Il était une fois dans le noir

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7 mars 2015 par Benjamin Pelletier

Babadook

Alors qu’il faisait beaucoup jaser l’an passé après son passage dans de nombreux festivals de cinéma à travers le monde, le BABADOOK de Jennifer Kent n’avait cependant toujours pas obtenu de sortie en territoire québécois. Plusieurs cinéphiles avides d’horreur (moi y compris, évidemment) sont restés sur leur faim. Même si on a apprécié la sélection de IT FOLLOWS de David Robert Mitchell à la dernière édition du Festival du nouveau cinéma, on ne pouvait s’empêcher d’être un peu déçu par l’omission du film australien qui, depuis des mois, suscitait de plus en plus d’enthousiasme de la part des critiques. Je suis toujours particulièrement curieux lorsque la presse, de manière uniforme, louange une œuvre d’horreur; puisque cela n’arrive que très rarement, à quel point devrait-on vraiment s’y fier? S’il s’agit justement du genre dans lequel des cinéastes, année après année, décennie après décennie, cherchent constamment à trouver de nouveaux moyens de repousser, dégoûter, choquer ou transgresser, quelle importance peut-on réellement accorder à un encensement général immédiat?

Ces questions, bien sûr, ne justifient pas de réponses précises. Juger un film en fonction de son succès critique n’est pas un réflexe de spectateur que je recommande. Toutefois, dans le cas de THE BABADOOK, il est intéressant de constater à quel degré le film, malgré l’adresse formelle évidente de Kent, demeure confortablement ancré dans un classicisme narratif dans lequel il est plutôt difficile d’être véritablement désorienté. Ce n’est, bien sûr, pas nécessairement une mauvaise chose; le spectateur suit le cours des événements avec doses égales d’anxiété et de familiarité, un peu comme si un conteur hors pair lui racontait une histoire d’épouvante qu’il a déjà entendue. Ça fonctionne toujours même si on en connaît la cadence. C’est à la fois effrayant et délibérément accessible.

Relatant la déchéance mentale d’Amelia (Essie Davis) qui, seule avec son garçon tourmenté de six ans, arrive difficilement à accepter la mort accidentelle de son mari, THE BABADOOK emploie une figure surnaturelle afin d’extérioriser le véritable enjeu du film, c’est-à-dire cette tension émotionnelle croissante entre mère et fils. On apprend rapidement que le gamin, Samuel (Noah Wiseman), est né le jour où son père est décédé, ce qui, nous le remarquons vite, génère un certain ressentiment chez la protagoniste. Après la lecture d’un mystérieux (et macabre) livre pour enfants, MISTER BABADOOK, Amelia et Samuel commencent à recevoir les visites nocturnes terrifiantes de son spectre éponyme. Alors que l’enfant tentera tant bien que mal d’empêcher ses apparitions, la mère, quant à elle, ne fera que nier sa présence grandissante.

Est-ce qu’on voit déjà un peu où tout ça se dirige? Absolument. Il ne faut pas trop longtemps au spectateur pour réaliser que ce Babadook n’est qu’une matérialisation du refoulement d’Amelia : plus elle ignore son deuil et s’empêche elle-même de passer à autre chose, plus l’emblème ténébreux devient hostile. THE BABADOOK devient donc rapidement, dans un sens, un thriller psychologique qui nous plonge dans la subjectivité d’un personnage déséquilibré; le monstre est clairement « intérieur », la menace ne peut se dissiper que par un combat interne. Kent comprend bien qu’une des forces du genre, de CAT PEOPLE à THE HAUNTING, est de toujours garder son public dans le doute par rapport à l’existence réelle du dit spectre, ce qui engendre une identification bien plus imminente avec les personnages. Le film d’horreur excelle dans l’art de faire chavirer des symboles de réconfort et de sécurité en potentielle abjection, et dans le cas de THE BABADOOK, Amelia, la figure maternelle, devient de plus en plus dangereuse au fur et à mesure que sa lucidité diminue. Ce qu’elle serait capable d’infliger à son enfant nous inquiète autant (sinon plus) que le Babadook lui-même.

Cette retenue intelligente de la part de la cinéaste, qui, mentionnons-le, signe ici son premier long-métrage, rend THE BABADOOK une œuvre considérablement angoissante.

Kent mentionne elle-même avoir été fortement influencée par l’époque du muet, et sa maîtrise visuelle nous ramène autant aux tous débuts du genre (pensons à Méliès ou à l’expressionnisme allemand) qu’à ses chefs-d’œuvre contemporains. Les griffes effilées du Babadook ressemblent à celles de Max Schreck dans NOSFERATU et à celles de Robert Englund dans A NIGHTMARE ON ELM STREET, la psychose parentale de la mère nous rappelle celle de Jack Torrance dans THE SHINING. Alors que certaines scènes tirent leur force oppressante d’une mise en scène plus subtile, d’autres osent employer une imagerie plus grotesque (les quelques manifestations visuelles du Babadook, par exemple), évoquant cette efficacité visuelle expressive propre au muet. Plusieurs extraits de films d’horreur, provenant de diverses époques, nous sont d’ailleurs montrés lorsqu’Amelia, insomniaque, se retrouve devant la télévision; il est apparent que Kent demeure toujours consciente des influences et origines de son propre film.

Cependant, l’intensité de la première heure s’apaise légèrement lors des trente dernières minutes dans lesquelles un huis clos dans le foyer familial devient malheureusement trop redondant. Puisque, comme je l’ai mentionné plus tôt, les enjeux et solutions du récit deviennent facilement identifiables dès le départ, le dénouement étiré exaspère un peu plus qu’il captive. Kent passe ici en mode Polanski jusqu’à une conclusion aussi logique que prévisible où les démons intérieurs, sans être nécessairement vaincus à tous jamais, se font apprivoiser. Au final, THE BABADOOK respecte et perfectionne plusieurs codes narratifs et visuels préétablis du film d’horreur sans essayer de les transcender. Si ce classicisme assumé, à mon humble avis, peut très certainement constituer une grande vertu (plusieurs autres œuvres contemporaines remarquables, incluant THE HOUSE OF THE DEVIL et THE INNKEEPERS de Ti West en sont de parfaits exemples), ce nouveau film australien ne s’écarte tout simplement pas assez des sentiers battus pour s’imposer en tant que véritable succès culte. Néanmoins, THE BABADOOK joue pratiquement toutes les bonnes notes, s’empare de son spectateur avec une assurance peu commune et déploie une mosaïque stylistique qui impressionnerait même les plus fidèles fans du genre. Après tout, ce n’est pas parce qu’on nous tient par la main pendant une histoire de peur que son envoutement en sera diminué.

7

The Babadook – 2014 – 93 min – Australie, Canada – Jennifer Kent

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