Ballet métallique

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15 mai 2015 par Paul Landriau

Mad Max Fury Road

Il y a de ces expériences de cinéma qui vous revigorisent à un point tel que vous avez l’impression de redevenir un jeune enfant. Celui dont les moments de bravoure du cinéma d’aventure et d’action rendaient rêveur. Les yeux grands, le sourire jusqu’aux oreilles, le niveau d’adrénaline dans le rouge. Le genre de film qui marque et que vous défendrez toute votre vie. MAD MAX : FURY ROAD est un triomphe. Un nouvel apex du cinéma d’action résumant toute une carrière. L’ultime cadeau d’un homme à sa profession. Un nouveau sommet qui formera toute une nouvelle génération de cinéphiles.

Certes, George Miller ne réinvente pas la roue. Il l’équipe plutôt de chaînettes et la couvre de pics rouillés ce qui la rend autrement plus dangereuse lorsqu’elle tourne à plus de 100 kilomètres/heure. Ce nouveau volet des aventures de notre antihéros solitaire australien préféré place Tom Hardy dans le rôle titulaire. Bien qu’il porte son nom, ce volet aurait aussi bien pu s’appeler IMPERATOR FURIOSA, loufoque nom du personnage de Charlize Theron, véritable héroïne du film et nouvelle icône féminine du cinéma d’action. (D’ailleurs, en terme de nomenclature, entre Max Rockatansky, Rictus Erectus et The People Eater, ce MAD MAX repousse les frontières du possible.) Le front enduit d’huile, les yeux perçants, un bras en prothèse d’acier, l’impératrice au service du vilain Immortan Joe (Hugh Keays-Byrne) doit livrer un convoi de pétrole et d’eau à une cité lointaine à travers le désert sans fin de ce monde post-apocalyptique. Escortée par une bonne troupe de soldats aussi loyaux que bêtes, elle effectue un détour à mi-chemin pour tenter un plan d’évasion de cette société esclavagiste. Max Rockatansky de son côté ouvre le film par une scène qui donne tout de suite le ton. Un plan le voit lui et sa monture (énième voiture modifiée pour la guerre, aux couleurs ternies par le sable et la rouille) au repos, du haut d’une colline, alors que la caméra tilte au bas de l’écran pour montrer un petit lézard à deux têtes. Ce dernier se dirige un peu trop près de notre protagoniste tourmenté, pris dans ses rêveries, qui l’écrase et savoure ce petit hors-d’œuvre local. En voix off, il nous donne quelques rares clés de contexte de ce monde. Ce sera la majorité de son dialogue. Ce MAD MAX ne donne pas dans la parlure. S’il contient des dialogues, ce sont des échanges entre les différents bruits des engins, qui vombrissent comme des pur-sang fiers, les coups de coude et les coups de tête, les fusils disparates que l’on recharge comme l’on peut avec les faibles munitions que l’on a récupérées, les ambiances explosives de Junkie XL qui livre une trame sonore palpitante et qui fait monter le rythme cardiaque, déjà mis à mal par l’exécution des différentes cascades toutes plus hallucinantes les unes que les autres. Film de peu de mots mais d’oh combien de maux! Si le récit est plutôt simplet, il ne se perd pas en explications superflues; il va droit à l’essentiel. FURY ROAD ne sera qu’une longue course-poursuite de deux heures à travers dunes et sables mouvants; Miller fait le pari de ne conserver que la scène d’action d’un western typique et de l’étirer jusqu’à plus soif.

Véritable oasis dans le désert des productions américaines toutes plus codifiées que celles d’avant, FURY ROAD surprend et détonne. Vous ne verrez plus jamais le cinéma d’action du même œil. On en viendrait presque à plaindre ses contemporains qui soudain viennent de voir le standard de qualité exploser. Et surtout, voilà enfin un film qui comporte une bonne dose de folie! C’est ce qui manque cruellement dans le cinéma d’action de nos jours, de la personnalité. Pas besoin de faire dans le raffinement ou dans la surenchère lorsque vous avez quelque chose de précis à dire et à montrer. Pas que ce film soit subtil, bien au contraire! L’univers de ce film est l’équivalent d’un fantasme survitaminé d’un adolescent pourvu d’une grande dose d’imagination, d’une fascination morbide pour les bolides modifiés et pour les combats spectaculaires. Le genre de projet dont l’ADN provient des années 80s mais créé avec les moyens d’aujourd’hui. Et en dehors d’une tempête désertique qui prend les allures de maelstrom dantesque, ce film aura l’audace de minimiser les effets spéciaux réalisés par ordinateur pour nous proposer des cascades concrètes créées par des athlètes enthousiastes et un brin inconscients. On se bat de voiture en voiture en sautant ici et en se balançant d’une perche de 5 mètres là, on s’accroche au capot d’une voiture afin de lui cracher du carburant, question de gagner quelques mètres sur notre proie, on s’arque, on se penche, on se retient, on s’expédie, on réinvente un pan du cinéma.

