Top 10 2014 de Benjamin Pelletier

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4 janvier 2015 par Benjamin Pelletier

Top 10 Benjamin

la marche à suivre

10. La marche à suivre – 76 min – Canada (Québec) – Jean-François Caissy

Lyrique avant d’être ouvertement politique ou sociologique, le regard attentif que pose Jean-François Caissy sur des élèves d’une école secondaire de Gaspésie réussit à se distancer de la multitude de documentaires qui ont été réalisés sur le sujet, que l’on pense au HIGH SCHOOL de Frederick Wiseman ou même au SECONDAIRE V de Guillaume Sylvestre sorti l’an dernier. En fait, LA MARCHE À SUIVRE se rapproche davantage d’un coming of age minimaliste dans lequel le cinéaste, en filmant les adolescents à l’intérieur et à l’extérieur de l’école, illustre de manière poétique l’énorme contraste entre la rigidité du cadre scolaire et la vastitude imposante du paysage de la région. La démarche de Caissy est d’une simplicité enivrante; les images parlent d’elles-mêmes et en disent beaucoup, les jeunes ont la chance de s’établir en tant qu’êtres humains à part entière (et non comme de simples esquisses) avec tout le temps d’écran que le cinéaste leur accorde. Austère sans être pessimiste, LA MARCHE À SUIVRE réussit, en seulement 76 minutes, à diluer la complexité de la vie scolaire à son essentiel.

9. The Raid 2: Berandal – 150 min – Indonésie, États-Unis – Gareth Evans

Pour tout de suite passer à l’opposée totale du spectrum, voici une œuvre bordélique, bruyante et carrément éreintante qui pourtant, en raison de ses ambitions démesurées, réussit du même coup à être audacieuse, grandiose et, par dessus tout, viscérale (adjectif qui n’a pas fini de définir les films figurant dans ce palmarès). Paré d’un budget bien plus considérable qu’en 2011 avec THE RAID : REDEMPTION, Gareth Evans s’impose ici en tant qu’indéniable virtuose de la mise en scène d’action et d’arts martiaux. Alors que la réussite du film en doit gros aux chorégraphes, incluant un Iko Uwais qui se livre également corps et âmes dans le rôle du personnage principal, c’est vraiment la facture visuelle effrénée et le rythme du montage (aussi effectué par Evans) qui rend THE RAID 2 une expérience aussi mémorable. Malgré sa trame narrative très classique, le film parvient, grâce au talent suprême de ses artisans, à laisser le spectateur dans le même état d’exténuation que ses combattants.

whiplash

8. Whiplash – 107 min – États-Unis – Damien Chazelle

Pour tous ceux qui ont visionné l’incroyable série culte de HBO OZ, le côté bestial et effrayant de J.K. Simmons dans WHIPLASH n’aura rien de si surprenant. Davantage connu du public pour ses rôles de soutien au grand écran dans SPIDER-MAN ou JUNO, l’acteur américain a ici enfin la chance de déployer les extrémités de son jeu – chavirant parfois instantanément entre la bienveillance et la férocité – qui rendait son rôle de leader néonazi dans OZ si menaçant. De l’autre côté, le jeune Miles Teller, élève de l’enseignant tyrannique joué par Simmons, nous est représenté en tant qu’apprenti coriace mais opprimé dans certaines scènes, puis comme pseudo artiste borné et arrogant dans d’autres. En effet, WHIPLASH se trouve en permanence sur une corde raide entre l’empathie et l’antipathie; notre identification par rapport aux deux personnages change littéralement de minute en minute. Ce refus de vouloir instaurer une dimension manichéenne au cœur du récit rend ce duel farouche entre Teller et Simmons un conflit interpersonnel bien plus complexe et nuancé que celui que l’on retrouve dans FOXCATCHER, par exemple, un autre film de 2014 axé sur une relation problématique entre disciple et mentor. Évitant judicieusement de prendre position, Chazelle termine son film sur une note d’intensité exaltante dans laquelle l’art l’emporte sur l’égo.

dear white people

7. Dear White People – 108 min – États-Unis – Justin Simien

Après WHIPLASH, voici donc un autre film indépendant réalisé par un jeune cinéaste américain extrêmement prometteur, Justin Simien, qui cherche à s’éloigner des clichés. Alors que la problématique du racisme aux États-Unis occasionne majoritairement de « gros » films très sérieux à grand déploiement (pensons à des fresques comme 12 YEARS A SLAVE l’an passé ou SELMA qui prendra l’affiche bientôt), DEAR WHITE PEOPLE a l’audace de parler de ce sujet important avec candeur, humour et honnêteté. Puisque le racisme en Amérique, quoique bien différent de l’époque de l’esclavage, existe toujours sous des formes bien plus sinueuses et indirectes, j’ai beaucoup apprécié la franchise d’un film qui tente de le faire rendre compte au spectateur tout en évitant de marteler ses idées ou d’employer un ton colérique. De jeunes gosses de riches de fraternités blanches aux militants noirs, le film nous présente toute la multitude de personnages étudiants d’un campus fictif style « Ivy League », le tout en se concentrant autant sur leurs convictions que sur leurs contradictions. Quelque part au milieu de cette guerre des clans se faufile le timide Lionel Higgins (joué par Tyler James Williams), un noir homosexuel qui n’appartient à aucun groupe préétabli. En mentionnant d’emblée « I don’t believe in labels » très tôt dans le film, ce personnage s’établit à la fois en tant que force médiatrice et voix du cinéaste. DEAR WHITE PEOPLE est un film futé, perspicace, comme le gamin réservé dans le fond de la classe qui, une fois de temps en temps, lève sa main et tente de rappeler à l’ordre le vieux prof d’Histoire.

boyhood

6. Boyhood – 165 min – États-Unis – Richard Linklater

Que dire de plus sur un des objets cinématographiques qui aura fait jaser le plus sur toutes les plateformes cinéma cette année, notamment celle-ci? D’abord que toute l’encre coulée et toutes les touches de clavier enfoncées auront été justifiées, peu importe si l’on pense que le nouveau film de Richard Linklater est un chef-d’œuvre ou non. Je ne reviendrai pas sur le processus de création si ce n’est que, selon moi, il s’agit davantage d’un moyen plutôt que d’une fin en soi. En effet, beaucoup de critiques ont tout simplement été jetées par terre par le concept du « douze ans », qualifiant l’idée de totalement innovatrice sans mentionner que la « UP SERIES » de Michael Apted peaufine l’idée depuis maintenant plusieurs décennies, ou que la nostalgie de revisiter les nombreuses saisons de nos séries télévisées préférées s’apparentent étrangement à celle que l’on peut ressentir en visionnant BOYHOOD. Cependant, le film demeure une réussite colossale en raison de la grande sensibilité de son auteur-réalisateur, qui, comme on a pu l’observer depuis SLACKER ou DAZED AND CONFUSED, possède un don pour mettre en scène des moments individuels de conversations qui, une fois additionnés, évoquent l’authenticité du quotidien malgré leur nature parfois excentrique. Dans BOYHOOD, c’est cette importance subtile accordée au « moment » – aux petits, aux gros, à première vue insignifiants, souvent révélateurs – qui nous charme, nous touche et nous fait apprécier les bénéfices d’une mise en scène sobre toujours au service des êtres humains filmés.

Fires on the plain

5. Fires on the Plain (Nobi) – 87 min – Japon – Shinya Tsukamoto

Basée sur le roman éponyme de l’écrivain japonais Ooka Shohei, cette nouvelle version cinématographique du récit cauchemardesque d’un soldat japonais errant, perdu au milieu des champs de bataille des Philippines, repousse considérablement les limites de ce qu’il m’a été donné de voir au cinéma en matière de film de guerre. Succédant images éclatantes de paysages tropicaux et de violence barbare, Tsukamoto parvient à nous jeter directement dans la peau douloureuse de son protagoniste central; même les scènes les plus paisibles et somptueuses nous apparaissent en tant que brefs épisodes fantasmagoriques d’un homme dont la subjectivité est constamment affectée par la faim et la souffrance. La représentation de la violence, typique du cinéaste, tourne souvent au grotesque; on finit par se sentir loin des belles compositions qui faisaient la beauté esthétique du film du même nom de Kon Ichikawa de 1959. FIRES ON THE PLAIN est une odyssée hallucinatoire d’un homme qui, malgré sa visite dans les plus profonds abysses de la misère humaine, combat comme il peut pour garder toute sa tête. De tous les grands films douloureux de 2014, il s’agit probablement de celui que je ne visionnerai qu’une seule fois.

citizenfour

4. Citizenfour – 114 min – Allemagne, États-Unis – Laura Poitras

Véritable thriller politique moderne de la trempe d’un ALL THE PRESIDENT’S MEN autant à cause du suspense généré par la clandestinité de ses conversations que du caractère hautement incendiaire des enjeux qu’il affronte, le nouveau documentaire de Laura Poitras aurait difficilement pu être plus incisif. CITIZENFOUR, c’est avant tout une réussite journalistique incroyable, un film qui, malgré la sévérité des découvertes gouvernementales qu’il divulgue au grand jour, demeure toujours assez mesuré pour laisser son spectateur se faire lui-même une idée de tout ce bordel. C’est aussi un déploiement de mise en scène documentaire particulièrement maîtrisé dans lequel Poitras, malgré la limitation pratique de ses moyens de tournage, réussit à évoquer l’angoisse d’un cybermonde contemporain dans lequel personne n’est à l’abri du système, qu’on soit à New York, Hong Kong, Berlin ou tout simplement dans sa chambre avec son ordinateur portable.

