Top 10 2014 de Paul Landriau

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6 janvier 2015 par Paul Landriau

Top 10 Paul

Avant toute chose, quelques précisions d’usage. Ça serait beaucoup moins glamour de titrer cette liste les « films préférés de Paul Landriau parmi ceux qu’il a vus cette année », mais c’est bien de cela dont on parle. Je trouve assez absurde lorsqu’on tente d’évaluer globalement un millésime cinéma. « 2014 est une bonne cuvée ». Qui peut se targuer de réellement avoir une opinion valable de l’offre du cinéma mondial? On discute, pas toujours à voix haute, des problèmes et difficultés de la distribution québécoise à l’ère du numérique pour des salles toujours plus vides. Que vaut par exemple le cinéma japonais en 2014? Est-ce qu’un seul membre de Point de vues peut offrir une réponse valable à cette question beaucoup plus restreinte? Et encore, si l’on creusait, que vaut le cinéma d’animation japonais en 2014? Tant de films qui nous échappent, qui ne sont pas traduits, qui ne disposent pas de diffusion conséquente ou alors sont noyés dans l’océan de l’offre. Aussi cinéphiles nous qualifions nous, il y aurait un chapitre à écrire sur tout ce que nous avons manqué, et qui inévitablement sera découvert tout au long de notre vie, pour peu que l’on conserve la même curiosité et le même dévouement passionnel. On pourrait creuser encore plus. Que vaut le court-métrage d’animation japonais non commercial en 2014? Et déjà, si je ne peux avec assurance et autorité répondre à cette question pointue, comment pourrais-je oser prétendre évaluer 2014? Il y a aussi toutes ces grosses pointures du cinéma mondial, lauréats ici et là, qui ne paraîtront au Québec qu’en 2015 ou pas du tout. Je n’aurai donc pas vu ces LEVIATHAN, DEUX JOURS, UNE NUIT, INHERENT VICE, LE SOMMEIL DE L’HIVER, EDEN, COMING HOME et tant d’autres qui m’attirent particulièrement. En recevant tour à tour les Tops de mes collègues, c’est autant de regrets qui parfois même décrochent leur pole position. Un jour peut-être j’attraperai ici un BIRD PEOPLE, là un SAINT LAURENT, ou encore un SILS MARIA.

Et puis bien sûr il y a la question de la subjectivité. M’intéresse moins quels films ont aimé mes collègues (ou les nombreux critiques que je lis régulièrement) que pourquoi ils les ont aimés. D’où selon moi la superficialité certaine de telles listes; mais peut-on réellement nier le plaisir qu’encourt une telle tradition? Aussi, n’essayez pas de trouver dans cette liste ou celle de mes collègues un quelconque agenda ou une ligne éditoriale; n’existe que le coup de cœur personnel qui est forcément le résultat des personnes que nous sommes. Pas de quota, pas de politique, pas de snobisme ou de favoritisme, ni d’éclectisme qu’en son nom. Des films peu connus (c’est relatif) peuvent très bien côtoyer la mégaproduction à 100 millions de dollars. De même, aucun effort supplémentaire n’aura été déployé pour y présenter films d’ici ou films de là. Je suis bien content d’y placer un film québécois, mais ce n’est pour ainsi dire qu’un accident. Le Top, la critique, le texte que je préfère, c’est celui qui engage une discussion, celui qui suscite les réactions, qu’elles soient mentales et conservées ou partagées, ici ou en personne. Vous n’êtes pas d’accord avec ma liste? Tant mieux! Mais pourquoi? Un Top 10 se veut aussi comme un polaroid de mon opinion à ce moment T. Peut-être retournerais-je dans quelques années jeter un œil sur cette liste comme sur une vieille photo de soi avec autant de nostalgie que d’embarras. « Ah oui, j’étais très jeune et con! ». Tant pis.

Une petite note sur la méthodologie, le seul caprice qu’on se permet, en tant que site indépendant; celui de ne retenir que les films « de 2014 », que leurs premières aient eu lieu au Québec ou ailleurs. Ainsi, d’excellents films découverts cette année n’étaient pas éligibles, et auraient tout à fait leur place ici. Je pense notamment à UNDER THE SKIN, ONLY LOVERS LEFT ALIVE ou LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA. C’est moins une forme de protestation (un peu quand même), qu’une façon de trancher et de peut-être mettre l’emphase sur certains titres dont on parle moins. Pour compenser, on se permet de placer tous les films vus en festivals, car c’est selon nous, et plus que jamais, l’endroit où le cinéphile y trouve le plus son compte. Alors que la VOD rend de plus en plus simple (en théorie) et éclatée la cinéphilie moderne, nous avons peut-être besoin de programmateurs plus que jamais pour aiguiser nos découvertes. Et pour cela, on les remercie.

Et en vrac dans le désordre, des mentions pour ces films qui ont manqué de peu la sélection : TU DORS NICOLE, THE POSSIBILITIES ARE ENDLESS, GONE GIRL, THE GRAND BUDAPEST HOTEL, TOKYO TRIBE, PETIT FRÈRE, GUARDIANS OF THE GALAXY, DIPLOMATIE, RÉALITÉ, LES COMBATTANTS, XI YOU, MYNARSKI CHUTE MORTELLE et MI MINA MI VIDA.

Le Sel de la terre

10. Le Sel de la terre – 110 min – France, Brésil, Italie – Juliano Ribeiro Salgado et Wim Wenders

Présenté en clôture au Festival du nouveau cinéma, qui aura été le théâtre de tellement de plaisirs et surprises, ce documentaire d’un fils sur son père et du cinéma sur la photo (un peu la même relation) est un sublime portrait humaniste et révélateur. Leçon d’humilité et de sobriété, le film nous présente les photos de Sebastião Salgado qui parlent pour elles-mêmes et le projet écologique qui a occupé ses récentes années. Celui de reboiser une ferme en milieu désertique et redonner un peu d’espoir à la nature et aux agriculteurs du coin. Une lettre d’amour et d’admiration qui impressionne.

Maps to the Stars

9. Maps to the Stars – 111 min – Canada, États-Unis, Allemagne, France – David Cronenberg

On a rarement vu Cronenberg aussi vif et juste que dans cette satire des dieux d’Hollywood, un monde où l’inceste est tellement répandu qu’elle en devient banale. Un casting qui s’en donne à cœur joie et un personnage inoubliable en ce Benjie, enfant star et cauchemar de tout un chacun. Toujours une boisson énergétique à la main, tel un biberon, il n’a pas un poil au menton et pourtant déjà quelques millions en banque. « How f*cked up is that? » nous dirait-il. Une comédie noire qui se moque d’un système jusque dans sa production; on se rappelle d’effets spéciaux absolument ridicules lorsqu’une personne prend en feu. Un autre bijou où l’on peut apercevoir la merveilleuse Mia Wasikowska, qui se construit en peu de temps une filmographie de rêve.

Whiplash

8. Whiplash – 107 min – États-Unis – Damien Chazelle

Un film plus fin dans son propos qu’il n’y paraît, extrêmement brutal dans son approche et inventif et énergique dans sa mise en images. Un travail de composition et de montage qui évoque par moment le cinéma de Jean Vigo ou de Dziga Vertov; une nouvelle façon d’illustrer le travail musical au grand écran. L’instrument le plus animal, le plus cru; la batterie, qui marque le tempo et la tension. J.K. Simmons en fauve. Une panthère qui sourit afin de séduire sa proie. Un jeune prodige fragile et ambitieux. Portrait de la performance et un jeune cinéaste qui pose sa signature. « Were you rushing, or were you dragging? ». Un cinéma de l’adrénaline.

The Tribe

7. The Tribe (Plemya) – 130 min – Ukraine, Pays-Bas – Miroslav Slaboshpitsky

Quel pari de fou s’est donné ce cinéaste ukrainien que je découvrais au Festival du nouveau cinéma! Un film entièrement en langage des signes, et sans sous-titres merci. Trop facile? Tournons chaque scène en plan-séquence. Le chaos! Et pourtant, par une compréhension du langage cinéma, par la clarté des corps qui nous parlent, à travers leurs mains, leurs gestes, on comprend. Et trop bien. On saisit la souffrance et le désir de lumière qui émane de ces écoliers, qui se rassemblent en meutes pour mieux attaquer la société qui les a placés dans cet état de misère. Certes pas le film le plus subtil du monde, ce qui pourra mener au rejet voire à l’ennui, mais un film qui détonne sans pourtant faire de bruit. Au fond, qu’un malentendu.

Adieu au langage 3D

6. Adieu au langage 3D – 70 min – Suisse, France – Jean-Luc Godard

Une claque qu’il fallait avoir vue en salles, car la découvrir un jour sur son téléviseur en 2D, ça ne va pas le faire. Godard qui s’amuse et se délecte de la nouvelle dimension, on le sent joueur et moqueur. Truffé de calembours plus ou moins douteux, le film divise la foule et l’image à peu près en même temps. Furieusement inventif, on n’a jamais rien vu de tel. Un film qui donne mal à la tête car il nous force à l’utiliser. L’œuvre de Godard, déjà immortelle, s’annexe d’un gros morceau. Déconstruire pour mieux quitter. Adieu.

The Raid 2

5. The Raid 2 : Berandal – 150 min – Indonésie, États-Unis – Gareth Evans

Le grand coup de l’année. Au visage, svp, et sans censure. Grandiose et sublime, une leçon de combat par des maîtres. Iko Uwais et Gareth Evans reprennent là où ils ont laissé à la fin du premier film, très peu mémorable sinon que c’était un électrochoc dans le monde parfois répétitif du cinéma d’action. Avec plus de budget, de temps et de liberté, le duo nous concocte rien de moins qu’une anthologie du cinéma d’action. S’il se prend trop au sérieux, le film accumule les scènes incroyables et les plans improbables, fruit du travail tout aussi adroit de l’équipe caméra, qui devient un joueur dans cet opéra musclé. Mets K.O. tous les autres films d’action de l’année (et de celles à venir).

Noah

4. Noah – 138 min – États-Unis – Darren Aronofsky

Sans aucun doute le film le plus controversé de cette liste, ou du moins le plus ridiculisé. Et pourquoi? Car Aronofsky, auteur indomptable, injecte sa dose de folie dans ce énième récit de l’addiction, qui prend comme base cette fois l’histoire de Noé. L’arche, les animaux en paires, les anges de pierre… quoi? Rien n’est banal dans sa proposition, probablement le tract provégétarien le plus affirmé depuis TROLL 2. Obsédé par les obsédés, Aronofsky filme Noah comme s’il était un psychopathe. Entendant des voix; il condamne l’humanité entière, sauf quelques membres de sa famille et un homme qui s’est invité seul, et entre les planches de la première scène de théâtre se joue une tragédie shakespearienne. La séquence de la création vaut à elle seule le détour, un moment de bravoure dans le domaine des effets spéciaux. Encore faut-il avoir une vision.

Listen Up Philip

3. Listen Up Philip – 108 min – États-Unis – Alex Ross Perry

Un rôle coloré, celui du plus beau trou du cul du monde, qu’investit Jason Schwartzman avec panache. Un jeune romancier narcissique et ironique, qui n’a de repos que lorsqu’il a brisé les reins à tout un chacun. Il prend un plaisir particulier à envoyer paître sa copine, qui se demande bien comment elle a pu en tomber amoureuse. Un portrait très doux amer de la création et du monde des apparences. Tournée en 16 mm, narration hors champ façon Woody Allen des premiers temps (la belle époque), caméra épaule à travers la ville américaine, on nage dans le très hip et le très rétro tout à la fois. Petit film qui n’en fait pas trop et qui le fait bien.

Jauja

2. Jauja – 108 min – Argentine, Danemark, France, Mexique, États-Unis, Allemagne, Brésil, Pays-Bas – Lisandro Alsonso

Alors là une merveille, tout simplement. Un film beau à en pleurer. Une histoire toute simple mais une maîtrise formelle indéniable. Une lente traversée du désert. La nuit, sous les étoiles, une unique balade à la guitare sèche, que nous propose Viggo Mortensen le musicien. Acteur géant, il habite ici son personnage de capitaine. À cheval ou à genoux, il court après sa fille et après le temps. Un western ésotérique qui tient autant du THERE WILL BE BLOOD de PTA que de l’EL TOPO de Jodo. Une quête intemporelle.

Mommy

1. Mommy – 139 min – Canada (Québec) – Xavier Dolan

Pour ceux qui me connaissent, ou pour ceux qui ont lu ma critique, pas de surprise ici. Qu’ajouterais-je, sinon que je pense toujours, comme je l’ai écrit alors, qu’on tenait ici l’un des plus grands films que j’ai pu voir? Xavier Dolan qui consolide toutes ses forces et en propose de nouvelles. Il livre à trois acteurs le rôle d’une vie, avec des répliques cinglantes et bien d’ici qui nous rendent fiers. À travers la violence et la haine se trouve l’amour. Récit œdipien ultime et marathon verbal épuisant, une véritable épopée émotionnelle qui nous laisse tous ébahis et comblés. Les sceptiques seront confondus.

***

En souhaitant bien sûr que la cuvée 2015 soit aussi bonne. Bon cinéma et bonne année!

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