 2014 – 131 min – France – Mia Hansen-Løve

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