Rencontre avec Thomas Cailley : l’imaginaire au poing

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17 novembre 2014 par Charlotte Bonmati-Mullins

entrevueCombattants

Pour souligner son entrée chez les vingtenaires avec force et fracas, le festival Cinémania nous en aura mis plein les mirettes. Et parmi les attendus derniers-nés d’Assayas, de Bonello, des Dardenne, d’Ozon, et de Schlöndorff, un petit nouveau a réussi à se faufiler avec aplomb. Place à Thomas Cailley, réalisateur des COMBATTANTS : un premier long-métrage vif-argent, qui promet de bien plus lumineux augures qu’une apocalypse.

Charlotte Bonmati-Mullins : À travers LES COMBATTANTS, vous proposez de réinventer le monde, et de se réinventer sans cesse. Qu’est-ce qui cloche dans le monde actuel?

Thomas Cailley : Mon frère, David, était professeur de physique au Lycée lorsqu’il a choisi de tout plaquer du jour au lendemain pour apprendre le métier de chef opérateur à la Fémis [1]. Je me souviens qu’en fêtant l’occasion, j’étais très heureux pour lui mais dans le fond assez triste pour moi. Puis, je me suis dit qu’il avait eu raison et que ce n’était pas trop tard : alors j’ai bifurqué aussi. Et une partie du film va dans ce sens : ce n’est pas grave de ne pas être fini, bien au contraire. Le « Faut que tu te projettes » que la mère d’Arnaud assène à son fils (en rentrant par effraction dans la salle de bain) traduit une des plaies de notre époque. Cette obligation absolue de devoir se projeter dans l’avenir, à une époque où il n’est plus possible de faire le même boulot pendant trois décennies d’affilée; une époque où on nous martèle le fait qu’il n’y a plus rien de stable, que tout périclite et s’accélère en plus. Pourquoi ne pas avoir une philosophie de vie qui corresponde à cette réalité fragmentée? Une philosophie de vie plus fluide, dans laquelle on puisse assumer de ne pas pouvoir tout planifier, et que ce n’est pas dramatique. Vivons avec l’idée qu’on n’est jamais fini, qu’on peut se redéfinir et se réinventer constamment, un peu comme si on rebattait les cartes au fur et à mesure de notre existence.

C.B.M. : À l’instar de vos COMBATTANTS, est-ce que le cinéma représente une façon de prendre le maquis?

T.C. : Le pari était moins politique que poétique. Ce qui fait d’Arnaud et Madeleine des combattants, c’est cette capacité à réenchanter leur réalité, en n’ayant pas peur de miser sur leurs idéaux. Le film prend la forme d’un voyage, mais aussi d’un dépouillement : le monde structuré du début (cadencé par la famille, les potes, le boulot) va disparaitre au profit de l’univers plus restreint de l’armée (un vase clos régi par des règles précises), qui va lui-même laisser place à une nature idyllique dans laquelle ils ne seront plus que deux. Au bout du compte, puisque le monde tel quel ne leur convenait pas, ils en ont inventé un nouveau. L’ancien monde a basculé hors champ plutôt que d’être mis à feu et à sang : ça, ça aurait été un film d’il y a vingt ans, alors que maintenant la crise est intérieure et qu’il faut se trouver un sens. Pour y parvenir, faisons donc confiance à notre imaginaire; à nous-mêmes aussi. Et dans cette optique, Madeleine est une superhéroïne dont la liberté d’être vient spontanément, sans avoir besoin de formuler des mots pour l’affirmer davantage : elle sculpte son corps en s’imposant des contraintes que personne d’autre n’aurait l’audace (ou la bêtise) de s’imposer, et ira jusqu’à trouver l’armée trop douce. Comme quoi, c’est une forme de liberté que de s’imposer des contraintes. Un autre problème par contre, c’est qu’on rencontre plus de Madeleine dans la vie que dans la fiction. Alors, voilà : justice est faite pour toutes les Madeleines du monde!

C.B.M. : Ce qui nous a d’abord séduit dans votre premier long-métrage, c’est la maîtrise d’un humour décalé, dans lequel vous faites cohabiter le concret et l’existentiel, le réel et le fantastique. De quel(s) père(s) spirituel(s)/mère(s) spirituelle(s) du septième art, vous inspirez-vous?

