Ou le nouveau Prométhée

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6 mai 2015 par Paul Landriau

Ex Machina

Dieu créa l’Homme à son image. Et ce dernier fit de même avec la Femme. Ou de moins, il la modela selon ses désirs, ses fantasmes… Pas tous les hommes, non, fort heureusement, mais pour certains, la femme idéale, le rêve se limite à un être contrôlable et malléable… C’est l’une des nombreuses thématiques qui émane du premier film d’Alex Garland à la réalisation, EX MACHINA, ce scénariste ayant écrit certains des films les plus fascinants des dernières années (notamment le très beau et imparfait SUNSHINE).

Dans un cabinet moderne, l’employé Caleb (Domhnall Gleeson), alors qu’il travaille sur son ordinateur, reçoit un message l’indiquant qu’il a gagné la loterie interne. Une semaine de vacances au domaine du fondateur de cette compagnie toute puissante, Nathan (Oscar Isaac), l’occasion rêvée pour faire plus ample connaissance avec ce génie insondable et reclus. Cette scène d’introduction, sans dialogue, avec son ambiant étouffé et musique minimaliste nous apprend la première leçon cruciale : ne pas vouer une confiance aveugle à ces images, à cette technologie. Caleb apprendra bien assez vite qu’il n’a pas gagné un concours, mais qu’il a été sélectionné personnellement par Nathan. Pourquoi, et comment? Comme tout bon récit de science-fiction qui se respecte, les technologies présentes et anticipées sont le théâtre à la fois de l’émerveillement face aux possibilités théoriques et de la crainte face au débordement potentiel que peuvent mener de telles avancées. La Machine, meilleur ami de l’Homme?

Oscar Isaac incarne ici un génie informatique qui est loin des clichés d’usage. Le protagoniste le surprend un matin en pleine séance de boxe. On le voit dans le film taper dans un punching bag plutôt que sur un clavier. Costaud, barbe fournie, crâne rasé de prêt, bière à la main, Nathan souhaite discuter avec Caleb « d’homme à homme », en laissant de côté le charabia technique et les algorithmes. Astuce de scénariste pour ménager le spectateur. Nathan a une mission spécifique pour Caleb, tester l’androïde Ava, sa création la plus précieuse, robot à la forme d’une jeune femme, pour déterminer son niveau « d’humanité », de conscience. Le créateur, sorte de Dr Frankenstein moderne, a conçu cette intelligence artificielle en se basant sur les données de son moteur de recherche omniprésent. Comme il l’explique, la mine d’or ne se trouvait pas dans ce que cherchaient les utilisateurs mais plutôt dans le comment. Ces données, compilées pendant des années, permettent d’incorporer à un système la dose d’imprévisibilité, de chaos aléatoire nécessaire afin de confondre les plus astucieux observateurs et faire d’Ava la première ambassadrice d’une nouvelle espèce, d’où son nom, amalgame d’Ève et d’alpha.

On l’aura compris, EX MACHINA est un film de science-fiction dans la plus classique des traditions, qui devrait plaire avant tout aux fans de science-fiction. Et attention, on ne parle pas ici des exploits invraisemblables de superhéros venus d’autres mondes. La science-fiction, en tant que genre, explore les malaises et craintes de notre espèce face à notre réalité. La bonne science-fiction donne à réfléchir autant qu’elle nous transporte dans les rouages de son récit. La meilleure science-fiction nous donne à voir des choses nouvelles, et nous hante constamment. Elle nous fait réfléchir sur notre propre condition et pose des problèmes moraux, éthiques ou philosophiques complexes. EX MACHINA fait partie de cette dernière catégorie. Le genre de récit novateur que l’on voit malheureusement trop rarement au cinéma. Alex Garland observe les craintes actuelles face à l’intelligence artificielle, aux géants de l’informatique (Google, Facebook et compagnie), à la surveillance virtuelle, aux cellulaires accessibles n’importe quand (en théorie), et à la singularité. Ce moment où une intelligence artificielle apprendra d’elle-même et évoluera, rendant ainsi ses créateurs obsolètes. C’est la prémisse de TERMINATOR ou le thème de TRANSCENDANCE, sorti l’an dernier sous les moqueries, avec raison. Si vous espériez comme moi un film similaire, mais fait avec goût, ne cherchez plus.

