Entretien avec Sophie Deraspe

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9 avril 2015 par Sami Gnaba

photo de Nadine Maas

© Nadine Maas

Il s’est passé cinq ans déjà depuis que la réalisatrice Sophie Deraspe nous avait donné des nouvelles de son jeune cinéma. Pour compenser une si longue attente, elle nous propose cette année deux films qui sortent à un peu plus d’un mois d’intervalle. D’abord une fiction (le beau LES LOUPS), puis un documentaire (LE PROFIL AMINA), comme pour bien rappeler les deux facettes de son œuvre hybride à travers laquelle le vrai et le faux, le réel et la fiction, ne cessent de s’entrecroiser. Dans ce contexte, son plus récent projet, LE PROFIL AMINA, est exemplaire.

Singulier et fascinant de bout en bout, le documentaire raconte les conséquences d’une imposture virtuelle aux proportions internationales. Campé en pleine révolution syrienne, le film décrit le récit d’amour virtuel entre deux femmes qui ne se sont jamais rencontrées, avant de transiter tranquillement vers le thriller en se lançant sur une enquête internationale à la traque d’une jeune femme (la Amina en question) Américano-Syrienne qui se révélera au fil des déplacements un personnage fictif, un canular créé de toutes pièces par un américain cherchant à nourrir ses ambitions littéraires. Histoire imprévisible, complexe, alliant l’intime et le collectif, LE PROFIL AMINA est traversé par des questions profondément contemporaines… À l’occasion de sa sortie en salles, nous nous sommes longuement entretenus avec sa réalisatrice. Nous avons parlé avec elle notamment de la genèse du projet et des différentes étapes de sa réalisation.

En regardant votre film, on se dit que si une telle histoire avait été racontée dans une œuvre de fiction, on n’y aurait probablement pas cru.

Je pense en effet que si j’avais inventé une telle histoire en fiction, on m’aurait accusée d’être allée trop loin : « c’est pas trop crédible ton truc ». Alors que là, la réalité clairement va plus loin que la fiction. Elle la dépasse complètement… C’est étonnant qu’un projet comme PROFIL AMINA se soit présenté dans mon parcours de cinéaste. C’est RECHERCHER VICTOR PELLERIN mais à l’envers. Alors que dans VICTOR PELLERIN, je créais un personnage auquel j’amalgamais des gens réels, avec AMINA c’est tout l’inverse qui se produit. J’essaie de démystifier un personnage qui a été créé par un autre. Toutes ces questions dans le film – autour de la notion du vrai et du faux, qu’est-ce qui est de l’ordre de la création, du mensonge − je me les étais déjà posées à une autre époque, sur une autre échelle. Dans AMINA, il y a encore la question de la création qui est interrogée. On y rencontre quelqu’un qui a des ambitions littéraires, mais qui a clairement et éthiquement dépassé les règles.

Comment est né le projet PROFIL AMINA?

Je connaissais déjà Sandra Bagaria. J’étais donc au courant qu’elle avait rencontré Amina en ligne, sans être informée du degré d’intimité de leur relation. Je savais juste qu’elle était une Américano-Syrienne, qu’elle avait commencé à tenir un blogue (« A Gay Girl in Damascus »). Plus les semaines et les mois avançaient, plus Sandra était éprise de cette fille.

Cette relation, vous la suiviez donc « en direct »?

Oui. Sandra et Amina étaient en contact quotidiennement. Quand Amina se fait kidnapper, notre groupe d’amis est évidemment sous le choc. C’est comme si ça arrivait à l’une de nous. Certains d’entre nous étaient amis avec Amina sur Facebook, d’autres lisaient son blogue. Moi je suivais tout ça avec un peu plus de distance… Je me rappelle même de moments de conversations avec Sandra où on l’encourageait à la rencontrer. Pas tant parce qu’on doutait de l’existence d’Amina, mais plutôt parce qu’on disait que la rencontre physique était nécessaire à l’évolution de leur relation amoureuse. On la pressait de la rencontrer le plus rapidement possible, parce qu’il y avait le risque que la rencontre révèle autre chose. Que la chimie entre les deux ne fonctionne pas, par exemple… Sandra était à un point où elle et Amina se disaient exclusive l’une à l’autre. Leur relation était même mentionnée sur le blogue A Gay Girl in Damascus, donc également à travers d’autres médias qui l’ont couvert.

Donc, quand Amina se fait kidnapper, on s’est réunis et puis lancés dans une enquête en ligne un peu comme celle qu’on voit dans le film. On essayait de retracer des éléments, des personnes qui pourraient nous indiquer son emplacement. De son côté, Sandra faisait des appels en contactant les ambassades et les médias dans l’espoir de faire libérer Amina… Lorsque Jelena Lecic, cette Croate vivant à Londres, reconnait dans le très réputé journal britannique The Guardian que c’est son visage sous le nom d’Amina, Sandra l’apprend en même temps que le monde entier. Elle apprend à cet instant même que la fille dont elle est amoureuse, physiquement du moins, n’est pas celle qu’elle prétend être. Dès lors, elle devient la cible des médias du monde entier qui cherchent à connaître l’identité réelle d’Amina… C’était une situation terrible pour elle. On faisait donc des recherches en ligne, on essayait de savoir qui elle pouvait bien être, qui était derrière tout cela. Certaines personnes ont été particulièrement efficaces. On les retrouve d’ailleurs dans le film.

À ce stade de l’histoire, vous avez en tête l’idée d’un film?

Non, pas encore, mais je savais qu’on était dans un film, un thriller international. On le vivait au quotidien. Mais c’est aussi un récit d’amour, de déception, d’humiliation.

Une humiliation qui est vécue à une très large échelle.

Oui, ce n’est pas une humiliation qui se vit entre deux personnes. Elle est exposée du monde entier, de tous les médias. Si un employeur fait des recherches sur Sandra un jour, cette histoire apparaîtra en tête de liste. Elle est pour toujours associée à ce scandale médiatique international… À un certain moment, je me rappelle que je lui ai dit ce qu’on était en train de vivre s’apparentait à un film, mais en même temps mon amie était trop exposée, trop vulnérable, pour commencer à la filmer. Je laissais entendre simplement qu’il y avait un film à faire. C’est resté là pendant plusieurs mois, puis à la fin de 2011 elle est venue me voir. C’est là qu’elle m’a dit vouloir m’offrir toutes les archives de son histoire avec Amina : des échanges qu’elle ne voulait plus relire, ceux avec Amina ou avec d’autres pendant l’enquête. Elle m’offrait tout ça en échange d’un film : « si tu penses qu’il y a un film à faire avec ça, go ». J’ai reçu cette demande comme un acte de confiance, comme un cadeau aussi. C’était une histoire qui parlait tellement de notre époque. Il y avait clairement un film à faire avec, mais en même temps je m’interrogeais sur la forme qu’il allait prendre. Ce n’était pas clair à ce stade-là. Le tout s’étant vécu en ligne, je n’avais rien de tangible à filmer.

Je me souviens que l’une des premières choses que je lui ai dite c’était qu’il était important que j’aie carte blanche. Qu’elle me laisse libre d’en faire une œuvre digne de s’appeler un film. Je lui ai demandé un temps de réflexion sur la forme qu’il allait prendre. À ce moment-là, je n’avais aucune idée précise; « est-ce que je fais une fiction? Est-ce que je fais un documentaire? » Suite à quelques semaines de réflexion, je l’ai rappelée pour lui dire comment je voulais raconter son histoire. J’avais envie d’entendre tous ceux qui l’avaient vécue étroitement, et qui venaient d’un peu partout dans le monde. Aussi je lui proposais de m’accompagner et de partir à la rencontre de ces personnes. Qu’elle partage avec eux son histoire. Et elle accepté, sans aucune hésitation.

LE PROFIL AMINA_2

À ce moment, est-ce que vous savez pourquoi elle veut faire ce film?

Ce que j’ai compris, c’est qu’elle voulait que la complexité de l’histoire ressorte, soit connue et qu’elle ne soit pas réduite à quelques lignes scandaleuses. Elle voulait démontrer aussi qu’elle n’avait pas été la seule à se faire avoir, même si elle apparaît comme la grande victime. Maintenant, je dirais que faire le film a servi de processus thérapeutique pour elle, même si à l’époque nous ne le savions pas.

Le tournage a lieu quand précisément?

C’est en 2012 qu’on part tourner, après avoir pris le temps de réfléchir, de faire une recherche exhaustive et de contacter les personnes concernées par l’histoire. J’étais partie seule avec Sandra. Ce tournage qui a duré approximativement un mois et qui se voulait un tournage de recherche est dans le film.

Quelles sont vos impressions sur Tom MacMaster, l’auteur et créateur d’Amina?

