Le kidnapping, c’est chiant

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15 octobre 2014 par Paul Landriau

l'enlèvement de Michel Houellebecq

Plus d’un cinéaste s’est cassé la gueule lorsqu’il a voulu construire un film autour d’une célébrité, pas forcément douée en matière de jeu. Ici, Guillaume Nicloux gagne son pari haut la main précisément parce que Michel Houellebecq est si particulier, marche d’une façon si peu confiante, tient sa cigarette d’une manière si ridicule et massacre par moments l’énonciation de ses lignes jusqu’à l’incompréhension. Plutôt que de tenter d’en tirer une performance, Nicloux place Houellebecq dans des situations inconfortables — mais sans risques — et laisse les caméras tourner. On aimerait d’ailleurs voir l’envers du décor; on se doute que certaines répliques et certaines actions sont totalement improvisées. On s’imagine bien qu’on ne peut exiger une dizaine de prises de Houellebecq; plutôt que de dompter l’animal, vaut mieux s’acharner à en saisir l’essence.

Le film est d’ailleurs à l’image de son sujet : l’air de rien, il en découle une certaine poésie comique et trouve souvent le bon mot. La certaine neutralité en terme de mise en scène, de lumière, de couleurs, caméra à l’épaule, look vaguement documentaire, permet justement aux dialogues d’attirer toute l’attention. Le ridicule de la situation n’est pas détourné par quelconque artifice esthétique. Le banal de la mise en scène jette la lumière sur l’attente et la déception. Déception du personnage principal, qui aimerait plutôt vivre un kidnapping digne des polars américains. Il se retrouve dans un coup plutôt manqué et sans histoires. Il en vient même à sympathiser avec ses ravisseurs et leur famille, d’abord comme un anthropologue vaguement curieux puis comme un ami qui a vécu de véritables beaux moments.

Le triomphe du film c’est de plonger dans le loufoque un personnage public que d’aucuns qualifient de chiant, érudit, grognon, pessimiste, intellectuel, etc. S’il n’a pas la même aura publique ici, il est une figure qui divise au plus haut point en France, surtout depuis le Goncourt. Tout le monde possède son opinion sur le bonhomme, ce qui est bien représenté dans le film par le personnage du gitan, un homme immense, massacrant les mots par-ci par-là (« tu sais là ton truc sur lord Warcraft » en parlant de Lovecraft…), qui en vient à s’engueuler à table avec l’auteur sur son propre essai. Ou plus loin, il est fascinant de voir s’emporter, jusqu’à taper du poing sur la table et se lever debout, de manière si peu menaçante, Houellebecq qui en a plus qu’assez des âneries qui se dit sur Tolkien et son SEIGNEUR DES ANNEAUX. Ses hôtes/kidnappeurs le provoquent d’ailleurs, lui lançant en rafale les questions rhétoriques pour qu’il s’emporte.

On rappelle le pitch, le film est inspiré de rumeurs folles qu’avaient éclos alors que Houellebecq, en pleine tournée médiatique, s’est évadé en maison de campagne une semaine sans téléphone ni connexion internet. Du coup, on se disait, et s’il était kidnappé? Nicloux propose sa version rocambolesque de la rumeur folle, mais la filme comme s’il s’agissait d’un court de Luc Moullet, la narration en moins.

Le film a aussi le mérite d’être accessible à celui qui connait peu ou prou l’œuvre ou la personnalité de l’auteur — c’est mon cas —, car les situations, même si elles mettaient en scène un quidam, auraient son lot de comique. Car l’enlèvement se fait dans la plus grande douceur, un homme aussi frêle que Houellebecq ne pouvant rien faire de toute façon, surtout qu’il est extrêmement pragmatique et posé. Devant les trois hommes baraqués, l’un fait du body-building et enseigne même plus loin des leçons d’arts martiaux mixtes à Houellebecq, on se résigne forcément à son sort. Au début de la captivité, qui se prolongera pour notre bon plaisir, un dilemme se pose aux kidnappeurs, le laisse-t-on fumer? Et s’il mettait le feu à son lit où il est enchaîné? L’auteur/personnage répond, tout naturellement : « Pourquoi je foutrais le feu si je suis attaché? Faudrait être con. » C’est là en fait que se joue toute l’ingéniosité du film; c’est qu’on sort du cinéma, on sort du roman et du crime parfait; ici, le kidnapping a lieu dans le « vrai monde » avec des malfrats pas du tout romantiques. Complications, attente, le crime ne paie pas, tout juste il fait passer le temps. La plus grande réussite du film, peut-être, aura été de nous faire tomber sous le charme de Houellebecq. Et ça, à priori, c’était loin d’être gagné!

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L’enlèvement de Michel Houellebecq – 2014 – 96 min – France – Guillaume Nicloux

Une réflexion sur “Le kidnapping, c’est chiant

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