Les confins de l’imagination

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7 novembre 2014 par Paul Landriau

Interstellar

Cette critique dévoile plusieurs éléments du film que certains voudront découvrir par eux-mêmes. Je vous recommande de la lire après avoir vu le film.

Peut-être est-ce que la pire chose qui soit arrivée à Christopher Nolan est le succès retentissant. Ses trois derniers films (THE DARK KNIGHT, INCEPTION et THE DARK KNIGHT RISES) ont chacun frappé l’imaginaire collectif, pour le meilleur et pour le pire, se retrouvant tous trois dans le Top 100 d’IMDb.com, engrangeant des centaines de millions de dollars, et assurant au cinéaste le statut privilégié de cette poignée de cinéastes qui peuvent faire absolument tout ce qu’ils désirent. En particulier, le film INCEPTION semble avoir cristallisé le nom, la « marque » Nolan dans l’inconscient populaire, car ce film, non adapté d’une franchise, est l’un des plus gros succès du XXIe siècle, ce qui à notre époque de surenchère de films de superhéros et d’adaptations de romans pour jeunes adultes, est un exploit. Résultat, plus personne n’oserait tenir tête à Nolan, et on imagine facilement les différents studios rivalisant de promesses et de budgets faramineux afin de séduire le cinéaste. Forcément, une telle liberté apporte son lot d’avantages mais aussi un piège plus insidieux; un manque de recul. INTERSTELLAR, tout comme la trilogie du HOBBIT, la saga d’AVATAR de James Cameron et quelques autres films du même acabit, représenterait donc tous les torts et travers du gigantisme incontrôlable dont rêve le puissant Hollywood. Une créature de Frankenstein qui par sa force brute captive et abrutie le public qui en redemande. Symptômes d’une mégaproduction.

La comparaison avec son précédent INCEPTION ne s’arrête pas à l’aspect financier. INTERSTELLAR se pose comme un compagnon, une variation sur au fond des thèmes similaires et des protagonistes tout aussi naïfs. Alors que le premier nous plongeait dans les rêves, afin de toujours plus lentement, arriver jusqu’au microcosme des pensées enfouies, le second envoie l’Homme dans le macrocosme spatial, dans une course toujours plus rapide, afin peut-être, de découvrir la plus précieuse richesse de l’espèce, l’amour. Car à l’inverse d’une série comme STAR TREK, ici l’équipage n’explore que très peu l’inconnu, on en revient constamment à soi-même; l’humanité doit s’observer afin de survivre. Car plutôt qu’une fuite au cinéma, Nolan nous impose une thérapie à grands coups de plans gigantesques 70mm IMAX incroyablement limpides et, implicitement, très peu déstabilisants. Dans l’espace, personne ne vous entend soupirer. Surtout pas par-dessus le vacarme de Hans Zimmer que d’aucuns désignent comme « trame sonore ».

Dans un futur proche, sur une ferme désolée, une famille, empoussiérée par les nombreuses tempêtes sèches, tente de survivre aux intempéries d’un scénario assez figé. Joseph Cooper, jeune père modèle, altruiste, est le gars cool par excellence. Ancien pilote, souffrant d’un traumatisme lié à un écrasement, on lui conseille de continuer l’affaire familiale, car en cette époque, on a besoin d’agriculteurs et non d’ingénieurs. Le monde se meurt, mais aussi le septième art, assoiffé d’aventures originales et de scénarios forts. Derrière la trame franchement bancale d’INTERSTELLAR se cache aussi une réflexion sur l’état des lieux du cinéma. Question de formats et de formatage. Dans l’introduction, on est happé par la reconstruction méticuleuse des premiers films de Spielberg. La direction photo de Hoyte Van Hoytema (révélé grâce à son travail sur HER de Spike Jonze) est sublimée par le désir de Nolan d’user du format encombrant et lourd du IMAX. Environ une heure du film est au format 70mm IMAX, ce qui en salles donne lieu à des plans hallucinants, mais aussi à un constant va-et-vient entre le plein écran et le découpage du 70mm régulier qu’on a grossi afin de composer le film. Ainsi, d’une scène à l’autre, et parfois à l’intérieur d’une seule, on navigue entre les cadres mais aussi entre les résolutions, si bien qu’en comparaison de la clarté supérieure de la pellicule IMAX, certains plans semblent flous. Petit bémol qui ne saurait toutefois gâcher l’expérience visuelle, car INTERSTELLAR est avant tout ce plaisir oculaire que l’on s’offre, comme un concert rock tonitruant qui nous laisse épuisé après quelques heures d’assauts sensoriels. Le cinéphile donc peut certainement louer l’acharnement dont fait preuve Nolan afin de sauver la pellicule, car il est l’un des seuls à disposer du pouvoir nécessaire afin de planifier une sortie devancée de trois jours pour les formats IMAX et 70mm. Le DCP (Digital Cinema Projection) attendra son tour et sortira le vendredi. Ironiquement, c’est donc une sorte de résistance à la conversion numérique achevée par l’AVATAR de Cameron qu’effectue Nolan. Dans cette guerre des titans, le seul gagnant est Hollywood, qui peut imposer aux propriétaires de salles de se débarrasser de leurs projecteurs analogues pour mieux leur revendre 5 ans plus tard, ces derniers bien malins refourguant la facture aux spectateurs.

Pour en revenir au texte, et non au surtexte, ce protagoniste aux initiales chrétiennes, interprété par Matthew McConaughey, est ce père martyr qui doit délaisser sa famille afin de sauver l’humanité. Il part en mission pour l’inconnu, afin de trouver une nouvelle planète pour y déménager six milliards de tatas. Le héros américain, J.C., rien de moins, rêveur et idéaliste. Il dit à son père : « We used to look up to the stars, but now we’re looking down, seeing all the dirt ». C’est un peu le message de Nolan le cinéaste, vendons un peu de rêve, plutôt que toutes ces productions cyniques, ironiques qui se consomment et s’oublient. Mais là où avec INCEPTION Nolan nous vendait littéralement du rêve, ici il se complait dans la multiplication de monologues mielleux bien sentis, où chaque membre d’équipage doit vivre avec ses regrets et laisser derrière lui son bagage émotionnel. Non content de tapisser le film d’un trop-plein d’émotions comme un énorme papier peint un peu kitsch, Nolan fait dire par ses personnages les messages assez explicites du film. « We agreed; to continue we must live some things behind ». Une redite de GRAVITY finalement, un an plus tard, avec cependant une lourdeur dont se passait le film de Cuaron, qui en deux fois moins longtemps nous faisait vivre une gamme d’émotions autrement plus complexe et riche.

Car un des gros problèmes de cette épopée spatiale est qu’elle parle beaucoup pour ne rien dire. C’est un des tics de Nolan, qui souhaite méduser le spectateur tout en le tenant par la main, s’assurant de ne pas perdre aucun client potentiel. C’était déjà pour moi l’irritant principal d’INCEPTION, ce besoin de la surexplication, pour parfois aboutir à des scènes franchement insensées. Est beaucoup plus malin celui qui réussit à éblouir par la mise en scène que par l’explication. C’est aussi pourquoi selon moi THE PRESTIGE reste le film le plus personnel et le plus abouti de Nolan; alors certes, on y retrouvait encore une fois notre Michael Caine en bouée narrative destinée au spectateur, qui énonçait et vulgarisait les propos du cinéaste à même le film, mais au moins les multiples pirouettes scénaristiques et illusions narratives se voyaient, se captaient, se comprenaient de soi… On a compris l’univers d’INCEPTION car les personnages nous l’ont expliqué ad nauseam, et on comprend les mécaniques quantiques et autres propriétés physiques du terrain de jeu galactique d’INTERSTELLAR grâce aux explications infantiles des scientifiques à bort du vaisseau. Non content de simplifier le discours jusqu’au ridicule, un des personnages fanfaronne à un moment « That’s relativity, folks! » affirmant ainsi la ressemblance du film de Nolan à un énorme sketch des Looney Tunes, si ce n’est qu’il se prend beaucoup trop au sérieux. Cependant, et pour nuancer, il y a ici et là de très bonnes idées découlant des théories scientifiques, comme toute science-fiction digne de ce nom. Un passage envoie deux des astronautes sur une planète orbitant près d’un trou noir, ce qui a pour effet de ralentir le temps qui passe pour eux. Les attendant dans le vaisseau, leur coéquipier vieillit de 23 ans, alors qu’on a à peine vécu une petite séquence. Ici, pour une rare fois, pas d’insistance de Nolan sur ce personnage, pas de flashback explicatif qui nous montre ce qu’il a fait toutes ces années. Un seul plan, une ellipse, et le spectateur se permet de rêver à toutes les implications, à tout le vécu de ce personnage qui vient de prendre un méchant coup de vieux. Il y aurait un film à faire dans ce seul plan, et je salue le cinéaste d’avoir laissé les choses se suggérer d’elles-mêmes.

