Mauvais signes

1

8 octobre 2014 par Paul Landriau

The Tribe

This movie is in the sign language.
There is no dubbing, subtitles or translations.

C’est sur cet avertissement, dans un silence de circonstances, que s’ouvre THE TRIBE (PLEMYA), premier long-métrage de Miroslav Slaboshpitsky qui n’a pas fini de faire parler de lui. Le pari un peu fou de ce film ukrainien, c’est de nous immiscer, tête première, dans le monde sourd de ces laissés pour compte, cette tribu de jeunes qui s’expriment avec leurs mains et bien souvent avec leurs poings. Film sans dialogue mais pas sans bruit, car un immense travail sonore est accompli. Probablement aussi le spectateur est-il plus aux aguets, oubliant complètement les mots afin de tenter de déchiffrer les messages, les émotions. Il y a une règle de scénarisation vieille comme le monde qui dit que l’on doit toujours « montrer, ne pas dire ». Voilà une façon percutante de mettre l’adage à l’épreuve.

Ne pouvant compter sur les mots, le spectateur surveille attentivement le langage corporel; pour les sourds-muets, détourner le regard signifie les mettre en sourdine. Ainsi, les regards croisés, détournés, lourds de sens, les regards insistants, défiants, les regards défaitistes, mais aussi ceux pleins de désir, les regards que l’on n’oublie pas et ceux moqueurs, tous ces regards deviennent autant de syntaxes qui construisent du sens. On aurait de la difficulté à bien évaluer les performances de ce casting de non-professionnels, si ce n’est qu’ils nous paraissent tous incroyablement justes et vigoureux. Ils se donnent corps et âme, afin de justement, pour une fois, pouvoir illustrer leur point de vue, leur point d’audition. Désamorcer les malentendus pour ces mal entendus.

Sergei (Grigoriy Fesenko) s’inscrit dans une école pour sourds muets où une hiérarchie parallèle le prend sous son aile et l’initie rapidement au monde du trafic de stupéfiants, de vols, d’assauts et de prostitution. Il commettra l’erreur fatale de tomber en amour avec une des jeunes filles exerçant le plus vieux métier du monde. Dans cette tribu, la trahison a un prix.

Passée la découverte de cette proposition marginale, on s’étonne de constater à quel point on arrive à suivre aisément le récit et les relations entre les nombreux personnages. Le langage des signes, comme tous les autres, vient avec ses intentions, ses tonalités, son urgence. Une dispute entre meilleures amies est aussi limpide qu’elle évoque tout plein de souvenirs. Un premier rendez-vous amoureux a tout autant son lot de malaises et ce brin de tendresse. Mais là où la proposition initiale a déjà des allures de casse-gueule, Slaboshpitsky se donne comme contrainte de filmer toute scène en un seul plan.

Que ce soit cette première escapade nocturne entre les énormes camions stationnés pour la nuit, tapant aux pare-brise pour proposer le menu du jour, deux jeunes sourdes-muettes probablement mineures, ou alors cette séquence inoubliable de l’initiation du jeune Sergei, qui devra d’abord se faire un nom avec ses poings, les scènes du film sont d’autant plus marquantes et puissantes qu’elles se déroulent en temps réel. Le spectateur donc, découvrant un nouveau monde, est immergé complètement, sans possibilité de souffler. La cruauté de cet univers, la couleur grise, les graffitis, jusqu’à l’odeur des ordures abandonnées dans un terrain vague, tout contribue à nous faire sentir la merde de ce monde pauvre, dans une Ukraine qu’on souhaite fictive, tellement les lieux nous semblent inhospitaliers pour l’homme.

La seule porte de sortie donc, la seule chance, celle de remplir ou fausser des papiers, dans l’espoir d’obtenir un passeport et de fuir le pays. Un professeur de l’école revient même d’Italie, et ses babioles touristiques qu’il distribue à ces pauvres personnes prennent la place de totems spirituels. S’il y a un ici c’est qu’il y a un ailleurs! On accumule alors les devises, en tentant de cacher et protéger son butin, car dans la meute il y a malheureusement beaucoup trop de loups affamés, et tôt ou tard la cible sera nous-même…

On peut peut-être reprocher au film son pessimiste ambiant, et son discours somme toute assez peu subtil; à ce sujet, on peut le rapprocher d’un Gaspar Noé ou d’un Michael Haneke, mais il faut absolument reconnaître le tour de force technique. Un cinéaste qui expulse les dialogues de son œuvre doit réussir par d’autres moyens à illustrer le récit; et comme une personne privée d’un sens, Miroslav Slaboshpitsky compense par son excellence dans les autres domaines. Le travail de composition, de mise en scène des différents plans-tableaux, sa direction d’acteurs, tout ceci élève le film pour le placer au rang des immanquables de l’année. Gageons qu’il vous laissera bouche bée.

8

The Tribe / Plemya – 2014 – 130 min – Ukraine, Pays-Bas – Miroslav Slaboshpitsky

Une réflexion sur “Mauvais signes

  1. […] THE TRIBE / PLEMYA – 2014 – 130 min – Ukraine, Pays-Bas – Miroslav Slaboshp… […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :