Un homme sérieux

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24 février 2015 par Sami Gnaba

a most violent year

Dès son ouverture montrant le personnage d’Abel Morales en train de courir, le troisième opus de J.C. Chandor affiche clairement son programme. Le récit d’A MOST VIOLENT YEAR sera celui de la course d’un homme, Morales donc, lancé à la poursuite de ses ambitions. Jusqu’au bout. Et à laquelle le tout dernier plan du film offrira une résolution redoutablement efficace, ambiguë, en présentant le personnage de Morales contemplant non sans une fierté amère l’île de Manhattan qui se profile au bout de l’horizon!

Morales est un self-made-man venu de très loin, un immigré à qui les compétiteurs et amis ne manquent pas de rappeler les limites de ses origines. Obstiné dans sa course, habile, honnête dans ses manœuvres, Morales (patronyme hautement significatif) est pourtant prêt à tout pour conquérir sa part du rêve américain. Comme il le rappellera d’ailleurs au tournant d’une scène, il est prêt à tout pour tenir son destin entre ses mains… Tout, mais à quel prix?

Comme l’Abel biblique, Morales est le berger loyal et dévoué d’une compagnie encore en expansion qui fait dans le transport de pétrole. Il veille sur sa petite équipe d’employés avec le soin et sensibilité que montrerait un père sur ses enfants. Comme en fait foi une merveilleuse scène dans la première partie du film, dans laquelle Morales, posé devant son équipe de nouveaux vendeurs, leur inculque quelques conseils de vente. Patient, le regard fixé sur chacun de ses interlocuteurs, il leur expose la bonne attitude, les mots justes à présenter devant le client. Pour le spectateur, il est manifeste qu’en ces quelques minutes déployées avec un grand soin du détail, il est en train de regarder un anti Jordan Belfort (THE WOLF OF WALL STREET), un homme sérieux à la morale droite, apparemment incorruptible.

En ces débuts des années 80 (81 plus précisément), New York est à son plus violent. SERPICO avait déjà sonné l’alarme quelques années plus tôt, en faisant état de la corruption féroce qui régnait dans les coulisses de la police new-yorkaise, mais aujourd’hui la violence est loin d’être maîtrisée dans les rues − tout au long du film, Chandor utilise des extraits audio d’actualité documentant les violences quotidiennes. C’est donc dans ce contexte morose que Morales décide de s’acheter un nouveau terrain de dépôt, symbole d’une expansion majeure qui déplaît clairement à ses compétiteurs. Au point où ses camions commencent à être attaqués, même volés.

A MOST VIOLENT YEAR ne renouvelle rien. Dans la continuité d’un film comme FOXCATCHER, il rappelle au soin de somptueux clairs-obscurs que le rêve américain est une quête dangereuse qui se paye au prix cher. Qu’elle est faite d’embûches, de figures corruptrices et de deuils, car quelque part on sacrifie toujours une part de soi. Morales a beau tenter l’impossible pour mener à bien son projet (la banque qui refuse de le financer au dernier moment, le procureur général enquêtant sur ses pratiques possiblement malhonnêtes, ses employés menacés…), il gît dans un monde évacué de morale, glissant inexorablement vers l’illégalité, la violence… Seule règne la loi de l’argent et du pouvoir. Donc celle du plus puissant.

Au cœur de ce thriller social noir brille Oscar Isaac, le Llewyn Davis des frères Coen en personne auquel on pense souvent durant le film. La quête de l’accomplissement de soi est un thème que se partagent les deux œuvres, même si la tonalité dans laquelle il s’inscrit diffère complètement. Magnétique et intense, Isaac habite majestueusement le film, avec un art de la présence qu’on a très peu vu ces dernières années dans le cinéma américain, en dehors des collaborations entre Joaquin Phoenix et James Gray. Il suffit de le regarder se déplacer dans le plan, souvent le visage rongé par l’ombre, ou encore en train de poser le geste le plus banal, pour que le souvenir du Pacino époque GODFATHER s’agite dans notre mémoire de spectateur.

C’était palpable dès son premier film, MARGIN CALL, sur fond de crise (le grand sujet de Chandor) économique, ou encore All IS LOST, un impressionnant film-catastrophe évacué de dialogues, et ça l’est tout autant aujourd’hui avec A MOST VIOLENT YEAR; la jeune filmographie de Chandor est hantée par celui des années 60-70, un cinéma d’intelligence, d’ambition et de complexité psychologique. Il n’a pas peur par exemple de prendre son temps pour laisser respirer son récit et rendre compte avec la plus grande justesse des dilemmes, motivations, de ses personnages, déployant ainsi un rythme, une lenteur, qui paraissent démodés, révolus. C’est particulièrement le cas dans la façon avec laquelle le film privilégie les silences, les non-dits, les longs plans fixes, à l’opposé de l’action et la vitesse exténuantes des films américains d’aujourd’hui. Et on embarque dedans totalement, sans réticence ni ennui aucuns.

Si l’influence de cinéastes comme Coppola et Sidney Lumet (SERPICO, PRINCE OF THE CITY) est facilement identifiable, celle de James Gray l’est encore plus. Tant esthétiquement que thématiquement, A MOST VIOLENT YEAR doit beaucoup à l’œuvre de James Gray, particulièrement un film comme THE YARDS, un thriller social magnifique sur fond de corruption au sein des entreprises d’entretien de métros new-yorkais.

À l’instar de son contemporain, Chandor rend hommage à ses ciné-pères en héritant à la fois de leur classicisme et de leur vision pessimiste de l’Amérique. Néanmoins, si on peut lui reconnaître comme qualités une intelligence d’écriture et une élégance dans la mise en scène indéniables, reste qu’il y a quelque chose qui résiste dans notre attachement au film. Comme si, trop étouffé par le poids de ses références, A MOST VIOLENT YEAR affirmait mal sa singularité, se résumant au final à un film, formellement beau, qu’on sent trop réalisé « façon de » pour pleinement satisfaire. Une déception relative qui ne nous empêche pas pour autant de reconnaître en J.C. Chandor l’un des jeunes cinéastes américains les plus prometteurs en activité aujourd’hui.

7

A Most Violent Year – 2014 – 125 min – États-Unis – J.C. Chandor

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