T.C. : L’humour des frères Coen me touche particulièrement. S’il y a quelque chose que je partage avec leur cinéma, c’est l’alliance entre le trivial et l’existentiel. On retrouve de cette alliance dans la scène où Madeleine se jette à l’eau, avec vingt-quatre kilogrammes de tuiles sur le dos pour s’entraîner à survivre à la fin de monde, plutôt que de répondre aux timides avances d’Arnaud. C’est drôle, parce que ces deux personnages passent complètement l’un à côté l’autre, et pourtant ils se trouvent et se comprennent complètement : jusqu’à regarder des poussins décongelés tout doucement au micro-onde, sans sourciller. Les Coen ne vont pas non plus condamner leurs personnages, en les trouvant ridicules ou ratés. De même que, si Arnaud et Madeleine ratent, c’est parce qu’ils essayent. Un raté va subir, tandis qu’eux sont toujours en mouvement, toujours en action. Surtout, ils choisissent tout ce qu’ils font : elle va dans l’armée pour assimiler des techniques de combat, et lui y va par amour. C’est idiot, et ça ne se passera pas forcément bien, mais ils iront jusqu’au bout de leurs idées. Finalement, comme dans le cinéma des Coen, on doit faire confiance à ses spectateurs : qu’ils voient ce qu’ils veulent bien voir, et à la distance à laquelle ils veulent le voir. LES COMBATTANTS démarre comme une comédie et s’achève sur un ton plus émouvant, mais entre les deux le chemin est très sinueux : ça laisse de la latitude quant aux différentes interprétations…

C.B.M. : Dans une entrevue, vous déclariez que le film venait d’une « émotion de paysage » [2]. Un paysage dont les personnages pouvaient être des manifestations ou des prolongements : Arnaud représenterait alors la force tranquille, et Madeleine, le déluge. Expliquez-nous.

T.C. : Les personnages sont écrits comme ça, en partie parce qu’ils proviennent de là où j’ai grandi, au creux des Landes. Arnaud, c’est la forêt. Comme elle, il est enraciné dans son territoire, il lutte pour la conservation de son univers, malgré le deuil, et malgré les crises, il se maintient debout. En plus, il travaille le bois, comme son frère et son père avant lui. Alors que Madeleine, elle, c’est le feu qui vient brûler la forêt. Sauf qu’en le consumant, elle métamorphose son monde, en lui donnant une chaleur et une couleur qu’il n’attendait pas. Les Landes ont aussi cette ambivalence-là : ce sont des paysages très stables en apparence, avec d’immenses étendues de forêts qui peuvent s’embraser à tout moment. Ce n’est donc pas anodin d’avoir mené le casting [à Paris] en même temps que le repérage [en Aquitaine], puisqu’il faut être extrêmement attentif aux paysages. La séquence tournée aux bords de la rivière, où tout devenait jaune-orangé dès que les rayons du soleil tapaient au fond de l’eau : dans ces moments-là, les peaux, les yeux et les visages faisaient en sorte que les personnages devenaient caméléons.

C.B.M. : Dirigez-vous vos acteurs à la façon d’un lieutenant de l’armée de terre, ou est-ce que vous « lâchez la bride » afin de conserver une certaine spontanéité?

T.C. : Quand on a commencé le casting, Adèle s’est très vite imposée. Pour un milliard de raisons différentes, mais d’abord parce qu’elle ressemblait au personnage que j’avais composé. Ce que je veux dire, c’est qu’elle est à la fois obstinée et insaisissable : on ne sait jamais où elle va, mais lorsqu’elle y va, elle fonce. Pour la direction d’acteur, je fonctionne en suivant deux phases distinctes. Avant le tournage, je les rencontre séparément afin de nourrir mes textes de leurs improvisations. Du coup, ils se rapprochent progressivement de leurs personnages, tandis qu’au passage je leur vole tout un tas de choses : des expressions, des gestes, des mimiques… Puis, j’aménage le récit et le scénario en fonction de ces retouches. Prenons un exemple. Adèle parle à trois-cents à l’heure, et les mouvements de son discours sont très rapides, alors j’ai décidé de lui en faire dire encore plus que ce que j’avais originellement prévu! En fait ce que je recherche, c’est que l’énergie des personnages soit au plus proche de ce que j’ai aimé chez les acteurs. Même procédé au tournage, où je me fie d’abord à leurs propositions, plutôt que de leur imposer un point. Du début à la fin du tournage, on est passé d’une dizaine de prises à deux prises par plan : leurs propositions rejoignant de plus en plus mes attentes. Comme chez Adèle/Madeleine, au final ce n’est pas tant le contenu du discours que son énergie qui passe; et qui reste.

1. La beauté toute singulière du film doit d’ailleurs beaucoup à la direction photo de David Cailley : comme si ce dernier avait sculpté à même la lumière.

2. Marques, Sandrine. 2014. « Fémis, pêche à la truite et retraite en forêt : le parcours du combattant Thomas Cailley». Dans Le Monde (19 août). <http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/08/19/le-parcours-du-combattant-thomas-cailley_4473166_3246.html >

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