Traversée du spectateur clandestin

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28 mai 2015 par Paul Landriau

Transatlantique

Essai lyrique en nuances de gris, TRANSATLANTIQUE nous transporte tel un spectateur clandestin dans sa lente et immuable traversée de l’océan. Au fil des jours et des nuits, qui se confondent parfois selon l’humeur du ciel, tempêtes venant brouiller l’horloge interne, un équipage indien défie les lois de la nature afin de livrer quelconque cargaison. Lente méditation toute en douceur et fragilité, ce long de Dufour-Laperrière explore autant les flots que les matériaux filmiques. Guidé par son œil, il laisse la lumière et l’ombre dicter son montage, qui sera moins une suite d’évènements qu’un éventail de tableaux marins.

Un film fragile et précieux, comme une invitation à prendre part à ce voyage autant intérieur que mythique. On se dit alors que même au XXIe siècle, des dizaines d’équipages accomplissent chaque semaine le petit miracle de traverser ces déserts aquatiques sans y laisser leur peau. Car pour celui qui comme moi n’a jamais connu de telles traversées, il faut y reconnaître un certain aura divin. On s’imagine alors de quelles façons on pourrait passer le temps et conserver ses esprits, alors que l’appel des vagues se fait bien sentir. C’est au fond les véritables sirènes qui attiraient Ulysse, ces visions hypnotiques de ces vagues qui nous murmurent de les rejoindre. Les nombreux plans qui leur sont consacrés témoignent de la même fascination qu’elles exercent sur le cinéaste. Périodiquement, leur penchant sous-marin nous est montré; l’eau devient alors notre tombeau, et on ne peut qu’observer tout en haut le paradis d’oxygène qui nous ai interdits. Se trouver sous les flots, au milieu de nulle part, en voilà une vision troublante qui sans doute hante tous les marins en rêves et même en songes éveillés. L’océan, comme le Styx, qui n’a jamais assez de cadavres pour étancher sa soif. L’océan comme terrain de bataille plus redoutable et diversifié que n’en auront jamais connu tous les continents. Doit-on rappeler que l’eau recouvre 70 % de notre planète?

Et qu’en connait-on sinon les mythes, les chansons, les poèmes, les romans, les photos, les reportages et les films, qui tous à leur façon contribuent à leur tour à donner à l’océan cette aura de danger et d’énigme insoluble? La proposition du cinéaste québécois vient ici ajouter une page à cette longue histoire, et n’aura de comparatif au cinéma que le récent LEVIATHAN du Sensory Ethnography Lab, du moins de mémoire. Si ce dernier se débarrassait du caméraman pour proposer une expérience crue et viscérale, l’objectif de TRANSATLANTIQUE est bien ancré et fixe. C’est un regard calculé que nous propose le film. En s’aidant des zones d’ombres et en ne donnant jamais la vue d’ensemble, Dufour-Laperrière nous propose des petites énigmes visuelles pour occuper l’esprit. L’action cède à la réflexion. Qu’est-ce que ce visage féminin, perdu au centre d’un océan noir, une divinité indienne peut-être? Ou le souvenir d’une femme qui nous attend à bon port, ou peut-être une fille qui s’est noyée et qui revient nous hanter? Plus loin, on comprendra que ce n’est qu’une chanteuse ou actrice qui vient égayer nos journées, nous aidant à voguer entre quelques occupations. Donc, bel et bien une sirène, qui s’empare alors de notre petit écran.

Une immense cale que l’on nettoie, frotte, frappe et puis peinture, encore et toujours, probablement à chaque voyage. On cache les imperfections et vieux souvenirs derrière une couche de couleur qui vient aplatir les différences. On s’en servira ensuite pour jouer au cricket, tandis que tous les cris d’encouragements ou soupirs iront frapper les murs de cette cale pour mieux rebondir. On appréciera tout au long du film le travail sonore impeccable signé Olivier Calvert, d’autant plus mis de l’avant qu’aucun dialogue n’est sous-titré. Prières et discussions seront autant de codes cachés pour le spectateur (qui ne connait pas la langue). De toute façon, on en comprendra la teneur, et on partage avec ces gens l’angoisse et le respect qu’impose un tel moyen de transport. Quoi de plus adapté qu’une immense pièce sombre pour apprécier un voyage aussi majestueux?

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Transatlantique – 2014 – 72 min – Canada (Québec) – Félix Dufour-Laperrière

Une réflexion sur “Traversée du spectateur clandestin

  1. […] le jeu de mots, TRANSATLANTIQUE, œuvre aussi difficile que sublime, sur laquelle j’avais écrit quelques mots? J’aurais pu nommer des dizaines d’autres exemples, de tous les autres distributeurs […]

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