gone girl

3. Gone Girl – 149 min – États-Unis – David Fincher

Pourvu de la rigidité formelle immaculée et de la froideur chirurgicale que l’on peut retrouver dans toute l’œuvre de David Fincher, GONE GIRL exhibe cependant un désir de duper et de s’amuser qui, à ma grande surprise, nous ramène davantage à FIGHT CLUB qu’à THE SOCIAL NETWORK ou à THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO. Toutefois, le film prolonge une cohérence thématique qu’avaient établi ces deux derniers opus, à savoir l’incommunicabilité interpersonnelle à l’ère informatique. Malgré un univers narratif que l’on doit à Gillian Flynn, le tout est empreint du contrôle de Fincher sur toute la ligne, de l’ironie des choix de casting jusqu’au timing parfaitement calculé des échanges entre les personnages. Le style de Fincher est on ne peut plus adéquat pour ce récit traitant des apparences et des regards médiatiques. Ses films sont si esthétiquement parfaits qu’on devient parfois conscients de leur plasticité et de leur artificialité, et ce style, dans GONE GIRL, devient presque l’équivalent d’un profil Facebook ou d’un compte Twitter finement soigné qui tente hardiment de dissimuler un envers du décor bien plus morbide et défectueux. Rarement un film hollywoodien se sera autant malicieusement moqué de l’idée du rêve américain, un concept factice qui, ultimement, n’existe qu’en fine couche de surface.

nymphomaniac

2. Nymphomaniac: Director’s Cut – 325 min – Danemark, Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, France – Lars von Trier

Après plusieurs faux pas médiatiques (rappelons-nous de Cannes 2011 et de « I’m a nazi ») et une grosse poignée de films volontairement controversés et iconoclastes, on dirait que Lars von Trier n’est tout simplement plus pris au sérieux autant que par le passé. En dépit de son traitement visuel foncièrement provocateur et de tous les tabous qu’il tente de réduire en miettes, son NYMPHOMANIAC n’a pas réussi, étonnamment, à produire la même réaction de choc et d’intérêt qu’ANTICHRIST avait suscité de la part des foules à sa sortie. C’est peut-être, après tout, parce que plusieurs ne s’étonnent plus de tout ce que le l’agitateur danois choisi d’exposer à l’écran. « Trop, c’est comme pas assez », diront certains, ou « rien n’est laissé à l’imagination », proclamerons d’autres. Néanmoins, c’est cette obstination à ne prendre aucun détour pour visiter toutes les avenues de la sexualité de son protagoniste féminin, des plus belles et intimes jusqu’à ses plus impersonnelles et sordides, qui rend le film si puissant et singulier. Car NYMPHOMANIAC n’est ni un film érotique ni un film pornographique. Il s’agit plutôt d’une œuvre ambitieuse, casse-gueule et, à ma grande surprise, candide et même humoristique. Alors que l’homme et le cinéma, par son entremise, ont toujours été effrayés par la sexualité féminine, voici un film qui n’hésite pas une seconde à en faire son sujet central et à l’explorer jusqu’à ses extrêmes par la subjectivité d’une femme qui assume pleinement son pouvoir et ses envies. La version intégrale du réalisateur, qui compte près de 90 minutes supplémentaires, nous permet enfin de voir l’étendue complète de la vision du cinéaste, qui avait approuvé la version censurée sans pourtant y avoir participé.

guerre civile

1. L’amour au temps de la guerre civile – 120 min – Canada (Québec) – Rodrigue Jean

Déterminé à poser sa caméra là où personne n’ose regarder, à sculpter des être humains avec ce qui, pour beaucoup, ne deviennent jamais plus que des arrière-pensées, Rodrigue Jean, son scénariste Ron Ladd et ses interprètes dédiés sont parvenus à nous offrir un film social à la fois beau et profondément dérangeant à propos des jeunes laissés-pour-compte de la jungle urbaine. La caméra se concentre prioritairement sur ces corps torturés et sur toutes les formes de leurs besoins immédiats, faisant d’abord et avant tout de L’AMOUR AU TEMPS DE LA GUERRE CIVILE une expérience intime et viscérale dans laquelle on tente de réapproprier à ces âmes errantes leur humanité. Difficile, certes. Nécessaire, absolument.

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