Fille(s) de…

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28 octobre 2014 par Charlotte Bonmati-Mullins

Incompresa

« Être abandonnée, c’est aussi ce qui me rend libre », confie la jeune Aria au chat noir qui lui sert, bien malgré lui, de compagnon d’infortune. Et si le fer-blanc des barreaux de la cage du félin n’est pas sans rappeler celui des broches dentaires que la presque orpheline doit enfiler le soir, peut-être est-ce parce qu’ils doivent tous deux errer dans la nuit… comme deux porte-malheurs sans amour au beau fixe. À travers eux, celle qui fut tour à tour actrice, scénariste et réalisatrice, Asia Argento, pose sa griffe sur un cinéma à son image : « sulfur(i)eusement » punk rock, et « bordéliquement » torturé. À prendre ou à laisser.

La petite écorchée de neuf ans dont nous suivons ici la quête initiatique, pourrait être à la réalisatrice ce qu’Antoine Doinel était à Truffaut dans LES QUATRE CENTS COUPS : l’exorcisme d’une jeunesse perdue entre deux eaux, tiraillée entre le monde des enfants et celui des adultes; semblables aux BONS DÉBARRAS (Mankiewicz), toujours de trop et jamais assez. Selon nous, la mise en abîme devient d’autant plus intéressante lorsque Charlotte Gainsbourg apparait en mère indigne pourtant, ironiquement chargée de son premier rôle au grand écran dans L’EFFRONTÉE (Miller) : un autre classique sur l’enfance au féminin, dans lequel le moindre évènement peut devenir cataclysmique.

Pour son plus grand malheur, Aria est (elle aussi) une « enfant du milieu ». Dans le double sens du terme, puisque même à l’école on ne cesse de lui faire expier le fait de n’être que « la fille de… » : un être étrange dont on s’amourache en silence, mais qu’on humilie avec force et éclat. Sa mère est une pianiste, fantasque à défaut d’être fantastique, et son père est un bellâtre de la télévision, qui jauge sa célébrité en guettant son nom dans le dictionnaire. Hélas, à la différence de ses demi-sœurs, Aria est la progéniture des deux sans jamais être la favorite d’aucuns. Dès la première séquence, la dynamique (incestueuse) est posée : au-dessus de la table à manger, les parents s’abreuvent d’injures en réservant d’ores et déjà leur préférée respective en vue du divorce; au milieu du tumulte, on surprend Aria (celle dont personne ne veut) en train de garnir ses poches de nourriture dont elle se prive : visiblement en prévision d’une énième grève de la faim. Le plus terrible, c’est que ces « petits suicidés » 1 vont ponctuer le récit, comme autant de tentatives d’Aria pour s’attirer des attentions qu’on ne lui accorde jamais bien longtemps; ou tout juste le temps d’une tétée, à la lisière du fantasme et du réel… Évidemment, la séparation des deux « égos monstres » ne fera qu’accentuer les failles affectives d’Aria, qui ricochera entre la porte close de l’appartement de sa mère, et la pièce à débarras de son père. Ce dernier est beaucoup trop occupé à décliner sa petite princesse, Lucrezia, dans toutes les nuances possibles de rose : à l’entretenir comme s’il s’agissait d’une amante…

Au final, c’est bel et bien l’ombre du père qui plane sur ce polaroïd mouvant tourné en 16 mm : comme le chat qu’elle ballote sur les routes, Aria semble de plus en plus mise en cage dans ces images granuleuses et ces couleurs criardes. En effet, au-delà de l’influence de Sofia Coppola (avec qui la réalisatrice a travaillé), l’esthétique d’INCOMPRESA nous rappelle surtout celle des giallos 2 du paternel, Dario Argento : pour qui Asia Argento avait d’ailleurs joué comme actrice principale… Or, ce rapport conflictuel, pour ne pas dire trouble, entre père et fille n’est pas sans faire penser à celui de Charlotte Gainsbourg : vous souvenez-vous de la petite fille de douze ans à peine, jouant la muse de Gainsbourg père dans le clip LEMON INCESTE (1984)? Gageons qu’Aria Argento, si.

1. Pour reprendre le nom donné à une alternative au suicide, créé dans le cadre d’un sketch des Nuls, groupe comique français (semblable au groupe d’humoristes québécois, RBO). Régi par un humour noir et provocateur à souhait, le « petit suicidé » permettrait de mettre fin à ses jours sans trop se casser la tête…

2. Typiquement italien, c’est un genre « fourre-tout » qui brouille les frontières entre le cinéma policier, le cinéma d’horreur et l’érotisme. Dario Argento en est un réalisateur phare, et lui plus que tout autre, accorde énormément d’importance à la psychanalyse freudienne : les schémas œdipiens tout particulièrement…

7

L’Incomprise / Incompresa – 2014 – 103 min – Italie, France – Asia Argento

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