Il serait très facile de se réduire à toutes sortes d’extrapolations sur lui. On en a fait beaucoup, Sandra et moi, avant de le rencontrer et même après… C’est un homme qui est très habile à l’écrit. Le moindre courriel, le moindre écrit de lui, tu l’analyses minutieusement. J’ai préféré ne pas mettre trop de ces analyses dans le film. On se dit que ce ne sont que des perceptions. Je m’en suis écartée, pour laisser le spectateur se faire sa propre opinion sur lui. Et je dirais même qu’au montage je l’ai plutôt aidé, parce qu’il y a des moments où il était d’une grande étrangeté… C’est mon analyse, mais il est clairement atteint par une certaine forme de maladie mentale. C’est un être qui est complètement opérant en société, un académicien, mais en même temps au niveau social il y a quelque chose chez lui qui ne fonctionne pas. À un certain point dans le film, il dit à Sandra qu’il s’est demandé s’il n’était pas psychopathe ou sociopathe. Puis elle lui répond: « moi j’ai pensé que tu étais tout ça ». Il nous donne les réponses qu’on veut entendre, et le sociopathe fait ça. C’est un manipulateur. Il a une forme d’intelligence aiguë, à savoir par exemple ce que tu veux, mais il est incapable d’empathie, d’une réelle compréhension de ce que vit l’autre. Tom MacMaster dit regretter ce qu’il a fait parce qu’il doit le faire, parce que le monde entier a parlé de lui et dénoncé ce qu’il avait fait, et comment il avait été ignoble. Donc face à toutes ces critiques, il devait assumer ses torts, mais est-ce que ses regrets sont sincères? C’est ce qu’on se demande vraiment. Comme je te l’ai dit précédemment, j’ai évité de me prononcer là-dessus, ou même de laisser Sandra et les autres se prononcer là-dessus, parce que quelque part c’est subjectif à chacun.

Est-ce que Sandra suivait de près le processus du montage du film?

Non. Après être allée tourner avec elle et rencontrer les acteurs de cette histoire, j’ai commencé à faire le montage, à effectuer beaucoup de recherches dans les archives et à tourner la partie « fictive » du film. Et tout cela se passait sans sa présence. Je ne voulais pas qu’elle soit impliquée dans le processus. En montage, on travaille à tâtons pendant un certain temps. Ce n’est pas comme si on savait instantanément comment et où placer les blocs. C’est une histoire complexe, il faut prendre le temps pour savoir comment on va la raconter, essayer des choses, décider ce qu’on va mettre et ce qu’on va exclure. Je ne voulais pas donc qu’elle voie tout cela et qu’elle ait des déceptions à l’étape du montage final. Par contre, une fois le montage image très avancé, je le lui ai montré avant tout le monde. Je dois avouer que j’ai mal dormi la veille, parce que tout en sachant qu’elle m’avait donné carte blanche pour le projet, je voulais qu’elle adhère à la proposition que j’avais faite. Je ne voulais pas qu’elle renie ce film… Après l’avoir vu, elle était ravie que le film ne traite pas seulement de son histoire avec Amina, qu’il englobe également celle des journalistes, des activistes, des Syriens.

LE PROFIL AMINA_1

Ce que vous racontez rappelle le commentaire d’un militant que vous interviewez et qui dit que sans la révolte des pays arabes et de l’agitation sociale à ce moment très précis, Amina n’aurait pas eu l’importance qui lui a été accordée dans les médias.

Oui. Elle a bénéficié de l’effervescence autour du printemps arabe, c’est certain. Tout à coup, les médias s’intéressent à ce qui se passe en Syrie et aux régions autour. Les blogueurs deviennent des personnages importants, parce que ce sont principalement eux qui font sortir les informations, davantage que les médias traditionnels. À cette époque, la Syrie était fermée aux journalistes occidentaux, tandis que les médias à l’intérieur du pays étaient bâillonnés. Donc, l’information provenait beaucoup des médias sociaux et des blogueurs. Dans ce contexte, « Amina » était une voix non négligeable; elle est lesbienne, belle, s’exprime ouvertement, écrit en anglais, pour une audience occidentale. Elle avait tout pour plaire.

La rencontre de Tom MacMaster avec Sandra à la fin du film était prévue dès le commencement?

Non. C’est arrivé à la fin de notre voyage. On l’avait traqué en ligne et quand on a vu qu’il participait à un colloque à Istanbul, on s’est dit que le moment et le lieu étaient propices pour une rencontre. On allait le surprendre là-bas, en dehors de son territoire habituel. On ne lui avait pas annoncé notre venue, même si on lui avait écrit un mois auparavant pour lui annoncer le tournage de notre film et qu’on désirait le rencontrer. Sa réponse laissait pressentir qu’il allait tergiverser ad vitam aeternam. Alors on y est allées quand même. C’est une prise de risque, comme ça arrive souvent quand on travaille dans le documentaire. On part de loin, on se lance, ne sachant pas trop ce qui va se passer par la suite. Cette rencontre suscitait des émotions très fortes chez Sandra bien évidemment. Sa nervosité s’imprégnait sur moi, mais en même temps j’avais un film à faire. On s’est longuement interrogées sur comment on allait filmer cette rencontre, mais finalement ça s’est passé.

