Chaleur hivernale

Poster un commentaire

15 janvier 2015 par Benjamin Pelletier

Sommeil d'hiver

Après IL ÉTAIT UNE FOIS EN ANATOLIE, le cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan nous replonge, avec son nouveau film, dans l’étendue magistrale des steppes anatoliennes et, par la même occasion, dans la profondeur des âmes en dissonance qui tapissent ses vastes horizons. Inspirée des nouvelles de Tchékhov, la trame narrative de SOMMEIL D’HIVER continue d’approfondir les préoccupations thématiques présentes dans l’ensemble de l’œuvre de Ceylan, filmographie gravitant principalement autour de l’incommunicabilité qui, de film en film, se manifeste autant à l’échelle intime et amoureuse qu’à l’échelle sociale. Dans ce cas-ci, les âmes en question sont Aydin et Nihal, un couple qui, depuis leur mariage, vivent dans une auberge traditionnelle de ce paysage reclus. L’auberge, comme plusieurs autres propriétés du territoire, appartient au fortuné Aydin; Nihal, beaucoup plus jeune que son mari, s’occupe comme elle peut sans pourtant avoir son propre emploi. Necla, sœur d’Aydin, s’est aussi cloîtrée dans ces lieux après son divorce. Malgré le confinement de l’espace dans lequel ils coexistent, ces trois personnages, nous le comprenons, se sont graduellement éloignés des uns des autres avec le passage des hivers.

Romanesque et incroyablement riche en textures émotionnelles, le film prend tout le temps qu’il faut (durée colossale de 196 minutes) pour développer la complexité des rapports entre ses personnages. Néanmoins, le cinéma de Ceylan est souvent long mais rarement lent; certaines scènes, incluant l’une des premières du film dans laquelle Aydin et son assistant cognent à la porte d’une famille pauvre pour réclamer les dommages d’une vitre cassée, sont chargées de crescendos dramatiques particulièrement poignants. Le cinéaste se montre encore une fois très habile à nous faire connaître ses personnages par leurs comportements du quotidien, et en effet au moins une heure de SOMMEIL D’HIVER s’écoule avant que l’on nous étale concrètement les sources du conflit des trois habitants de cette auberge retirée. Cependant, une fois entré dans le cœur de la tempête, on y reste pour de bon.

Évoquant l’intensité et l’honnêteté humaine parfois cruelle que l’on retrouve souvent chez les films d’un Bergman en fin de carrière (et plus spécifiquement SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE), SOMMEIL D’HIVER se met éventuellement à enchaîner scène après scène de conversations prolongées. Espoirs, déceptions et frustrations ressortent au grand jour; Nihal se sent à la merci de la vanité de son mari bourgeois, Necla ne sait plus pourquoi elle a choisi de s’isoler ainsi, Aydin remet en question la valeur des textes qu’il écrit et d’un livre qu’il commence (raison pour laquelle il a justement décidé de se retirer du monde urbain). La mise en scène de Ceylan est attentive, précise. Un changement soudain dans l’échelle de plans d’un champ/contrechamp peut donner une toute nouvelle tournure émotionnelle à un de ces moments. Un simple regard qui chavire peut complètement rebâtir le découpage d’une scène et, en même temps, la relation entre les partis concernés. Malgré les contraintes de ses lieux, l’adresse des scènes d’intérieur de SOMMEIL D’HIVER captive et fascine. C’est vraiment à l’intérieur des murs claustrés — et non dans le froid hivernal — que l’on vit le plus grand péril.

En parallèle, Ceylan utilise les moments d’extérieurs comme haltes plus paisibles entre les moments dramatiques. Instances de contemplation et de recueillement, ces scènes deviennent parfois un peu trop insistantes, surtout avec la récurrence systématique de la musique de Schubert. Cependant, cette redondance pourrait aussi être associée au rythme monotone de l’hiver qui, par sa persistance, force les personnages à s’enfermer et à se livrer. Les intérieurs aussi, de par leurs ornements, en disent gros. L’énorme contraste que l’on remarque entre le mobilier purement pratique de la demeure d’une famille pauvre et la multitude d’œuvres d’art et de bibelots qui remplissent l’auberge d’Aydin devient un autre moyen visuel que Ceylan emploie pour illustrer une dualité entre les personnages. Aydin se soucie davantage des quelques lecteurs hypothétiques de ses articles occasionnels que des paysans qui vivent dans les logis qui lui appartiennent, alors que sa femme dépense beaucoup d’énergie à collecter des fonds pour des écoles. Tous deux, malgré leurs bonnes intentions, ont depuis longtemps abandonné l’entretien de leurs rapports immédiats, une situation précaire qui, d’année en année, s’est lentement détériorée.

Tout au long du film, les protagonistes désirent donner et tentent de donner mais n’y parviennent tout simplement pas, que cela soit par prétention, par naïveté ou par entêtement. Avec une finale touchante et pleine de compassion, toutefois, le développement psychologique de ces personnages, ces êtres humains de chair et d’os que l’on aura fini par apprivoiser, aboutira à sa conclusion logique de manière aussi convaincante que magnifique. Si le nouveau Ceylan, auquel on a accordé la Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, demeure un tantinet trop académique à mon goût par moments, il n’en reste pas moins une œuvre profondément riche et enrichissante, un film aux allures glaciales qui, paradoxalement, pourrait difficilement être plus incandescent.

8

Sommeil d’hiver / Kis uykusu – 2014 – 196 min – Turquie, France, Allemagne – Nuri Bilge Ceylan

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :