Au front

Poster un commentaire

20 octobre 2014 par Benjamin Pelletier

l'amour au temps de la guerre civile

Les troupes, c’est Alex et les autres jeunes marginalisés qui entrent et sortent de sa vie. Le champ de bataille, c’est le quartier Centre-Sud de Montréal, zone urbaine où aisance et misère se côtoient quotidiennement aux yeux de tous. Leur combat est ardu et perpétuel. Un combat contre eux-mêmes, contre leurs compulsions et, par la même entremise, un combat contre une société froide et mécanique. Une société indifférente où ces jeunes combattants, martyrs d’un des deux extrêmes économiques obligatoires d’un monde capitaliste comme le nôtre, se soumettent à la frénésie d’une consommation effrénée. Consommation de substances, consommation des corps et des âmes, consommation d’espoir et de désespoir. Livrés à eux-mêmes et à la rue, ils sont prisonniers d’un système qui les conduit inéluctablement vers cette destination accablante.

Portrait à la fois sobre et extrêmement difficile d’une réalité sociale qui nous entoure, L’AMOUR AU TEMPS DE LA GUERRE CIVILE a pour but premier de nous re-sensibiliser, par sa force de frappe implacable, au quotidien affligeant de gens défavorisés qui, bien trop souvent, croisent notre chemin sans qu’on leur prête attention. Toxicomanes, prostitués, sans domicile fixe, ces jeunes personnages filmés par Rodrigue Jean nous semblent tout simplement plus vrais que nature. Le cinéaste, qui depuis plusieurs années pivote entre fiction et documentaire, nous présente cette fois-ci une œuvre qui semble définitivement vouloir brouiller les pistes entre les deux formes; on a droit à un traitement visuel nerveux, claustrophobe presque, qui nous propulse dans l’immédiat des expériences des personnages par des gros plans à l’épaule. Tous comme eux, nous sommes constamment concentrés sur l’instant présent, que cela soit sur l’extase éphémère d’une intoxication psychotrope ou l’intensité d’un contact sexuel, parfois intime, parfois violent.

Ce naturalisme poignant évoque entre autres le ROSETTA des frères Dardenne, film social tout aussi puissant dont la mise en scène, les Dardenne l’ont aussi déjà mentionné, n’est pas si différente de celle d’un film de guerre. L’enfer montréalais présenté à l’écran n’est pas reclus ou imaginaire mais plutôt reconnaissable, tangible. Le scénario et l’image s’assurent, tout au long du film, de préciser la situation géographique des personnages dans leurs différentes actions et donc, de cette manière, nous font continuellement prendre conscience de l’immense fossé économique et social qui existe même dans les endroits les plus fréquentés de la métropole. Le coin René-Lévesque/Berri, par exemple, constitue le premier extérieur du film.

Bien sûr, pour ceux qui ont suivi de près la carrière de Rodrigue Jean depuis son dernier long-métrage de fiction, LOST SONG, en 2008, ce nouveau film, quoiqu’assurément exceptionnel par sa qualité, s’inscrit tout de même dans une démarche créatrice logique qui s’apparente à ses derniers projets. Depuis HOMMES À LOUER, documentaire qui rassemble les témoignages déchirants de jeunes travailleurs du sexe de Montréal, Jean n’a cessé de poser sa caméra sur les indignés de notre société, que cela soit avec INSURGENCE, objet cinématographique percutant sur le mouvement de manifestation du printemps érable, ou avec ses capsules web sur Epopee.me, assemblage de récits véridiques et fictifs de citoyens exclus du centre-ville. À bien y repenser, il ne s’agit pas vraiment de « sa » caméra puisque le cinéaste, depuis 2008, tente de s’effacer de plus en plus des projets auquel il participe; c’est justement en filmant HOMMES À LOUER qu’il remanie sa démarche et s’appuie davantage sur l’idée de collectif. INSURGENCE est non pas signé « Rodrigue Jean » mais bien « Groupe d’action en cinéma Épopée ». Les chroniques internet Épopée, de par leur mode de diffusion, détournent notre attention du « créateur » vers les sujets eux-mêmes (un peu comme « Gaza Sderot », par exemple, mini-épisodes web qui dépeignent le quotidien des citoyens impliqués dans le conflit israélo-palestinien). Dans le cas de L’AMOUR AU TEMPS DE LA GUERRE CIVILE, présenté au Festival du nouveau cinéma, le cinéaste a choisi de s’absenter pour la séance de questions et réponses habituelle et a laissé la parole à ses comédiens, véritables porte-paroles du film. Ces jeunes acteurs, qui se sont littéralement livrés corps et âme pour ce projet, contribuent grandement au tour de force majeur du produit final.

Dans la même mesure qu’INSURGENCE déferle scène après scène après scène de nihilisme social, L’AMOUR AU TEMPS DE LA GUERRE CIVILE est doté d’une trame narrative étouffante qui pourrait sembler laborieusement redondante pour certains. Cependant, cette répétition chez les actions des personnages, présentée comme véritable série de rituels (la préparation de la drogue, notamment), nous fait réaliser à quel point le cercle vicieux de leur dépendance demeure sans fin, sans issue. À quoi bon nous fournir une progression narrative conventionnelle lorsqu’on nous parle d’individus dont l’existence est figée dans le temps? Alors qu’un film avec un tel sujet aurait trop facilement pu tomber dans le sensationnalisme, le nouveau film de Rodrigue Jean s’assure de nous ramener sur terre et de nous montrer que l’existence de ces âmes vagabondes n’a rien d’excitant. Si d’autres films se consacrent à faire ressentir à leur spectateur le sentiment d’exaltation du sexe et de la drogue, L’AMOUR AU TEMPS DE LA GUERRE CIVILE nous projette bien plus loin dans le processus de dépendance : la consommation ne relève plus d’un plaisir mais bien d’une nécessité. Elle est à la fois une échappatoire et une prison.

Éprouvant et douloureux, le film nous expose tout de même à quelques moments d’échanges humains brûlants d’affection et d’intimité. Alex et son amant Bruno, par exemple, sont rapidement ramenés l’un vers l’autre même après des moments de dispute. Cependant, la scène finale, où le personnage principal, dans un moment frénétique de détresse émotionnelle, se retrouve au milieu d’une manifestation étudiante qui tourne mal dans le quartier des spectacles, remet tout le film en perspective et y ajoute une dimension ouvertement politique (concrétisant davantage la « guerre civile » du titre). Le spectateur se rend bien compte, au final, que cette vague de soulèvement populaire contre l’état qui a récemment marqué le Québec n’a rien avoir avec de simples caprices étudiants. Il s’agit là plutôt d’un véritable cri du peuple envers non pas « une » inégalité sociale mais bien toutes les inégalités sociales, une dénonciation de tout ce qui ne fonctionne pas dans notre société actuelle, et un fervent désir que, ne serait-ce que pour un moment, l’intégralité de notre peuple s’en aperçoive. C’est un peu, après tout, ce que le cinéma de Rodrigue Jean exige : prendre conscience de l’état du moment et, ultimement, nous sortir de notre confort et de notre indifférence.

9

L’amour au temps de la guerre civile – 2014 – 120 min – Canada (Québec) – Rodrigue Jean

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :