Tambour battant

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27 novembre 2014 par Paul Landriau

Whiplash

Arrive sur la scène américaine indépendante un jeune scénariste et réalisateur extrêmement prometteur, qui après un premier film remarqué (GUY AND MADELINE ON A PARK BENCH, 2009) et quelques scénarios (il a notamment signé le GRAND PIANO que l’on a bien aimé), accapare toute l’attention avec son généreux et énergique WHIPLASH. Après des passages applaudis à Sundance, Cannes et ici à Film POP, ce récit d’un jeune musicien prodige et narcissique prend finalement l’affiche. Récit d’une toute jeune carrière qui prend le cinéma américain par les cornes.

D’emblée, le son prend le pas sur l’image, alors qu’une lente montée d’un rythme sur le snare drum ouvre le film bien avant que la lumière frappe la toile. Toc toc toc toc. Accélération du tambour et montée d’adrénaline. Un lent travelling avant nous révèle ce jeune Andrew (Miles Teller, arrogant et crédible), pratiquant seul dans une pièce au bout d’un couloir. Le studio est visiblement fermé, mais on ne devient pas génie en se limitant aux pratiques de groupe. Puis, dès l’ouverture, aperçu du professeur de jazz, Fletcher, incarné avec panache par J.K. Simmons, qui sera tour à tour mentor, oppresseur, manipulateur, idole et ennemi d’Andrew. À sa vue, Andrew interrompt son jeu. Fletcher lui demande pourquoi. Bafouillant une excuse presque inaudible, Andrew recommence à jouer. Fletcher lui rétorque qu’il ne lui a pas demandé de recommencer. Rhétorique verbale déjà qui se transformera bientôt en joute physique et mentale. Que veut ce professeur extrêmement exigeant sinon provoquer l’inattendu? Comme il l’expliquera plus tard, on ne peut façonner un génie musical, tout juste peut-on l’élever au rang qui lui revient. « Et si tu le décourageais? » lui demandera Andrew. « Le prochain Charlie Parker ne se découragerait jamais ».

Nous sommes donc dans cette école de musique de New York, la meilleure au pays nous rappelle constamment, comme s’il se raccrochait à une réputation plus qu’à un acte, le jeune aspirant batteur, et Andrew fait ses premiers pas. Rapidement, on décèle en lui un potentiel. Fletcher, professeur illustre, respecté et craint tout à la fois, débarque dans le cours d’un collègue sans prendre de gants blancs. Il passe en revue la nouvelle cuvée d’étudiants. « Toi, joue-moi la 105e mesure ». Après quelques notes à peine, d’un mot condescendant ou d’un geste de la main qui veut tout dire, il fait taire ces jeunes pleins d’espoir. Il est aussi impitoyable car il n’a pas de temps à perdre en flatteries et en paperasse. Tout ce qui lui importe, c’est son groupe de musicien. En fait, c’est moins son groupe que leur musique qui l’intéresse. Plus loin, apprenant le triste sort d’un ancien étudiant, il semblera défait, dépourvu, mais on comprendra qu’il se sert de ce récit, qu’il modifiera à sa guise, bien sûr, afin de stimuler ses troupes. À la guerre comme à la guerre. La classe est son terrain, Fletcher en est le lieutenant.

Vient donc Andrew, qui aspire à devenir grand. « Tu ne l’es pas déjà? » lui demandera sarcastiquement sa petite amie. Mais ce n’est pas assez pour lui. Il veut passer à l’histoire, il veut devenir l’un des grands. Il rêve d’entrer dans la légende, et dans sa conception personnelle du parcours nécessaire à suivre, il faut nécessairement sacrifier vie personnelle et amitiés. Comme si le sacrifice était gage de succès. D’abord timide et attachant, il deviendra rapidement plus qu’une coquille creuse, autant qu’un de ses tambours, qui doit être en tout temps tendu. Là où Chazelle étoffe son scénario, c’est qu’il propose deux protagonistes, deux personnalités fortes s’affrontant qui possèdent qualités et défauts. Au fil des nombreux détours et évènements pas forcément attendus, il nous mènera vers de sublimes moments de musique et de fusion du son et de l’image comme on en voit que trop peu. La musique originale composée par Justin Hurwitz est ainsi traduite, imagée par la virtuosité aisée de la caméra. On cherche comparaison et on en revient aux avant-gardistes français et aux Murnau du début du précédent siècle. Le découpage nerveux, les gros plans offrant des angles inédits pour un spectateur, ces ralentis nous montrant les gouttes diverses, de sang, de sueur, de salive; on est à mi-chemin entre la musique et quelque chose d’une étonnante sensualité.

S’il y a bien quelques passages ici et là qui font peut-être ralentir le rythme soutenu, reste que ce récit est aussi un rôle juteux servi sur un plateau d’argent pour J.K. Simmons qui semble s’amuser comme jamais auparavant. Élégant, musclé, menaçant, il évoque tour à tour le sergent Hartman de FULL METAL JACKET, le professeur de BLACK SWAN et une figure parentale absolument terrifiante. La façon qu’a son personnage d’apparaître au détour d’un plan, dans le cadre soudainement révélé par un mouvement de caméra; on pourrait penser qu’il joue au moins autant dans la tête d’Andrew que dans la pièce. Simmons commande les scènes dans lesquelles il s’éclate, comme la fameuse première leçon d’Andrew avec le groupe. « Were you rushing, or were you dragging? » Question piège que l’on n’est pas près d’oublier pour ce film qui se pointe tambour battant, annonçant un cinéaste à suivre définitivement.

8

Whiplash – 2014 – 107 min – États-Unis – Damien Chazelle

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