Lutte à trois

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15 décembre 2014 par Paul Landriau

FOXCATCHER

Les plans sont larges et le montage précis. Les répétitions quotidiennes et l’ambiance lourde. Ce sont les années Reagan, et deux frères dominent la lutte olympique. Un milliardaire excentrique souhaite former la plus grande équipe de lutte de l’histoire. L’équipe Foxcatcher, qu’il héberge dans son château.

« Basé sur des évènements réels » nous indique le carton d’ouverture, comme tant de films prenant l’affiche à ce moment de l’année. Décembre, où l’on positionne nos champions en titre pour tenter d’aller chercher l’or de la statuette tant convoitée. Rien n’est laissé à l’abandon. Préparation de plusieurs mois, qui requiert une équipe complète, dévouée et compétente. Derrière cette production américaine, une milliardaire excentrique, Megan Ellison, dont j’ai souvent vanté le travail. Avant les Olympiques du cinéma (les Oscars), on participe à la coupe du monde (Cannes). FOXCATCHER y a remporté le prix de la mise en scène. On saura dans quelques mois s’il remporte l’Oscar du meilleur film. Et un public, en arrière-plan, qui clame « U.S.A.! U.S.A.! ».

Lutte à trois donc pour cette exploration d’une Amérique sombre et qui a désespérément besoin de héros nationaux. Portrait cynique qui a autant à voir avec les années dépeintes qu’avec la réalité présente. The american dream! Celui de l’homme qui se construit seul, devient un champion mondial par sa simple dévotion et sa concentration. Il n’est pas que le meilleur, il domine. John E. du Pont, interprété ici par un Steve Carell transformé, loin des pitreries qui ont fait sa renommée. Héritier de la famille la plus riche du pays, il est ornithologue, philantropiste, philatéliste, bref il collectionne les passe-temps pour dépenser un peu de sa fortune et tromper l’ennui. Autant de mots qu’il écrira à son intention pour son nouveau jouet, son nouveau poulain, Mark Schultz, le plus jeune des frères lutteurs champions, et également le plus sot. Channing Tatum, très humble ici, qui interprète avec sensibilité un adulte de peu de mots, à son meilleur lorsqu’on lui dit quoi faire. Sans famille, contrairement à son grand frère David, il n’a que la lutte en tête. Il vit modestement dans un appartement qui l’est tout autant, n’excellant que dans l’arène. Lorsqu’un coup de fil lui fait miroiter les possibilités, il accepte après avoir bien sûr reçu l’aval de son frère.

Le film traite donc de la dévotion, de l’isolation, de la performance, mais aussi de la solitude qui vient avec la préparation olympique. Sobre, la mise en scène est au service du récit et n’appelle jamais sur soi. Le montage laisse la part belle aux acteurs, ici tous très bons, avec Mark Ruffalo, comme son personnage, au-dessus du lot. Mentor et figure paternelle pour son petit frère, seul personnage à pouvoir tenir tête un tant soit peu à du Pont, David Schultz est un champion de corps et d’esprit. Les scènes d’entraînement entre les frères semblent presque intimes. On assiste à ces ballets de muscles; ces hommes, athlètes solides comme le roc qui se testent et s’affrontent. Il est facile de perdre le contrôle lors d’un entraînement. La lutte est autant physique que mentale. Un vrai lutteur est celui qui sait garder ses émotions à l’intérieur et maintenir ses coups dans les limites des règles. Les scènes de combats sont également fascinantes. On a tôt fait d’entrer dans la psychée du lutteur avec les dialogues qui s’éteignent au profit de la trame sonore. Nous sommes dans le point d’audition du personnage principal, tout le reste n’existe pas; seule l’arène est visible et audible. Chaque soubresaut, chaque coup au sol, chaque tension des membres; le lutteur est à l’affût. Ses sens, tous en éveil, se dirigent vers l’adversaire. La vision et l’audition d’ordinaire macro deviennent micro.

La construction du scénario, tiré d’un récit extraordinaire, s’attarde principalement à la définition, à la construction de ces personnages tous plus grands que nature. Si le film fonctionne, c’est avant tout parce qu’il se concentre sur des personnalités hors-normes. Que pense un milliardaire reclus qui croit pouvoir tout acheter? CITIZEN KANE se posait déjà la question. Un autre homme ici s’interroge, du Pont, qui produit des documentaires sur sa personne, et qui, par un patriotisme incontestable, souhaite chercher l’or et rien de moins. Nous serions donc dans une nouvelle ruée vers l’Or, qui ici consisterait à employer les meilleurs spécialistes dans un domaine donné. La recette la plus probable pour être le meilleur n’est-ce pas? Mais pour ce milliardaire qui n’est pas habitué de se faire dire non, il y a aussi des leçons à tirer. Un athlète n’est pas un cheval; il ne suffit pas de la meilleure nutrition et du meilleur programme d’entraînement pour en faire un champion. Il y a encore l’esprit qu’il faut entretenir. Car il entraîne son équipe comme il observe les oiseaux, avec ce regard intéressé mais condescendant. Il souhaite les étudier, les comprendre, et dans un rare moment, partage un verre avec ses troupes. Le malaise est palpable.

Une certaine ellipse à mi-chemin du film passe peut-être un peu moins bien; elle semble assez arbitraire. Le film d’ailleurs navigue sur la mince ligne qui sépare le portrait fascinant de la caricature. C’est bien parce que les acteurs sont excellents que le film n’en devient pas trop gros, trop évident. Reste qu’on est fasciné par cette lutte. Le savoir-faire des frères dans leur sport est sublimé par le savoir-faire de Miller aux commandes de ce film à la facture très classique, sans être convenu. Un portrait glacial du rêve américain.

7

Foxcatcher – 2014 – 134 min – États-Unis – Bennett Miller

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