Preuve s’il en fallait une autre qu’un bon design vaudra toujours tout le budget du monde, MAD MAX : FURY ROAD regorge d’idées visuelles, de concepts intéressants, de touches souvent superflues sinon qu’elles fascinent et impressionnent l’adversaire. Des véhicules blindés à la troupe musicale qui accompagne l’escadron (un char pourvu d’un quatuor de tambours immenses à l’arrière et d’un guitariste aveugle grattant les cordes avec acharnement et propulsant de temps à autre un jet de flamme d’un des deux manches de sa guitare électrique à l’avant), chaque faction du film possède une cohérence visuelle et conceptuelle qui les différencie et clarifie le chaos métallique qui occupe la majorité du film. Certains lieux évoquent les plus grands films du septième art; la citadelle principale propose certains décors qui rappellent immédiatement METROPOLIS, tandis que la traque passe par des décors qu’auraient bien aimé John Ford, ou encore des étendues sableuses qui auraient leur place dans DUNE. Nouvelle figure iconique des vilains au cinéma, l’Immortan Joe, avec son masque souriant qui l’aide à respirer, a beaucoup d’affinité avec Darth Vader ou le baron du DUNE susmentionné. Du simple estropié qui surveille la citadelle au fils baraqué d’Immortan Joe, chaque personnage possède sa petite touche qui le démarque, et bien que plusieurs n’existent que pour mieux se faire découper, frapper, repousser, bref, comme de la chair à canon, reste que les nombreux personnages secondaires sont amenés avec une efficacité narrative qui ne s’acquiert qu’avec l’expérience. S’il ne vous tire pas de larme, et qu’il n’essaie pas vraiment, reste que, par quelconque miracle qu’on ne s’explique pas tout à fait, le film réussit à vous impliquer émotionnellement à cette évasion impossible tentée par une femme courageuse et ses comparses qui vivent d’espoir. Sortir de cette vie rauque, désertique, sans porte de salut relève du mythe et du rêve inimaginable, c’est donc dire que les cinq femmes qui accompagnent Furiosa la suivent parce qu’elle dégage une présence et un leadership incontestables.

Dans un univers aussi rance et rouillé, le travail de capture et de découpage de l’action fonctionne comme une machine bien huilée; les séquences sont claires et précises, furieuses mais maîtrisées du début à la fin. Que cela fait du bien d’avoir et de voir autant d’action! Science qui se perd, il suffit d’être témoin des nombreux morceaux musclés de ce film pour comprendre qu’en comparaison les escapades chaotiques d’un Michael Bay ou d’un Christopher Nolan font bien piètre figure. La caméra, parfois nerveuse, parfois survolant la scène avec grâce, donne un point de vue actif des scènes et guide le regard du spectateur avec la simplicité et la logique requises. Si le scénario n’apporte guère de développement et même fait du surplace par moments, ce n’est que pour laisser un bref répit au spectateur qui manque de peu l’overdose face à un spectacle aussi déchaîné. Un peu comme une balade bienvenue lors d’un concert de Hard Rock particulièrement intense. Ainsi, chaque pause n’est là que pour mieux redémarrer et aussi de façon à ce que les poursuivants ne soient jamais trop loin à l’horizon. Car même dans les scènes d’accalmie peut-on voir la tempête au loin qui inévitablement sera des nôtres prochainement. Car Max et Furiosa ne sont pas du genre à éviter la bagarre.

Tom Hardy, dans la première ronde de ces aventures qui auront droit à quelques suites (c’est déjà confirmé) s’en tire plutôt bien dans un rôle un peu effacé qui le voit encore une fois adopter un drôle d’accent et une diction particulière. Ce qui au final est en phase avec son personnage terrassé par ses erreurs passées, qui trouvent leur source dans la trilogie originale. Hardy a de toute façon prouvé à plus d’une reprise qu’il est comme un poisson dans l’eau dans le cinéma d’action. Nicolas Hoult en soldat aveuglé par sa foi qui sera finalement manipulé est attachant et enjoué. On sent qu’il s’amuse et son énergie est contagieuse. Impérieuse, c’est Charlize Theron véritablement qui porte le film sur ses épaules et commande toutes les scènes dans lesquelles elle se trouve. On la compare aux plus grandes héroïnes comme la mariée dans KILL BILL et Ripley dans la saga ALIEN.

C’est un monde sableux et sec, où le soleil tapant fait fondre tous les espoirs et pourrir les chairs. Les fluides, en quantités limitées, sont symbole de pouvoir. L’eau bien sûr, source de vie et de la rare végétation qui subsiste, mais également le lait maternel, que l’on préserve à même ces esclaves que l’on gave afin d’augmenter leur production quotidienne. Le sang lui, fascine et permet aussi de servir d’encre à une carte ou une lettre, et permet d’écrire un des grands récits du cinéma d’action. L’acier, la rouille, le sable et le feu se côtoient dans ce ballet métallique orchestrée avec passion et inspiration. Assoiffé de cinéma d’action? Abreuvez-vous à cette source vivifiante.

9

Mad Max: Fury Road – 2015 – 120 min – Australie, États-Unis – George Miller

Une réflexion sur “Ballet métallique

  1. […] long-métrage THE BIG SHORT BRIDGE OF SPIES BROOKLYN MAD MAX: FURY ROAD THE MARTIAN THE REVENANT ROOM […]

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