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23 mars 2015 par Paul Landriau

Juanicas

Qu’est-ce que la mémoire? Comment fonctionne-t-elle? De nombreux cinéastes se sont posé cette question, et ont tenté d’y répondre avec les moyens à leur disposition. L’an dernier, lors du festival Film Pop, je découvrais une tentative de réponse dans le sublime documentaire THE POSSIBILITIES ARE ENDLESS. En ce début de printemps, un autre documentaire très personnel propose une approche fragmentée qui tente à la fois de présenter un portrait familial qui s’étend sur 30 ans et de montrer quelques moments marquants ici et là. JUANICAS, surnom de Juan, frère de la cinéaste Karina Garcia Casanova. Mexicaine d’origine, Karina décide de filmer son frère qui rentre au Québec afin d’y combattre ses démons, sa maladie. La bipolarité. Elle ne savait cependant pas que l’aventure lui prendrait presque dix ans et la marquerait à jamais.

Leur mère, Victoria, également aux prises avec la maladie, qui a réussi — jusqu’à un certain point — à élever seule ses deux enfants en terrain froid, hostile, qui possède deux langues officielles mais pas celle qu’elle connaît.

La caméra de Karina devient donc un témoin, un arbitre dans ce trio soudé par le sang et l’amour mais divisé par l’imprévisibilité et la force d’une maladie mentale toujours méconnue et méprisée. Pour tous ceux qui ont dû composer avec cette maladie au sein de leur famille, de nombreuses scènes possèdent un air un peu trop familier.

2007. Juan au Canada, plein de bonnes intentions. Il s’adresse à Karina, à son objectif, tantôt en espagnol, tantôt en français bien d’icitte, ayant vécu dès l’âge de 5 ans dans la belle province. (N’est-il pas toujours un plaisir que d’entendre notre langue, avec ses coins ronds, ses « ouais » plutôt que ses « oui », de la bouche d’immigrants, ces sacres et ces québécismes qu’ils s’approprient non pas sans fierté!). Il souhaite se poser tranquillement chez sa mère, travailler dans un centre de télémarketing et prendre sa médication. Ce mot qui tantôt sonne bénéfique, tantôt sonne péjoratif. On en prescrit trop, ou trop facilement… on s’en sert comme ultimatum (« Prends ta médication! »), comme prétexte. La médication qui fait peur et qui dénaturalise. (Juan qui se rappelle un épisode au début de sa vingtaine, alors qu’il vivait une première manie, était toujours très heureux et souriant, travaillant dans un restaurant. Comme témoin, une photo en noir et blanc qu’a prise sa sœur, qu’il conserve comme totem énergisant).

Et à peine quelques jours après s’être installé dans son foyer familial, il barre à double tour et ne souhaite même pas discuter avec sa famille et sa sœur. La caméra se frappe donc à une porte fermée et hostile, et Karina de répéter : « Pourquoi tu ne veux pas me parler, Juan ». Un carton noir. « Une semaine plus tard ». Nouvelle tentative, nouvel échec. Ce qui commença comme un léger portrait de famille se transforme tranquillement en marmite bouillante. La tension monte. Les appels et les supplices ne récoltent que le mépris. Visiblement Juan est en dépression. Il s’isole. Et les cartons se multiplient. « Une semaine plus tard ». Les ellipses deviennent aussi puissantes que les scènes montrées, et c’est là toute la force du montage de ce film puissant et déchirant. Le micro (évènements vécus tels quels) rejoint le macro (les longues semaines qui passent). Puis un carton informatif, toujours sans narration, qui nous informe que Juan « s’est enfermé 6 mois dans sa chambre avant d’en sortir ». Et c’est parce qu’on a pris le temps d’apprivoiser, de connaître les personnages de ce film que ces chiffres frappent l’imaginaire et signifient quelque chose de fort.

Un premier film donc qui n’a rien d’amateur et qui semble bien maîtrisé, même s’il est le résultat d’évènements incontrôlables. Karina Garcia Casanova manie avec un grand doigté la bande-son et l’image, use d’archives filmées et de photos pas toutes en bon état, mais donc chacune raconte un pan de l’histoire familiale. Bout à bout, le récit prend de l’ampleur et de la profondeur. Ainsi, alors que la cinéaste filme les environs d’un métro à Montréal, une conversation téléphonique avec son frère prend une tournure inquiétante. Comment séparer la maladie de la personne? Laisse-toi t’aider implore une sœur à son frère qui fait la sourde oreille. Un comportement répétitif et exponentiellement destructeur isole Juan de ses pairs et le fait recommencer à zéro périodiquement.

Le film prend alors un pari plus informel, alors que les rapports médicaux se succèdent et la situation de Juan semble se diriger vers un cul-de-sac. D’outil, la caméra devient un bouclier. En tant que témoin, elle protège une cinéaste qui souhaitait plutôt capturer et aider une âme en détresse.

Un portrait global se dessine en même temps qu’il touche à l’universel, car n’est-il de plus intemporel que les sagas familiales? Quel plus grand dilemme moral que de devoir admettre que l’on a peur des membres de sa famille, que l’on doit renier et couper les ponts avec son propre sang? Un film aussi sincère que puissant, qui puise à même les artefacts rongés par le temps pour tenter d’illuminer une vie minée par la maladie. C’est dans la fissure que se dessine l’humanité.

8

Juanicas – 2014 – 78 min – Canada (Québec), Mexique – Karina Garcia Casanova

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