Rencontre avec Adèle Haenel ou comment jouer (avec) le feu

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19 novembre 2014 par Charlotte Bonmati-Mullins

adele haenel

Toujours dans le cadre de Cinémania et du premier long métrage vif-argent de Thomas Cailley, nous en avons profité pour enchaîner avec une seconde entrevue. Cette fois, nous nous entretenons avec la Madeleine des COMBATTANTS, Adèle Haenel : une jeune actrice dont il serait difficile d’ignorer le panache; un panache qui n’est pas non plus sans rappeler celui d’Arletty, dans L’HÔTEL DU NORD (Carné, 1938). Attention : contenu potentiellement inflammable!

Charlotte Bonmati-Mullins : Si le film de Thomas Cailley propose de réinventer le monde par le biais de l’imaginaire, son duo de personnages illustre qu’il faut se réinventer sans cesse au passage : qu’est-ce qui cloche dans le monde actuel, selon vous?

Adèle Haenel : Ce qui pèse le plus, c’est la pression exercée par la norme : comme si elle représentait ce qui pouvait nous arriver de mieux! Sous son joug, on espère échapper aux statistiques désastreuses que l’on nous ressasse à longueur de temps : concernant les accidents de bagnoles, l’échec scolaire, le chômage chez les jeunes, etc. On finit par se dire que, potentiellement, il doit bien avoir une chance sur mille d’y passer à notre tour. Le but ultime de notre existence se voit alors réduit à celui d’échapper aux statistiques de l’échec : on est surrenseigné par rapport au peu d’espoir à garder dans nos vies. Et le film de Thomas répond à ça, à cette paralysante terreur d’échouer, dans un monde où tout est balisé d’avance, et où nos vies finissent par ne même plus nous appartenir. Prenons un exemple. Au début des COMBATTANTS, le personnage d’Arnaud n’aspire pas à grand-chose, sinon au calme sans horizon du quotidien. Tandis qu’à l’opposé, il y a Madeleine qui, elle, n’attend rien de moins que la fin des temps, quitte à complètement se replier sur elle-même pour pouvoir sauver sa peau. Ainsi, plutôt que de se morfondre et d’être tétanisée par le regard des autres, elle va prendre le risque de faire partie des dix pour cent qui ratent, et qui sortent du rang. Cependant, le but du film n’est certainement pas de départager lequel des deux personnages à raison, ou à tort. Bien au contraire, puisque ce qui fonctionne c’est que l’un aille vers l’autre : Arnaud a pour lui la patience de regarder quelqu’un, pour de vrai; et Madeleine est une incorruptible, pour le meilleur et pour le pire. Au bout du compte, il faut de ces deux folies-là pour pouvoir se rencontrer vraiment, et en quelque sorte réussir à se décloisonner de ce que l’on est : comme lui reproche Arnaud, le repli de Madeleine et sa révolte ne sont pas suffisants pour (sur)vivre.

C.B.M. : Thomas Cailley a déclaré que vous ressembliez tellement à l’idée qu’il avait de Madeleine, qu’au casting vous vous étiez rapidement imposée comme une évidence : tant au niveau de la dégaine, que de la gouaille du personnage. Aviez-vous des images ou des acteurs à l’esprit lorsque vous l’incarniez?

A.H. : Pour vous répondre, ce serait difficile de ne pas aborder le rapport, souvent complexe, entre le jeu et la fiction. De mes débuts, dans LES DIABLES (Ruggia, 2002) à SUZANNE (Quillévéré, 2013), en passant par NAISSANCE DES PIEUVRES (Sciamma, 2007) et L’APOLLONIDE (SOUVENIRS DE LA MAISON CLOSE) (Bonello, 2011), ce rapport a énormément évolué avant de me mener à L’HOMME QU’ON AIMAIT TROP (Téchiné, 2014) et aux COMBATTANTS. Parce qu’en tant que comédienne de théâtre [1] et actrice de cinéma, notre parcours personnel influence forcément notre façon d’appréhender un rôle. À l’époque des COMBATTANTS, j’étais marquée par le burlesque, mais surtout par la démesure des cartoons américains de Tex Avery [2]. D’ailleurs, c’est pour ce côté exubérant que je reviens souvent sur mon désir d’interpréter son personnage de grand méchant loup! Cette velléité implique un rapport déjà plus assumé avec le jeu. C’est-à-dire qu’au tournage, j’étais plus détendue et moins obsédée par l’idée de jouer juste. Et l’idée de jouer juste rejoint la pression exercée par la norme dont on parlait plus tôt : puisqu’au nom de la vraisemblance, c’est le « jouer juste » qui dicte la bonne distance que devrait avoir un acteur par rapport son personnage. Or je me suis rendu compte que de se borner à « jouer juste » revenait en fait à jouer peu. Ainsi, c’est vraiment à partir de SUZANNE (Quillévéré, 2013) que j’ai commencé à m’autoriser une plus grande liberté de jeu, en prenant le risque de sortir des limites trop étroites de la norme. Comme dans la direction d’acteur du film TIP TOP (Bozon, 2013), je dirais qu’il faut oser prendre le risque de repousser les limites de la vraisemblance. Et évidemment, dans LES COMBATTANTS, j’ai retrouvé ce plaisir de jouer et d’expérimenter de nouvelles choses. L’idéal serait donc de suivre ces exemples-là, en remettant le plaisir au cœur du processus de jeu, puis en l’assumant jusqu’au bout.

C.B.M. : Vous avez en partie répondu à la question liée à la direction d’acteur, en soulignant le plaisir de jouer, de prendre des risques et de repousser les limites imposées par le « jouer juste ». Comment avez-vous perçu la direction d’acteur lors du tournage des COMBATTANTS?

A.H. : La direction d’acteur est une notion assez difficile à saisir. C’est-à-dire que de notre point de vue, lorsqu’elle est constante et bien menée, c’est un peu comme si elle devenait invisible. D’autant plus, que nous nous sommes immédiatement bien entendus avec Thomas et qu’à travers son scénario et les personnages qu’il mettait en scène, j’avais l’impression d’avoir compris ce qu’il avait voulu dire. Alors à partir du moment où ce lien de confiance était établi, c’est déjà une très grande partie du travail de direction d’acteur qui se trouvait assuré. Par la suite, les indications de Thomas et nos propositions semblaient être tellement sur la même longueur d’onde que le reste allait de soi. Au final, si le courant n’était pas passé, que l’un des membres de l’équipe n’avait pas assumé le fait d’être dans la même galère que les autres, nous aurions pris moins de risques et surtout, moins de plaisir à être ensemble et à aller jusqu’au bout de notre logique.


1. Ajoutons que sur les planches, Adèle Haenel a notamment joué dans une comédie de Tchekhov, intitulée LA MOUETTE (Nauzyciel, 2012).

2. Tex Avery est un célèbre réalisateur de cinéma d’animation, à la fois prolifique et irrévérencieux. On lui doit des personnages iconiques, comme Bugs Bunny, Daffy Duck ou Droopy, mais également le style délirant et caractéristique des cartoons américains de la décennie 1940. Son grand méchant loup a particulièrement marqué dans BLITZ WOLF (1942), et dans une sulfureuse réappropriation du petit chaperon rouge, RED HOT RIDDING HOOD (1943).

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