Un autre reproche, et c’est là un majeur, est que le film ne peut aller aussi loin qu’aux confins de l’imagination de Jonathan et Christopher Nolan, auteurs du récit (tiens, un autre J.C…), c’est-à-dire pas si loin. N’aviez-vous pas aussi cette frustration à la sortie d’INCEPTION, ce sentiment de se dire qu’à concept génial on en explorait qu’une infime couche? À quoi bon proposer un univers aussi engageant et aux possibilités infinies si ce n’est que pour multiplier les fusillades? Même constat ici, alors que le récit nous propose de découvrir carrément des mondes inconnus, de l’autre côté de ce portail intergalactique, pour au final se poser ici sur une étendue d’eau tout ce qu’il y a de plus banal et là sur une planète gelée, certes jolie mais assez quelconque. Constamment, Nolan nous fait miroiter de l’inconnu pour nous ramener sur un plan d’un des personnages. Comme cette séquence saisissante de la traversée d’un trou noir, qui constamment revient au visage de Cooper. Montre-moi les étoiles!

Heureusement, la troisième heure suffit quelque peu à remonter le niveau et nous propose quelques séquences marquantes, une fois que Nolan accepte de délaisser la vérisimilitude, et de plonger dans l’inexploré. Trop peu trop tard peut-être, mais vaut mieux avoir une première moitié de film poussive qu’une deuxième.

On peut lire le film comme une critique ambigüe de la technologie et du rapport de Nolan au cinéma. Dans les premiers plans, des habitants envahis de poussière nous indiquent leur rituel quotidien : en mettant la table, ils placent les couverts à l’envers et les retournent uniquement pour manger. Avec révérence, ils protègent leur repas comme le cinéphile passionné doit tourner et retourner un bon film avec attention afin de déguster le met comme il se doit. La poussière est celle aussi accumulée par tous ces projecteurs pellicules à l’abandon depuis l’avènement du tout puissant DCP. Et les astronautes, totalement dépendants de la technologie évoluée du vaisseau afin de trouver une nouvelle planète, sont totalement au dépourvu sans les robots les accompagnants, Case et Tars, ces monolithes grisâtres évoquant autant 2001 : A SPACE ODYSSEY que la voix de Siri, autre intelligence artificielle de quatre lettres autrement plus répandue dans notre monde. Voir Amelia (Anne Hathaway) se faire secourir par Case alors qu’elle tente de récupérer les données (semblables en forme et en taille à un boîter de DCP), voici une image farfelue qui donne à sourire. Car devant cette jeune génération de spectateurs habitués au multitask et aux écrans miniatures et omniprésents, Nolan propose un spectacle grandiose devant se vivre au cinéma, et dans le noir svp. Plus loin, Cooper se retrouve dans la cinquième dimension, interagissant grâce aux capacités intertemporelles de la gravité avec sa fille et lui-même, des décennies plus tôt. Et afin de conserver cette bulle, cette famille qui semble appartenir aux années 70 telles qu’imagées par Spielberg mais aussi peut-être Terrence Malick, Cooper convertit des données recueillies auprès d’un trou noir en code binaire afin de les « inscrire » sur le cadran d’une montre. À travers les générations et à travers les dimensions, seul importe de transmettre l’importance de l’amour, du temps, du sacrifice… Cooper flottant ainsi dans cette cinquième dimension représente peut-être le cauchemar ultime de Nolan le cinéphile vieux jeu; celui d’un spectateur voguant à travers des infinies possibilités de récits alambiqués et disponibles au bout du doigt, jamais capable de faire partie d’un des récits, étant forcément détaché par le nombre impressionnant de ceux-ci. Le spectateur se retrouve donc dans le nuage, dans l’iTunes peut-être, ou dans les torrents accessibles, pouvant se perdre dans cette prison de l’image, où les films ne reçoivent pas le respect requis.

Et comme toujours, telle une formule que l’on commence à connaître un peu trop bien, il vous faudra porter attention à la temporalité du récit, au montage éclaté, certains des premiers plans se déroulant malgré tout à la fin de l’histoire contée. Et tel un ruban de Möbius, le récit se retourne sur lui-même, la fin expliquant le tout et appelant à une redécouverte, à un ou plusieurs visionnements successifs, pour peut-être y déceler tous les indices dissimulés ici et là. On pense aux multiples chapeaux au début du PRESTIGE et à la plage de sable ouvrant INCEPTION, sauf que le voyage demandé par INTERSTELLAR semble un peu trop lourd et n’inspire pas autant l’intérêt, si bien que les visionnements successifs semblent plus qu’hypothétiques dans mon cas. On laissera le soin à des spectateurs plus enthousiastes de recenser les symboles et indices posés un peu partout comme un parcours de bout de pain au milieu de la forêt. Pour notre part, on souhaite vaguement sans trop y croire que Nolan finira par changer de formule et se remettre à prendre des risques, car après un Batman en demi-teintes et une épopée spatiale assez pataude, on souhaite retrouver le cinéaste qui nous prenait de court et imposait sa place dans le milieu, maintenant acquise pour de bon.

5

Interstellar – 2014 – 169 min – États-Unis, Royaume-Uni – Christopher Nolan

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