Insert-titude

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18 octobre 2014 par Charlotte Bonmati-Mullins

creation of meaning

Par petites touches et comme si sans faire exprès, ce docu-fiction tout en sensibilité arrive à brouiller frontières et certitudes : celles du ciel et de la terre, du passé et du présent, mais aussi du naturalisme et de l’existentialisme. Tour à tour somptueux et intimistes, les cadrages oscillent entre de larges plans posés sur les bastions montagneux des Alpes apuanes, et des plans rapprochés sur un berger bientôt exproprié, Pacifico Pierruccioni. Le cinéaste Simone Rapisarda Casanova (également monteur et directeur photo) nous entraîne à sa suite dans un monde sur le point de basculer… à nouveau.

Ce précaire entre-deux, il le tisse en créant un jeu de correspondance entre ses images, de façon presque synesthésique 1. Plus frappant encore, il déploie son récit dans une série de natures mortes : moins dans le sens inanimé du terme, que celui d’une vie silencieuse ou immobile (que conserve l’anglais still life). Et derrière leurs beautés, la présence du documentariste ne s’efface jamais vraiment : encore moins son émerveillement ou son désarroi.

Ayant toute sa vie travaillé d’arrache-pied sur un lopin de terre qu’il n’est plus en mesure de payer, le bien nommé Pacifico ne peut dorénavant qu’espérer y rester comme intendant saisonnier : pendant qu’une famille allemande, naturalisée italienne, occupera son petit bout de paradis une fois l’été venu. Une ironie du sort douce-amère, puisque ce coin d’éternité, comme lové au creux de ces géants de verdures et de pierres, s’ancre en plein sur la « ligne gothique ». Celle-là même qui, soixante-dix plus tôt, constituait la dernière grande position défensive allemande en Italie, était fortifiée en conséquence, et régulièrement prise d’assaut par les partisans italiens.

Or, jusqu’à ce que cette barrière ne finisse par rompre sous l’offensive des alliés à la fin août 1944, et que l’Italie du Nord et du Sud retournent enfin au singulier, des centaines de civils avaient déjà été massacrés : la région, ses gens et ses lieux, charrient encore l’écho de leurs mémoires. Et dans les images mi-réelles mi-oniriques, que compose et décompose Rapisarda Casanova, l’organicité des sons a toujours le dernier mot… et la nature aussi.

Ainsi, lorsque l’image de Pacifico et d’une voisine (débattant à savoir si la montagne ne ressemblerait pas au profil d’un jeune homme disparu) fusionne à celle de la montagne en contre-haut (apparaissant et disparaissant au gré des volutes de nuages), leurs visages noueux, marqués par le temps et ses affres, se fondent en elle. Comme à l’abri du temps qui passe.

Peu importe les frasques d’un Berlusconi, l’absurdité des politiques, ou l’avenir incertain de l’Italie, de l’Europe.

1. C’est-à-dire que ces plans établissent des correspondances entre deux modalités perceptives : comme lorsque la vision s’associe au toucher. Notamment dans cette séquence de pâturage, où le museau d’une ânesse frôle les brins d’herbe, en les caressant presque, avant de les engouffrer.

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La creazione di significato / The Creation of Meaning – 2014 – 94 min – Canada, Italie – Simone Rapisarda Casanova

Une réflexion sur “Insert-titude

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