Mais EX MACHINA est aussi plus que ça. À la manière de HER ou d’UNDER THE SKIN, EX MACHINA explore la condition féminine, l’amour, la peur d’être oublié, le pouvoir du sexe. Le film nous donne à réfléchir aux rapports hommes femmes, et à se questionner sur notre propre relation au sexe opposé. Dans une situation similaire, comment réagirait-on? Si l’androïde avait une forme masculine, tomberait-on sous le charme? Le rapport d’intimité serait-il le même? Une critique de l’objectification du corps féminin, qui ici a lieu littéralement. Dans un rôle délicat, Alicia Vikander n’accomplit pas moins qu’un exploit. Puisque la majorité de son personnage est une création en images de synthèse (ce qui fait sens avec le propos du film), Vikander doit donc composer uniquement avec sa posture, forcément maniérée, et son visage. Ses yeux, sa diction, ses pauses en disent long. Comme on le découvre au cours du film, cette Ava, très futée, dissimule à Nathan ses véritables aptitudes. En tant que souris de laboratoire virtuel, elle est bel et bien prisonnière. Cette fabuleuse demeure, tout en verre et surfaces blanches et grises n’est que le plus silencieux et efficace cachot. Le design même de cette villa reflète de belle façon le film; la nature et la création de l’homme coexistent. Les parois de verre côtoyant la pierre naturelle. De plus, le design général est classique mais complètement chic, à l’allure très moderne. Tout indiqué pour ce film de science-fiction qui évoque l’efficacité des classiques tout en proposant son propre récit résolument actuel. À l’image d’un certain hôtel dans THE SHINING, cet ilot coupé de la civilisation affecte psychologiquement son occupant. Ainsi, on ne sait jamais vraiment s’il faut admirer Nathan ou le craindre. Révèle-t-il vraiment tout ce qu’il sait et surtout ce qu’il désire à Caleb? Et à Ava? Lorsqu’on le confronte sur la nécessité de définir un genre à Ava, plutôt que d’en faire un être asexué, il répondra par une boutade du revers de la main. Mais est-ce vraiment un détail?

Porté par une caméra discrète au service des performances, par une trame sonore envoutante, le film se veut un duel d’esprits par des acteurs solides. La trame narrative amène de nombreuses surprises et scènes fascinantes qui sont les bienvenus, comme ce moment presque absurde où Nathan effectue une chorégraphie manifestement pratiquée souvent avec son assistante asiatique ne comprenant pas un seul mot d’anglais, sur un hit disco. Caleb, de moins en moins à l’aise, ne sait comment réagir. Derrière tout geste banal de Nathan doit forcément se cacher une astuce, un rouage d’un plan plus large. Nous avons après tout devant nous l’un des grands génies de notre époque. Et n’est-il pas effrayant de se retrouver devant un être plus intelligent que nous? Mais ne serait-ce que la peur de l’inconnu, ou alors un malaise infondé? C’est cette longue ambiguïté, ce mystère qui captivent et font de ce premier long-métrage une réussite totale. Une réflexion intelligente et fascinante sur ce que signifie d’être conscient, d’être humain. Mais aussi, une exploration sur ce qui nous pousse à créer. Un récit d’anticipation moderne aux implications terrifiantes sur la technologie qui nous entoure et nous contrôle sans même que l’on s’en rendre compte.

Bref, de la science-fiction.

8

Ex Machina – 2015 – 108 min – Royaume-Uni – Alex Garland

Une réflexion sur “Ou le nouveau Prométhée

  1. […] effets visuels Andrew Whitehurst, Paul Norris, Mark Ardington et Sara Bennett – EX MACHINA Andrew Jackson, Tom Wood, Dan Oliver et Andy Williams – MAD MAX: FURY ROAD Richard Stammers, […]

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