Enjeux manufacturés

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16 novembre 2014 par Benjamin Pelletier

deux jours une nuit

Un cinéma réaliste, social et surtout responsable : voilà comment le travail des frères Dardenne a été décrit à répétition depuis leur premier succès international, LA PROMESSE, en 1996. Porte-paroles des marginaux et des réfractaires de la classe moyenne et ouvrière de Wallonie, les cinéastes belges ont en effet réussi à développer une mise en scène simple mais frappante qui, par des récits hautement subjectifs, dressent le portrait d’individus qui, malgré eux, se retrouvent en perpétuelle lutte contre le système. Dans DEUX JOURS, UNE NUIT, ce héros contemporain, c’est Sandra (Marion Cotillard), jeune mère de famille sortant tout juste d’un combat contre la dépression. Mariée au cuisinier d’un petit restaurant, mère de deux enfants, Sandra semble à première vue incarner le protagoniste le plus « normal » de la filmographie des Dardenne. Cependant, une situation plutôt cruelle l’attend lors de son retour au travail dans une entreprise de panneaux solaires. Ses collègues sont confrontés à un choix : laisser Sandra garder sa place au sein de l’entreprise ou obtenir une prime de mille euros, ce qui mènerait à son licenciement.

C’est donc aux prises de ce dilemme déchirant que nous laissent les Dardenne dans DEUX JOURS, UNE NUIT, un film qui, malgré notre puissante identification au personnage de Sandra, force son spectateur à se questionner continuellement sur son propre choix par rapport à ce problème. Ne disposant que d’une seule fin de semaine pour réussir à convaincre ses seize collègues de voter en sa faveur, Sandra devra consacrer deux jours entiers à visiter chacun d’eux individuellement pour tenter de les sensibiliser à sa situation. Nous serons donc graduellement exposés aux circonstances uniques de chacun de ces employés, la plupart provenant de milieux sociaux et culturels bien distincts. Commence donc une odyssée sociale qui demeure pourtant trop plaquée, trop calculée pour avoir un impact affectif et intellectuel à la hauteur de ses bonnes intentions.

Ce n’est donc pas un manque d’ambition que l’on reprochera ici aux Dardenne. Au contraire, on se demande même si le film aurait plutôt bénéficié d’une approche narrative plus modeste par rapport aux différentes problématiques qu’il aborde. En l’espace d’un peu plus de 90 minutes, les cinéastes essaient d’explorer tellement d’enjeux sociaux (intimidation dans le milieu de travail, maladie mentale, pauvreté chez les immigrants, violence conjugale, et j’en passe) qu’en fin de compte ils ne font que les effleurer, la plupart sans réelle profondeur. Chaque nouvelle rencontre avec un des différents collègues amène un niveau supplémentaire de complication morale; on en apprécie les idées sans être véritablement sensibilisé puisque les rythmes émotionnels de l’écriture sont immanquablement réglés au quart de tour. Jamais un film des Dardenne n’aura autant compté sur le pathos pour s’emparer de son spectateur.

Le caractère complexe mais ultimement préfabriqué du récit s’allie donc très mal avec le style formel ultra naturaliste des Dardenne. Comme dans tous leurs films depuis LA PROMESSE, la caméra à l’épaule, la qualité terre à terre des performances d’acteur, l’absence de musique extra diégétique, etc. ne réussissent malheureusement pas à évoquer une impression de réalisme saisissante en raison de tout ce que le scénario tente de nous faire avaler. Trop de destins chavirent, trop de réalisations opportunes se produisent en l’espace d’un seul weekend. Un grand buzz entourait la talentueuse Marion Cotillard à Cannes dû à sa prestation convaincante, et avec raison; on oublie instantanément son image internationale d’actrice « oscarisée ». La manière à la fois posée et profondément vulnérable dont elle aborde chaque collègue pour les rallier à sa cause, souvent répétée au mot près, constitue le leitmotiv le plus éloquent du film. Toutefois, ce tour de force de la part d’une grande actrice n’arrive pas tout à fait à nous faire oublier toutes ces avenues narratives qui, bien trop souvent, sont empruntées de force. À un point, une des acolytes de Sandra, qui s’est séparée de son mari la journée même à cause d’une dispute au sujet de la délibération centrale du film, la prime versus l’emploi du protagoniste, décrit sa situation difficile en une seule phrase clichée telle « c’est la première fois que je prends une décision par moi-même de toute ma vie ». Et puis on passe tout de suite à la prochaine situation dramatique.

En tant que grand admirateur du cinéma des Dardenne, j’ai donc été déçu par la tendance malheureuse de DEUX JOURS, UNE NUIT à vouloir prendre des raccourcis plutôt faciles pour arriver à ses fins. Si des chefs-d’œuvre comme ROSETTA ou encore LE GAMIN AU VÉLO de 2011, peut-être leur meilleur film, employaient des récits d’une simplicité absorbante pour aborder des thèmes universels, voire métaphysiques, le plus récent opus des frères Dardenne semble fonctionner de travers en déployant une manie presque agaçante à vouloir parler de trop de choses en même temps tel un « film à message » typique. On reconnaît les préoccupations sociales des cinéastes sans ressentir l’objectivité de leur approche habituelle. Le dénouement, encré dans une formule de course contre la montre dans laquelle notre personnage principal doit obtenir un nombre fixe de votes pour pouvoir garder son emploi, se boucle de la manière la plus noble et populiste possible. Après le visionnement, j’avais l’impression d’avoir assisté à une tentative maladroite d’avoir voulu transposer le cinéma social à bons sentiments de Frank Capra à la Belgique contemporaine. Pas exactement ce que j’attendais d’un duo de cinéastes qui se sont justement illustrés à répétition en tant qu’intermédiaires les plus incisifs entre les laissés pour compte du monde moderne et les publics de cinéma.

5

Deux jours, une nuit – 2014 – 95 min – Belgique, France, Italie – Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne

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