Les spectres de la guerre

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7 octobre 2014 par Paul Landriau

Fires on the plain

Connaissant le goût presque maladif de Shinya Tsukamoto pour les mutations du corps (il fût remarqué pour le délirant TETSUO il y a déjà 25 ans), il semble logique de le voir ici réinventer le classique NOBI / FIRES ON THE PLAIN, qui fût porté au cinéma en 1959 par Kon Ichikawa, d’après le roman éponyme de Shohei Ooka. On le sait, le Japon n’a pas le même rapport au remake que l’occident, les récits remontant souvent au théâtre nô ou kabuki, et étant constamment réinterprétés. On dit que pour le public nippon, importe moins le résultat que le geste; c’est pourquoi on révère tant les artistes et leurs méthodes de travail.

Une nouvelle fois donc, cette histoire cauchemardesque des horreurs de la Guerre, la Seconde, alors que notre soldat affamé et à l’article de la mort, avançant péniblement, traîne son fusil et son corps de peine et de misère dans les jungles verdoyantes des Philippines, aux aguets moins pour positionner l’ennemi que pour trouver un peu de nourriture. Au fil des jours, tous semblables, dans ce temps arrêté, hallucinations et trocs des patates ou du sel, capturé dans une maison délaissée. Un autre soldat, la jambe brisée, compte sur un jeune impressionnable, à qui il file des cigarettes à échanger contre un peu de riz, si possible. Et puis le commerce inévitable de la viande de « singe », qui n’a plus le même goût lorsqu’on comprend de quels macaques elle provient…

L’homme redevient bête qui se trimballe de troupeau à troupeau, parfois solitaire, toujours perdu, un feu au loin ou une rasade aérienne étant les seuls éléments le sortant de sa stupeur. Tsukamoto ici présente l’absurdité d’une guerre perdue d’avance, dans une première scène aussi drôle que macabre, où notre soldat principal se déplace de son escadron pour aller mendier à l’hôpital et vice-versa, personne ne voulant de lui, pas dans ce piteux état, trop faible pour combattre mais trop en vie pour mériter des soins. On pense alors ironiquement à VIVRE (IKIRU, Akira Kurosawa) alors que les citoyens perdent leur temps dans les labyrinthes de la bureaucratie moderne.

Rapidement, grâce au montage onirique et à la caméra nerveuse de Tsukamoto, on ressent un état de confusion, et on se met à douter de la tangibilité des images montrées. On partage ainsi un état de conscience avec ces soldats, pour qui la malnutrition et le manque de directives amènent à un état aphasique et déboussolé. Les rumeurs et ouïes dires sont seules sources d’information, si bien qu’on accepte sans trop de questions le plan risqué de traverser telle colline une nuit qui sera particulièrement meurtrière. Tsukamoto ne matérialise jamais l’ennemi, mais montre uniquement l’impact des balles ou le phare aveuglant des lumières au loin; l’ennemi devient un spectre lumineux qui éclaire les escadrons désemparés et fait rayonner le manque d’humanité d’une telle situation. Et Tsukamoto le farceur s’amuse à citer SAVING PRIVATE RYAN dans ce massacre nocturne, alors qu’un démembré retrouve un bras par terre mais devra se débattre avec un autre manchot pour l’avoir! On montre, fièrement, les cervelles découvrant la froideur de la nuit, les intestins, les explosions assourdissantes; un tourbillon gore sur lequel naviguent des phares d’une blancheur fantomatique.

S’il ne possède pas la maîtrise formelle de la version d’Ichikawa, cette actualisation du récit est surtout inventive par le montage et la liberté de mouvement de caméra. On imagine sans mal Tsukamoto, courant ici et là, s’émerveillant de ces paysages intemporels, où ses acteurs que le maquillage rend malades et à moitié déjà spectres, donner ses directives à son caméraman sans lui donner de répit. Il y a une spontanéité dans ces mouvements et dans le rythme beaucoup plus effréné que la majorité des films de guerre. Tsukamoto reste après tout un créateur foncièrement punk et indépendant, et ce n’est ni l’âge ni l’expérience qui tempèrent ses ardeurs et sa soif de filmer. Ce NOBI est donc peut-être moins surprenant que ses plus folles productions, mais il n’en est pas moins intéressant. Ce film, comme tous ses autres, déborde d’énergie. À l’inverse de ces misérables soldats.

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Fires on the Plain / Nobi – 2014 – 87 min – Japon – Shinya Tsukamoto

Une réflexion sur “Les spectres de la guerre

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