En dépit du cadre très intime à partir duquel vous êtes partie, votre film possède une forte résonnance politique. Vers la fin, LE PROFIL AMINA acquiert la forme d’un plaidoyer pour la cause syrienne, notamment à travers toutes ces images tournées par des anonymes qui filment le soulèvement du peuple.

Dès le départ, je savais que le film ne devait pas se conclure sur la simple résolution de l’énigme autour d’Amina. Il y aurait eu quelque chose de trop décevant, de trivial même là-dedans, parce que les conséquences de toute cette affaire sont beaucoup plus larges. Avant de rencontrer Danny, journaliste gai à Damas, puis Rami, le Syrien qui a le dernier mot du film, je ne savais pas qu’il y avait eu à ce point des gens qui s’étaient impliqués dans la libération d’Amina et qui s’étaient sentis trahis eux aussi. C’est outrageant de voir qu’il y a des gens qui ont risqué leur vie pour elle, cette fille fictive, alors qu’à côté d’eux des proches, des amis se font emprisonner, menacer, voire tuer. Il y a en effet quelque chose de révoltant quand on voit comment les médias oublient ces Syriens, détournent vite leur attention sur leur situation dramatique, s’il n’y a pas ce côté sexy (« une jolie fille lesbienne, rebelle, qui blogue sur les dangers de sa vie quotidienne ») associé à une nouvelle comme celle qui a été diffusée sur Amina. Il y a quelque chose de profondément triste dans cette affaire, qui parle beaucoup de notre société, de nos médias et de leur attrait pour le sensationnalisme… Les médias sont pris dans un cycle de rapidité et d’immédiateté. Leur volonté d’avoir l’exclusivité et de sortir vite la nouvelle ne permet pas de bien vérifier ses sources, comme cela avait été le cas avec l’article de The Guardian. Pour la petite histoire, la journaliste devait interviewer Amina dans un café et au dernier moment Amina lui a écrit pour lui dire qu’elle se sentait suivie et lui a proposée de faire l’entrevue par courriel. Mais ce détail n’a jamais été dit dans l’article publié. Après, plusieurs médias ont relayé l’information sans ressentir l’obligation de vérifier leurs sources, parce que justement l’article de The Guardian laissait croire qu’Amina avait été rencontrée en personne. Même pour Sandra, cette entrevue était un sceau d’approbation sur l’existence d’Amina… Cette histoire nous force à reconsidérer notre rapport à Internet, mais également à l’ensemble des médias, à revoir les paramètres sur lesquels se basent nos interactions avec l’autre, autant à des fins d’information qu’à des fins amicales, amoureuses ou professionnelles.

Vous sortez deux films cette année presque coup sur coup. Comment se sont passés leurs tournages?

Tout s’est fait en parallèle, c’est-à-dire que je faisais mon premier tournage d’AMINA en 2012 et pendant que je cherchais le reste du financement, je commençais à tourner LES LOUPS en 2013. Étant une coproduction avec la France, le film LES LOUPS subissait plusieurs délais qui ont retardé son montage, qui se faisait en France. Alors j’ai profité de cette période d’attente pour mettre en images la seconde partie « fictive » d’AMINA, pour laquelle je suis retournée au Moyen-Orient. Parallèlement à cela, le montage avait déjà commencé puisqu’on avait assez d’éléments pour structurer l’histoire.

Ce n’était pas difficile de quitter un projet pour l’autre, et tenter à chaque fois de lui insuffler le même degré d’exclusivité et d’engagement créatif qu’au précédent?

Je te dirais non. Quand je plongeais dans l’un, le processus durait des mois… Je te dirais même qu’avoir ces deux projets a été consolant pour moi, parce que LES LOUPS a été un projet qui a pris beaucoup de temps à se développer. Si je n’avais pas eu un autre projet parallèle, j’aurais trouvé la situation angoissante… En contrepartie, la sortie des deux films à un mois d’intervalle ne représente en rien un idéal pour moi. Ce n’est pas dans l’intérêt des films que ça se passe ainsi. C’est la sélection du film au festival de Sundance qui a tout précipité du côté du PROFIL AMINA.

LE PROFIL AMINA prend l’affiche le vendredi 10 avril.

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